vendredi 18 juin 2010

Les rêves de Dame Rokujo

Le Dit du Genji, long récit du XIe siècle qu'on attribue traditionnellement à Murasaki Shikibu, dame d'honneur à la cour impériale japonaise, à l'époque de Heian, renferme un mystérieux et fascinant épisode qui se situe vers le neuvième chapitre de la première partie. Le prince Genji, dit Hikaru, consacre sa vie à la poésie et aux femmes. Genji a une épouse nommée Aoi no Ue, qui se montre fière et distante, et une foule de maîtresses. Parmi elles, il y a Dame Rokujo, célèbre par sa beauté. Délaissée par Genji, humiliée par Aoi, Rokujo commence à faire d'étranges rêves où elle se voit frapper Aoi et la tourmenter. Pourtant, Rokujo n'a jamais considéré Aoi comme une rivale, du moins consciemment, ayant oublié l'incident qui l'avait vexée. Mais, à son insu, sa jalousie devient de plus en plus agressive, les rêves se poursuivent et leur violence augmente. En même temps, Aoi tombe malade et ne tarde pas à mourir en donnant naissance à un enfant. Genji, qui ne s'était jamais intéressé à son épouse, pleure longuement sa disparition. Cela provoquera l'éloignement définitif de Dame Rokujo, qui choisira de réjoindre sa fille, devenue prêtresse au temple d'Isé. Le Dit du Genji montre la jalousie comme un sentiment aussi imprévisible que terrifiant par ses conséquences, qui s'exprime dans le monde onirique de manière irrationnelle mais précise. Les auteurs anciens ont souvent accordé une place importante au rêve dans le récit, que ce soit comme moyen d'anticipation narratif (le thème du rêve prémonitoire) ou comme prétexte pour décrire une réalité cachée qui peine à sortir au grand jour. Le songe est aussi le territoire de l'inattendu et le lieu où les valeurs normalement acceptées sont alterées ou inversées. L'apparition du fantôme d'une femme vivante, quittant son corps pour agresser une autre et accomplir une vengeance démesurée, offre une dimension nouvelle, symbolique et fantastique, à un récit par ailleurs réaliste dans la description des sentiments et de leur évolution, ainsi que dans la représentation de la vie à la cour pendant une période d'épanouissement des arts et de la littérature.
L'oeuvre de Murasaki Shikibu est l'un des grands classiques des lettres japonaises. Elle a aussi inspiré de nombreux auteurs par la suite. Au XVe siècle, Zeami Motokiyo s'empare de l'histoire de Rokujo et Aoi dans la pièce de nô Aoi no Ue. En 1956, Yukio Mishima a transposé le même épisode dans le Japon contemporain dans Aoi, oeuvre conçue comme un drame de Nô moderne. Plus récemment, en 2003, la pièce également nommée AOI, de Takeshi Kawamura explore, à travers les personnages du Dit du Genji, les rapports ambivalents entre le réel et l'inconscient.

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La jeune Aoï meurt d’être haïe par Rokujo et, évidemment, de n’être pas assez aimée (Marguerite Yourcenar, à propos de la pièce de Mishima Aoi )

16-08-07

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