jeudi 21 avril 2011

La clé

Quelqu’un a éveillé ma curiosité, tout récemment, pour l’œuvre de Yoko Ogawa. Parce que je m’intéressais à la persistance des souvenirs, mais aussi, et surtout, à leur plasticité. C’est comme si un souvenir ne restait jamais figé ni ne s’effaçait. Il serait modelé par l’arrivée constante d’un flux d’autres souvenirs, parfois semblables, parfois venant contredire ou mettre en cause le premier. Il pourrait aussi rester en embuscade, en attendant un moment propice pour resurgir et défaire les trames du réel, éparpiller les pièces du pavage escherien qu’on s’était donné tant de mal à assembler.

Je ne connais nullement les mécanismes du souvenir. Aussi, dans les deux textes que je viens de lire, le fonctionnement de la mémoire n’est pas décrit, mais exploré dans ses marges, dans ce qui n’a pas été vu ou compris une première fois et qui revient de manière inattendue et parfois obsédante. Dans Un thé qui ne refroidit pas, une jeune femme (les personnages de Yoko Ogawa ont rarement des noms) se rend aux funérailles d’un ancien camarade de classe dont elle ne se souvient plus. Pendant la cérémonie, elle croise un autre de ses camarades, surnommé K. qui l’invite manger chez lui et lui présente son épouse. Impressionnée par la beauté de celle-ci, la jeune femme est surprise d’apprendre que l’épouse de K. a été autrefois la bibliothécaire de leur école, et qu’elle ne l’avait jamais remarquée. Cette rencontre va déclencher un certain questionnement. La « seconde chance » des souvenirs possède la redoutable qualité d’inverser présent et passé, semant au passage le doute sur ce qui  est « réellement arrivé ».

Souvent, les souvenirs sont interprétés grâce à des objets, anodins en apparence, mais pouvant résumer toute une vie. C’est le cas dans Le Musée du Silence, où le narrateur, un jeune muséographe, se rend dans le manoir d’une vieille dame qui souhaite construire un musée pour exposer ses collections. Le seul problème, c’est qu’il ne s’agit pas de reliques de civilisations anciennes, mais plutôt de pillages récents. Tous les objets ont été volés à leurs propriétaires quelque temps après leur mort. Leur sens (et la valeur qu’on peut y attacher) n’existe que par les récits de la vieille dame, que le narrateur enregistre soigneusement, à l’aide d’une jeune fille qui est présentée comme la fille de sa commanditaire. Le narrateur se prend bientôt au jeu et commence à rechercher et à dérober par lui-même ces pièces si particulières, qui permettent de concentrer le temps en un seul instant significatif, à les nettoyer et les classer.

Pourtant, une impression de malaise s’installe progressivement. Elle vient d’un certain décalage chronologique, d’une difficulté à situer les personnages dont le passé restera mystérieux. Ainsi la différence d’âge entre la jeune fille et sa mère semble excessive au narrateur et les rapports familiaux sont ponctués d’interdictions étranges. Le narrateur veut atteindre une certaine perfection dans son œuvre muséographique de fixation du réel, mais, en le faisant, il s’éloigne de plus en plus d’une réalité descriptible, quantifiable, pour tomber dans une atmosphère rêveuse faite d’événements quasiment absurdes (l’explosion sur la place), de personnages hors du temps (la communauté des moines ayant fait vœu de silence), et d’un seul élément sûr : le passage des saisons. Il y a néanmoins des mises en garde concernant, non pas les souvenirs en eux-mêmes, mais le point de vue de celui qui les observe, à défaut de s’en rappeler : « l’observation commence à partir du moment où l’homme prend conscience de la mauvaise qualité de la précision de son regard ». La collecte des souvenirs déboucherait-elle sur une fausse reconstruction du passé ? Non, si l’on voit Le Musée du Silence, entreprise d’appropriation de la mémoire des autres, à la lumière du paradoxe du rêveur que Lewis Carroll développe dans De l’autre côté du miroir (en réalité une variante du paradoxe du réel, de Zhuangzi). [1] Le récit qui nous montre Alice en proie à l’incertitude sur sa propre existence (fait-elle partie, comme l’assure Bonnet blanc, du rêve du Roi rouge, devant ainsi disparaître au réveil de celui-ci ?) fait écho aux dernières pages du roman d’Ogawa, où le rôle essentiel du musée est exposé :

 « […] car si le musée du Silence était détruit, comment pourrait-on conserver une preuve tangible de l’existence des habitants du village ? Nous perdrions sans doute pied et nous finirions par glisser et tomber hors de la bordure du monde. La réalité de notre existence ne resterait dans le cœur de personne. […] La bordure du monde est un endroit sombre et extrêmement profond. Si l’on tombe dedans, on ne peut absolument pas en remonter… »

