mardi 13 juillet 2010

Sortir du cadre

Il est un motif, abondamment employé dans la littérature fantastique, qui permet de construire une histoire dans l’histoire, ou le déploiement de mondes parallèles. Le personnage sortant du tableau, échappé au roman, prenant des libertés ou se révoltant contre son auteur est un avatar d’un trope ancien, qui apparaît déjà dans Don Quichotte, où les transgressions du seuil de la représentation sont assez courantes. L’impossibilité logique de ces transgressions, appelées métalepses narratives [1], produit des situations paradoxales où l’on retrouve souvent, comme fil conducteur rétablissant la différence entre les niveaux narratifs, le rêve ou une autre forme de représentation, comme le théâtre, le cinéma, l’écriture…(L’Illusion comique). La métalepse narrative entraîne une réflexion sur les frontières du récit : frontières spatiales et temporelles, d’abord, qui sont redéfinies en fonction des intrusions du narrateur ou de la perméabilité entre les différents niveaux ; frontières logiques, ensuite : le rêve devient réel, le personnage vient réclamer des comptes à son auteur (comme dans Niebla de Miguel de Unamuno, dans The Mezzotint, de M.R. James, ou dans la fascinante nouvelle W.S. de L.P Hartley), ce qui rend ce procédé propre à la nouvelle fantastique, mais pas seulement. La transgression demande dans tous les cas une frontière reconnaissable, chaque niveau ayant ses traits caractéristiques mis en valeur grâce à la description. Les auteurs romantiques ont également utilisé cette figure dans une perspective de reconstruction d’une époque disparue et de sa beauté idéalisée (Gautier, dans Le pied de momie). Cet usage trouve un écho dans des romans modernes, comme Possession d’A.S Byatt, où il n’est pas question à proprement parler de métalepse narrative, mais de niveaux du récit comparables dont la progression permet une meilleure compréhension d’une époque lointaine, dans ce cas le XIXe siècle.

Le franchissement des bornes perturbe davantage l’illusion dans laquelle le lecteur se laisse prendre que la cohérence de la narration, car cette dernière est assurée par la présence de motifs récurrents, et par l’organisation et progression du récit. Ainsi, dans la nouvelle The Man who was Milligan, d’Algernon Blackwood, c’est le narrateur qui traverse un tableau. Milligan, employé d’une agence de voyages londonienne, écrivant des scénarios dans son temps libre, s’installe dans une chambre meublée, où se trouve un ancien dessin chinois, très probablement une œuvre d’art volée. D’abord intrigué par l’image qui représente un homme solitaire sur une barque, il commence par la regarder, puis par s’intéresser à la culture chinoise, en lisant des livres sur la Chine. Le narrateur retrouve Milligan dix ans plus tard en Chine, où il mène une vie totalement différente. Milligan affirme avoir perdu la mémoire de son arrivée dans le pays, mais se souvient d’être « entré » dans le tableau. Il serait ainsi toujours prisonnier du dessin volé, qui aurait fini par le séduire et le retenir. Le narrateur retourne en Angleterre, achète le dessin et constate qu’il y a désormais deux personnages sur la barque. La construction de cette nouvelle révèle, au-delà des jeux d’intrusion et d’échange entre deux mondes parallèles, un arrière-plan symbolique qui met l’accent sur l’attraction exercée par une autre culture et par les voyages. L’idée de « sortir du cadre », ou d’y pénétrer, se retrouve aussi, de manière assez originale, dans des récits qui transforment le lecteur en narrateur. C’est le cas de La bibliothèque de Villers, de Benoît Peeters, nouvelle qui propose une énigme dont la solution n’est jamais donnée, invitant ainsi le lecteur à la relecture, à la reconnaissance des pièges en apparence simples et, peut-être, à l’élaboration de plusieurs dénouements distincts, tous valables.



[1] Définition de métalepse narrative par Gérard Genette : toute intrusion du narrateur ou du narrataire extradiégétique dans l'univers diégétique (ou de personnages diégétiques dans un univers métadiégétique, etc.), ou inversement. (Figures III)

5 commentaires:

  1. Ah bon ? Non, je suis de retour à mon bureau tranquille et frais. Un coup de chaleur, vraiment ?
    Chaleur qui m'a toutefois évité de devoir faire un mini tour d'Europe avec des Chinois trouvant qu'il serait suicidaire de se lancer à l'aventure sur un continent où l'on trouve aussi peu de climatiseurs.

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  2. Des climatiseurs en abondance, on en trouve dans les pays du Sud de l'Europe. Je vais à Rome dans quelques jours et j'imagine déjà la sortie du train et la différence de température de 15° au moins entre la voiture et le quai.

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  3. Je me souviens d'un trajet en voiture au Sénégal d'autrefois, où il avait fallu remonter les vitres pour se protéger du souffle brûlant de l'extérieur; sans climatisation à l'intérieur, le thermomètre du tableau de bord restait bloqué sur 50°. C'est certainement bon pour la ligne quand on en sort vivant.

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  4. Cela fait peur, mais c'est aussi une question d'habitude, le climant n'a pas dû beaucoup changer au Sénégal depuis l'époque de votre voyage. Je me demande souvent pourquoi choisit-on une destination plutôt qu'une autre lorsqu'il s'agit d'un premier voyage. Probablement, il est question des noms, et de leur pouvoir évocateur, avant toute autre considération.

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  5. Vous êtes une incorrigible romantique: pour moi, ce devait être le tremplin d'une carrière de manager international.
    Mais là, je sors du cadre et je transgresse le rôle que vous m'avez assigné sur la blogosphère familière. Par contre, il faut admettre qu'aucune carrière ni aucun rôle n'a jamais suivi la route prévue. Balancé entre un fabuleux hasard et d'impérieuses nécessités.
    Ou un pied dans le rêve et l'autre dans la réalité, comme a dit un jour un psy. Mais il ne faut pas oublier de renverser les valeurs en ce qui me concerne: l'ailleurs est bien l'unique réalité possible, alors que le rêve permet de faire passer ici et maintenant.

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