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The Beldonald Holbein, nouvelle de Henry James

Lady Beldonald brille de tous ses feux à Londres, et sa beauté bénéficie d'un repoussoir adéquat, la terne Miss Dadd. Lorsque celle-ci tombe malade, Lady Beldonald fait venir en Europe une vague parente américaine, Mrs. Brash, pauvre et provinciale, dont le rôle est de parfaire l'éclat de sa protectrice, en échange d'une vie luxueuse(1). Mais rien ne se passera comme prévu, car les amis de lady Beldonald trouveront chez Mrs. Brash un visage digne d'un tableau de Holbein. Soudain, les artistes veulent la rencontrer, peindre son portrait. Invitée dans les cercles les plus exclusifs, la suivante laide prendra ainsi pour un temps la place de la belle maîtresse.(2) Cette histoire d'arroseur arrosé fait partie des nouvelles de Henry James qui ont pour cadre la société complexe et fascinante, en partie composée d'Américains installés en France ou en Angleterre, un milieu cosmopolite et cultivé, déraciné et impregné de culture européenne ; un milieu traversé par les courants troubles de la jalousie et de la rivalité qui s'expriment sur le plan artistique, où sévissent le snobisme l'obsession du paraître. Dans ces nouvelles, le narrateur est souvent peintre, et l'art du portrait agit comme un révélateur importun de ce qu'on préfère cacher.(3) The Beldonald Holbein pose également, d'intéressantes questions à propos des rapports entre art et pouvoir, sujet qui hante l'oeuvre de James et qui a donné lieu à de nombreux dévéloppements critiques. (4)
Dans The Beldonald Holbein, le jugement esthétique dépend de l'opinion d'une autorité aussi changeante que capricieuse, d'une tendance qui s'installe pour déboucher sur une suite d'imitations, mais aussi d'évolutions subtiles. L'art de James a souvent été comparé à celui de Proust, par son exploration des intermittences du coeur et par les ramifications des préférences et des affinités esthétiques, parfois inattendues. L'étrangeté et les surprises de l'expérience artistique sont traités avec une ironie sereine mais impitoyable. L'expérience artistique peut surgir dans un contexte banal ou grotesque. Après tout, c'est dans le salon des Verdurin qu'on peut écouter la sonate de Vinteuil (5). Aussi, le jugement esthétique obéissant à une norme comprise par tous est la marque d'une société sans fissures, où chacun connaît exactement sa place. Dans ce contexte, afficher des préférences divergentes tient de la témérité. Mais il arrive que le lien entre esthétique et pouvoir soit rompu et que la contestation artistique devienne une nouvelle tendance à suivre. Lorsque le goût n'est plus imposable de manière absolue, le pouvoir connaît une crise. La chute de Lady Beldonald débute au moment où elle commet une faute de goût, en ne sachant pas ce qui est à la mode dans son milieu, en faisant imprudemment venir Mrs Brash, qui devient une rivale malgré elle. (6) Néanmoins, le déclin sera de courte durée, car elle s'empressera de renvoyer Mrs Brash en Amérique. Le narrateur prendra sa revanche en réalisant le portrait de Mrs Brash. L'idée de la supériorité du jugement de l'artiste sur celui du commanditaire apparaît ici clairement.
La peinture sert de référence intemporelle et intertextuelle à l'intrigue. Dans The Beldonald Holbein, le narrateur évoque également le style du Titien. Aussi bien Hans Holbein le Jeune que le Titien ont été des peintres de cour, spécialisés dans les portraits des rois et des reines, des aristocrates et des ambassadeurs, à la même époque. Tous deux ont su exprimer l'individualité des visages, souvent cachés au milieu des joyaux et des vêtements d'apparat. Dans leurs tableaux, la distiction entre la figure de l'homme et celle du souverain devient perceptible. D'une part, il y a les symboles du pouvoir, d'autre, des figures austères mais expressives. Le peintre, chez Henry James, est une variante du narrateur omniscient, non pas parce qu'il sait tout sur les personnages, mais parce qu'il est capable de voir les autres comme ils sont et comme ils devraient être ; il est capable de distinguer la vérité de l'imposture, l'authentique de la contrefaçon. La fin de la nouvelle met l'accent sur cette vérité de l'oeuvre comme réalité définitive en racontant la triste fin de Mrs Brash et le destin du tableau qui la représente, mais la vérité esthétique n'aura que peu d'influence sur Lady Beldonald, qui restera la seule à pouvoir commander des portraits suffisamment flatteurs.

