vendredi 18 juin 2010

Marguerite Yourcenat et le labyrinthe du monde

Parce que les vacances sont longues sans lecture, il est temps de redécouvrir l'oeuvre de Marguerite Yourcenar (1903-1987), romancière, poète, essayiste et académicienne française née à Bruxelles, auteur de romans historiques comme Mémoires d'Hadrien et L'oeuvre au noir, mais aussi du Labyrinthe du monde, suite inclassable et fascinante, qui tient de l'autobiographie, du roman et du travail d'historien. Le labyrinthe se divise en trois volumes : Souvenirs Pieux (1974), Archives du Nord (1977) et Quoi? L'Eternité (1987). Dès de début des années 1970 et jusqu'à la fin de sa vie, Marguerite Yourcenar a exploré son passé familial, une histoire qui prend sa source dans les souvenirs du père de l'auteur, Michel, personnage principal des trois livres. Michel devient un personnage de fiction, et le récit de ses aventures est à la fois intimiste et distant, car le narrateur se met littéralement à la place de Michel, en ajoutant des digressions sur le contexte historique qui décrivent son univers culturel (les voyages, les beaux livres, les femmes, un certain détachement affectif et une certaine mélancolie). Aussi, l'ouvrage contient des anécdotes réellement autobiographiques concernant les différents séjours de Marguerite Yourcenar en Europe et son combat en faveur de la protection de l'environnement. Parfois, un épisode réel connaît un dévéloppement romanesque dans une démarche, voulue et consciente, d'assimilation du passé dans le remplacement des parties manquantes du récit par des possibilités vraisemblables ; ce qui a été devient ce qui aurait pu être.(1) Cette démarche originale enrichit singulièrement l'oeuvre, car les lieux et les temps peuvent se télescoper afin d'illustrer un propos. Par exemple, d'un long séjour dans le Midi, pendant son enfance, l'auteur retiendra une première vision de la méditerranée qui sonne comme une anticipation de ses oeuvres littéraires à venir. (2) Dans tout cela, il n'y a aucune confusion, car le style demeure limpide, précis, parsemé ici et là d'expressions savantes ou de références littéraires; mais la qualité principale du Labyrinthe du monde est peut-être d'avoir su si bien évoquer, en essayant de le comprendre, et sans la moindre complaisance, un monde disparu. L'auteur s'efface volontairement au début de Souvenirs pieux, qui commence avec une phrase mettant l'accent sur cette distance que l'auteur établit avec ses personnages : "L'être que j'appelle moi vint au monde(...)" (3). L'auteur et le personnage partagent le même prénom, les mêmes parents, la même date de naissance, mais une distinction subtile est faite entre la petite fille et la narratrice adulte, celle de l'expérience face à la perplexité ou l'émotion qui jaillit découvertes enfantines, celle de la connaissance, celle du présent qui tente de rentrer dans ce pays étranger qui est le passé.

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(1) Il m'arrivera sans doute comme je l'ai déjà fait parfois, très exceptionnellement, au cours de ces chroniques, de remplir un blanc, ou de souligner un trait à l'aide de précisions empruntées à d'autres personnes, ayant avec Jeanne une ressemblance au moins de profil, ou de profil perdu, ou placées dans des circonstances à peu près analogues, qui authentifient celles où elle a vécu. (Quoi? L'Éternité, Gallimard, 1988.)

(2) Cette mer à la fois humaine et divine, par laquelle les corps à demi nus, à peine moins sinueux eux-mêmes que des vagues, se laissent à la fois caresser et porter, je n'allais l'apprécier que plus tard, aux abords de l'adolescence, à l'époque où pour moi la sensualité s'éveillait. N'importe : une première couche bleue avait été déposée en moi; enrichie du souvenir d'autres côtes méditerranéennes, elle allait un jour m'aider à retrouver la mer d'Hadrien, la mer de l'Ulysse de Cavafy. (id.)

(3) L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d'années, dévorée par un building. (Souvenirs pieux, Gallimard, 1974)

23-07-07

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