vendredi 18 juin 2010

L'accent de la sincérité

Suite à un pari imprudemment pris (mais y a-t-il des paris prudents ?) auprès de Pierre le Voyageur, j’avais décidé d’écrire un texte sur Hofwijck, maison de campagne entourée d’eau, autrefois décrite par le poète néerlandais Constantijn Huygens. J’avais oublié un détail qui peut s’avérer gênant, aussi bien pour le blogueur que pour le lecteur : je n’ai jamais visité Hofwijck, ni Voorburg, ni Leyde, d’ailleurs. Evoquer une réalité inconnue n’est cependant pas une tâche étrangère à l’écriture littéraire. De nombreux écrivains-voyageurs en chambre ont toujours trouvé leur inspiration dans les bibliothèques, dans les musées ou les récits légendaires, créant ainsi des atmosphères artificielles qui n’étaient pas moins enchantées pour autant. La quête de la substance authentique du temps passé ne serait-ce qu’un mirage langagier ? Dans ces quelques pages, je vais tenter de répondre à cette question en faisant le point des (rares) artifices à ma disposition. Il s’agit de trouver ce je ne sais quoi qui permet au lecteur de s’imprégner d’une ambiance, de la toucher, ce qu’on peut appeler l’accent de la sincérité.



Faut-il fuir les facilités ? En tout cas il ne faut jamais brider la curiosité, même si elle devient source de déceptions. Le mot Hofwijck sur « Street view » m’envoie dans une rue morne, photographiée pendant ce qui semble être un soir d’automne. La maison que je cherche est inaccessible en voiture. Aussi la vois-je au loin, comme dans les images, gravures anciennes ou photos récentes que je possède déjà. Le mystère reste entier et il convient d’essayer autre chose.



L’iconographie me conduit naturellement vers la peinture, sachant qu’elle aide à la récréation d’un lieu grâce à des notes sensorielles, à l’impression de profondeur. Une vue réelle de Paris contient des centaines de vues imaginaires qui s’y superposent. Une image renvoie à d’autres images connues. Pour revenir à mon exemple, Hofwijck, c’est aussi un archétype de jardin, tel que la peinture classique le met en scène. Parmi les œuvres représentant la maison de campagne de Huygens, il y a des dessins aux lignes délicates reprenant l’ensemble des plans de la maison et des jardins. Hofwijk de révèle ainsi un lieu à l’architecture élégante, aux lignes tout en finesse, œuvre de Pieter Post d’après l’idée de Huygens lui-même. La maison a été construite entre 1641 et 1643, à une époque où Constantijn Huygens, qui était lié à la Cour de la Haye en tant que premier secrétaire des statshouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, cherchait à s’éloigner de l’agitation de l’ambiance de cour, de ce que les Espagnols de la même époque appelaient « el mundanal ruido », c’est-à-dire, le bruit du monde. Cette recherche de solitude s’accompagne souvent d’une exigence de simplicité qui fait plus XVIIIe siècle que XVIIe, dans le sens d’un retour à une « nature » fantasmatique qui devait tout à la littérature. La vie retirée et solitaire est aussi un idéal antique, souvent repris par la suite (Pétrarque, Montaigne), en tant que milieu privilégié pour le développement intellectuel. Ce Jardin d’Eden (1) serait également un lieu dédié au divertissement, à la musique et à la passion amoureuse.



La finalité première de Hofwijck devait allier nécessairement agrément et simplicité, ce qui ne peut qu’évoquer les intérieurs d’un Vermeer, avec leur austérité quasi conventuelle dans la décoration, laissant apparaître ci et là, surgissant des pénombres grises, l’orient d’une perle, le bois d’un clavecin, le mordoré d’un tissu. La peinture hollandaise de l’époque nous offre également d’autres exemples de scènes sereines et harmonieuses, des paysages, surtout. Je cite dans le désordre les Joies d’hiver, de Hendrick Avercamp, les intérieurs de Pieter de Hooch et Gerrit Dou, et, bien entendu, toute l’œuvre de Jacob van Ruysdael, l’homme qui signait avec un ruisseau, (2), ses vues de Haarlem, toutes ces terres pâles surplombées par des nuages imposants, cet effet de solitude heureuse. J’inclus également un regard lointain vers Dürer et Altdorfer, dans l’idée d’une relation spatiale qui est peut-être très subjective, mais qui fait partie pour moi de cette association iconographique. Les images des jardins de Hofwijck évoquent également l’homme de Vitruve, dont les auteurs se sont inspirés, et dont la référence à l’harmonie et l’équilibre des proportions est en adéquation avec les aspects précurseurs du style classique.



La littérature : lire ‘Hofwijck’ de Constantijn Huygens est la première chose à faire. Cependant, je mets cette étape intentionnellement en deuxième partie de mon billet, car les aspects impressionnistes et sensoriels me paraissent dans ce cas beaucoup plus importants pour obtenir l’accent de la sincérité. Ne lisant pas le néerlandais, je cherche une version dans l’une des langues que je connais. Peine perdue, je ne trouve pas une seule. L’Université de Leyde a mis en ligne l’ensemble des poèmes de Huygens, mais, à ma connaissance, aucune traduction n’est disponible sur le Web (3). Je devrais donc me fier à des citations, des interprétations, des détails historiques largement connus qui permettent de situer l’œuvre dans son contexte. Or le contexte ne fait nullement l’œuvre, il permet de la localiser mais non pas de comprendre son sens, il permet d’établir ses implications, ses filiations, son champ magnétique. Constantijn Huygens (1596- 1687) n’a pas seulement écrit des poèmes, hollandais ou latins. Il a composé des pièces musicales, joué de plusieurs instruments, écrit en sept langues. Il a également laissé une volumineuse correspondance. Dans l’une de ses lettres, il parle de Hofwijck en ces termes :