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Henry James, The Beldonald Holbein, 1901, Kessinger Publishing, 2004
1-(...)they serve as foils, as accents serve on syllables, as terms of comparison. They make her ‘stand out.’ It’s an effect of contrast that must be familiar to you artists; it’s what a woman does when she puts a band of black velvet under a pearl ornament that may, require, as she thinks, a little showing off.

2-We had neither of us ever before seen that degree and that special sort of personal success come to a woman for the first time so late in life. I found it an example of poetic, of absolutely retributive justice; so that my desire grew great to work it, as we say, on those lines.
3-Dans la nouvelle The Real thing, un couple d'aristocrates désargentés apparaissent comme trop parfaits pour servir de modèle à un peintre qui cherche précisement à représenter la noblesse et qui préfère les employer dans des rôles de domestiques, leur caractère "authentique" ne pouvant pas être reflété. Dans The Liar, c'est la représentation de l'hypocrisie et de la vanité qui conduit un couple à détruire un tableau qu'ils ont pourtant commandé.

 
4- On peut citer Henry James and the Art of Power, Mark Seltzer, 1984, et, plus récemment, l'ouvrage de Collin Meissner Henry James and the Language of Experience. Aussi, dans The Art of Fiction, essai paru en 1884, Henry James parle du pouvoir de l'artiste en ces termes "power to guess the unseen from the seen, to trace the implication of things, to judge the whole piece by the pattern" (cité par C. Meissner, Henry James and the Language of Experience)

 
5- Or, quelques minutes à peine après que le petit pianiste avait commencé de jouer chez Mme Verdurin, tout d’un coup après une note haute longuement tenue pendant deux mesures, il vit approcher, s’échappant de sous cette sonorité prolongée et tendue comme un rideau sonore pour cacher le mystère de son incubation, il reconnut, secrète, bruissante et divisée, la phrase aérienne et odorante qu’il aimait. Et elle était si particulière, elle avait un charme si individuel et qu’aucun autre n’aurait pu remplacer, que ce fut pour Swann comme s’il eût rencontré dans un salon ami une personne qu’il avait admirée dans la rue et désespérait de jamais retrouver. A la fin, elle s’éloigna, indicatrice, diligente, parmi les ramifications de son parfum, laissant sur le visage de Swann le reflet de son sourire. Mais maintenant il pouvait demander le nom de son inconnue (on lui dit que c’était l’andante de la sonate pour piano et violon de Vinteuil), il la tenait, il pourrait l’avoir chez lui aussi souvent qu’il voudrait, essayer d’apprendre son langage et son secret. (Un amour de Swann)

 
6-The famous "irony of fate" takes many forms, but I had never yet seen it take quite this one. She had been "had over" on an understanding, and she wasn’t playing fair. She had broken the law of her ugliness and had turned beautiful on the hands of her employer. More interesting even perhaps than a view of the conscious triumph that this might prepare for her, and of which, had I doubted of my own judgement, I could still take Outreau’s fine start as the full guarantee—more interesting was the question of the process by which such a history could get itself enacted. The curious thing was that all the while the reasons of her having passed for plain—the reasons for Lady Beldonald’s fond calculation, which they quite justified—were written large in her face, so large that it was easy to understand them as the only ones she herself had ever read.

18-07-07

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