mardi 12 octobre 2010

L’Ombre du vent : jeux de miroirs et géographies urbaines

Je me suis enfin décidée à lire un roman que je voyais depuis quelques années en bonne place dans les librairies, et auquel je ne m’étais pas intéressée en apprenant que le récit se passait, en partie, dans la Barcelone des années 1940 (1). Pourtant La sombra del viento (L’Ombre du vent) de Carlos Ruiz Zafón a été pour moi la bonne surprise de ce mois de septembre, où je m’applique comme toujours à cultiver l’anachronisme et l’inactualité. Inutile de dire, sur la trame, quelque chose de plus de ce qui est avancé dans la quatrième de couverture, non qu’il y ait une possibilité de gâcher le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs, tant l’histoire semble cousue de fil blanc avec son cortège d’amours contrariés, de violences et de malédictions qui traversent les générations et les âges. Cependant, les aventures de Daniel Sempere, emmené par son père dans une bibliothèque secrète appelée le « Cimetière des livres oubliés » pour y choisir un livre qui lui sera propre, qui l’accompagnera pendant son adolescence, possèdent deux aspects, deux variantes de thèmes littéraires traditionnels, qui les rendent passionnantes.

Ces aspects classiques tiennent dans l’histoire de Daniel et, par une suite de jeux de miroir, dans celle de Julián Carax, écrivain maudit à la chronologie incertaine ayant jadis quitté Barcelone pour Paris. La mise en abyme amorcée dans le Cimetière des livres oubliés (le roman de Carax, choisi par Daniel, s’appelle justement L’Ombre du vent) se manifeste par la suite dans le récit par le biais de répétitions de thèmes et de situations. Par exemple, une histoire d’amour entre deux jeunes gens est empêchée par une famille aux mœurs trop rigides : cette situation apparaît deux fois. Une jeune femme libre mais pauvre fait un mariage très malheureux : cette situation apparaît trois fois, etc. Les péripéties de Daniel et celles de Carax (et de leurs amis respectifs) sont mises en parallèle, dans une variante du topos du manuscrit trouvé, difficile à déchiffrer, dont les incohérences deviennent autant d’énigmes à résoudre et de dangers nouveaux à affronter (Un autre thème classique : Ne réveillez pas le chat qui dort…) L’apparition d’un livre mystérieux au cœur du récit possède, en outre, d’autres sens qui s’y intègrent. On peut citer le livre comme catalyseur de l’adolescence, accompagnant Daniel jusqu’au seuil de l’âge adulte ; on peut citer également le caractère immuable du livre, son emploi en tant que témoin du passé, jamais périmé, prêt à ressortir des décennies après sa parution, afin de combattre une injustice. Mais la richesse de ce thème (le lecteur confronté au livre polysémique et potentiellement dangereux), ne saurait se développer dans ce roman sans un élément souvent présent dans la littérature catalane du XXe siècle : la géographie barcelonaise imbriquée dans la trame romanesque.

Il est question ici d’une Barcelone brumeuse, volontiers effrayante dans des nombreuses scènes nocturnes, accueillant dans ses villas modernistas (Art nouveau) désertées, les fantômes d’un autrefois souvent célébré comme un âge d’or ou du moins comme une période incontournable de la vie barcelonaise, ce début du XXe siècle évoquant à la fois l’architecture de Gaudi, les usines et les cafés littéraires, des quartiers où se côtoyaient industriels, étudiants, artistes vivant d’amour et d’eau fraîche et demoiselles évanescentes. C’est une ville dure et attirante, dont l’image romancée reflète différentes époques et milieux sociaux. C’est également une ville perçue en tant que livre ouvert, qui possède son propre langage architectural et historique offert aux lecteurs-flâneurs qui savent estimer la valeur de l’anachronisme et des signes cachés.

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(1) Dans Le perroquet de Flaubert, Julian Barnes proposait des quotas pour les romans situés à Oxford ou Cambridge (interdiction pendant vingt ans, dix ans pour les autres universités), ainsi qu’un moratoire sur les sagas situées en Amérique latine. Je ne suis pas loin de penser la même chose pour toutes les œuvres de fiction ayant pour cadre la Guerre civile espagnole ou l’après-guerre.

Ajout du 10-12-2013. Barcelone amoureuse, promenade








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