 
Ce qu’il y a de ma façon a esté mis au jour par mon fils aisné, quand je n’ay plus sceu résister à la curiosité de ces amis trompeurs et trompez, qui s’imaginent que j’ay quelque talent en poésie, qu’il importe de ne point enterrer. V. A. y trouvera du sérieux et du folâtre, du physique et du moral, selon la disposition du subject, qui est un petit lieu de plaisance que j’ay à une demie heure d’icy, sur le canal de Leiden. (4)


 
En honnête homme qui ne se pique de rien, Constantijn Huygens intègre ses poèmes dans son expérience quotidienne, dans ses liens avec les principales figures du Siècle d’or néerlandais. De ces lettres, et de cette époque surgissent de fascinantes figures comme Leonora Duarte, son frère Diego et sa sœur Francisca, issus d’une famille de bijoutiers et diamantaires établie à Anvers, dont la maison était un parnasse musical, littéraire, scientifique… (5) Des figures comme Utricia Ogle et son mari William Swann, comme Descartes ou l’historien et poète Pieter Corneliszoon Hooft et le cercle de Muiden, des éléments qui posent le décor d’une société internationale et cultivée, un véritable creuset d’idées et de richesses. Tout cela aide à établir un portrait, certes intellectualisé de Hofwijck, où l’on perd en sincérité ce que l’on gagne en exactitude.



Afin de trouver l’accent de la sincérité, mes propres impressions et mes propres lectures m’offriront les images de jardins du Nord et du Sud, des trames réelles ou littéraires, des fragments du passé évoluant dans d’autres allées du temps. Mon Hofwijck sera ainsi celui des analogies culturelles additionnées à d’autres domaines personnels, un mirage non seulement langagier, mais aussi graphique, pictural, sensoriel, parsemé de lacunes et d’impasses, à mi-chemin entre le lieu symbolique et le souvenir.






Images : Wikimedia Commons


Notes :

(1) Le nom latin de la maison était Vitaulium, dérivé de vitae aula, ou jardin de la vie. Le nom de Hofwijck renvoie d’ailleurs à une double signification de « hof » et de « wijck ».
(2) L’expression est de Marguerite Yourcenar, qui affectionnait dans ses essais ces mélanges de références picturales et littéraires appartenant à des époques différentes. C’est ici aussi un exemple d’intertextualité, dans En pèlerin et en étranger. Paris, Gallimard, 1989.
(3) A l’exception des poèmes religieux, qu’on pouvait lire à cette adresse :

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.htm...

http://www.hull.ac.uk/php/abspjl/Dutch/Huygens/Willig.htm...


Mais les liens ne fonctionnent plus.

(1) Aan Prinses Elisabeth van Boheme
(2) Quelques informations sur la famille Duarte
http://www.essentialvermeer.com/music/duarte.html


Livres
Willemien B. Devries: The Dutch Garden in the seventeenth century, 1990 Dunbarton Oaks Trustees for Harvard University
Hanneke Ronnes : Architecture and élite culture in the United Provinces, England and Ireland, 2006 Amsterdam University Pallas Publications

Liens
http://www.hofwijck.nl/
http://www.essentialvermeer.com/history/huygens_b.html



16-02-10

5 commentaires:

  1. "Il s’agit de trouver ce je ne sais quoi qui permet au lecteur de s’imprégner d’une ambiance, de la toucher, ce qu’on peut appeler l’accent de la sincérité."

    C'est réussi Inma. Vos recherches et votre ressenti donnent l'impression que vous avez vraiment visité cet endroit.
    Quel magnifique billet!

    (J'ai cliqué par hasard sur "Jardins" dans votre page d'accueil et fait cette découverte).

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  2. Inma préfère les climats plus ensoleillés: on ne la verra jamais en Hollande. Elle aime faire des sauts de puce d'une ville à l'autre, sans jamais trop s'éloigner de sa famille et des loutres: on ne la verra jamais en Chine. Pouvons-nous dire que ce monde est parfait?

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  3. Pourtant, on m'a déjà vue en Orient, et, il y a quelques années, je préférais aller en Angleterre, en Allemagne ou au Danemark. Ce qui arrive actuellement relève davantage d'un télescopage d'évènements, qu'il vaut mieux accepter comme ils viennent. On aura des horizons un peu plus dégagés dans quelques semaines...

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  4. Une promenade méditative sur le thème du "télescopage des événements", m'a conduit jusqu'à Dakar à travers les sentiers de la blogosphère. Fruit du hasard et non nostalgie des frasques d'une jeunesse envolée, je précise pour Ambre.
    A Dakar, donc, il s'est passé de drôles de choses après mon départ; des choses qui permettent à quelques érudits hexagonaux de lier le sort des amulettes sénégalaises au télescopage des événements. Mais est-ce bien dans cet ordre qu'il faut voir les causes et les effets? N'a-t-on a pas écrit trop vite un scénario qui mériterait d'autres inspirations?

    http://www2.cnrs.fr/presse/thema/467.htm

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  5. Encore et toujours la sérendipité, caractéristique essentielle du Web brillamment illustrée par Wikipedia.

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