La collection favoriserait ainsi la persistance des souvenirs en leur offrant des relais collectifs pour leur conservation. On sortirait ainsi de la mémoire individuelle, incertaine et subjective, pour atteindre une mémoire familiale, villageoise, et avant tout communément acceptée. Les objets-souvenirs deviendraient des clés du temps, en créant des liens entre l’avenir et le passé, entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés. Les rêves seraient interchangeables, mais alors, ils cesseraient d’être uniques et, suivant toujours le paradoxe de Lewis Carroll, les deux rêveurs (ou ceux qui sont censés partager un même souvenir) entreraient en conflit, chacun défendant, comme Alice, sa parcelle de réalité, car, comme tout le monde sait, Cela ne s’est pas du tout passé comme vous le racontez…

Si la persistance du souvenir dépend de son caractère unique, sa fiabilité est une toute autre affaire. La réminiscence altérée, voire faussée, est parfois évoquée dans les textes d’Ogawa. Il ne s’agit pas à proprement parler de faux souvenirs, mais d’images rongées par l’érosion des années, par les expériences ultérieures qui ont questionné leur valeur. Il en va ainsi pour le personnage d’une autre nouvelle, Le réfectoire et une piscine sous la pluie, qui passe sa vie à vérifier sans cesse que sa réalité ne correspond plus à ce qu’il se rappelle de son enfance et en retire un apaisement certain. Quant au « vrai » faux souvenir, issu de la confusion ou de l’affabulation, il est plutôt rare en littérature. De tels sables mouvants ennuieraient-ils les lecteurs ? Ce thème fait cependant l’objet d’une évocation troublante, par toutes les questions laissées sans réponse, dans Souvenirs pieux, de Marguerite Yourcenar.

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[1] L’extrait de De l’autre côté du miroir

Et une belle allégorie du faux souvenir : Rachael


mardi 12 avril 2011

Collage 3. Dans la gare

Parce que les trains sont aussi une source d'inspiration pour moi : lecture d'un paysage.

Ajout du 14 avril : un joli rébus.



jeudi 7 avril 2011

Le temps des autres

Avec des si, on referait le monde. Une récente relecture de la nouvelle Rip van Winkle m’a remis cette phrase en mémoire. Non que le récit de Washington Irving ait quelque chose à voir avec le problème du conditionnel présent ou passé. Mais le thème des voyages dans le temps et des paradoxes qu’ils entraînent dans la structure d’un récit me paraît un moyen idoine de suivre le fil de la discussion du billet précédent, qui s’est aventuré dans les chemins des réalités et des représentations, du virtuel et du réel ; continuons donc sur un mode fantaisiste et plaisant.

L’intrigue est assez simple, et trouve ses origines dans des mythes anciens, tels les Sept dormants d’Ephèse : Rip van Winkle est un homme simple et paresseux et son seul souci est d’échapper le plus souvent possible à une épouse acariâtre. Un jour, il part à la chasse dans les monts Kaatskill et rencontre un groupe d’étranges personnages habillés comme dans des temps plus anciens, qui l’emmènent dans leur repaire et lui donnent à boire. Il s’endort tout de suite après, et, le lendemain, lorsqu’il se réveille, son fusil est entièrement rouillé, son chien a disparu et il a désormais l’apparence d’un vieillard. Lorsque Rip van Winkle revient dans son village, il trouve que tout a changé : sa femme est morte, ses amis aussi, sa maison a disparu et ses enfants sont désormais adultes. Sa nuit dans la montagne a durée en réalité vingt ans, et ses compagnons habillés à l’ancienne mode appartenaient à l’équipage disparu de Henry Hudson, ils étaient donc des revenants.

Une première remarque intéressante à propos du voyage dans le temps (et aux univers parallèles qui vont avec) concerne l’attitude du voyageur. Tel qu’il apparaît chez Irving ou dans certaines nouvelles d’Edgar Poe, Borges ou Giovanni Papini, le voyage dans le temps n’est pas la découverte d’un territoire inconnu, mais une anomalie mystérieuse, quelque chose qu’on subit et qui reste inexplicable. Au début du XIXe siècle, l’exploration du temps n’est pas encore le penchant onirique de celle de l’espace, avec les moyens de locomotion nouveaux qui raccourcissent les distances. Les machines adéquates pour une atmosphère réaliste dans le récit seront une spécialité du siècle suivant, le paradoxe temporel aussi, qui reconstruit pour le meilleur, et souvent le pire, le monde avec des si.

 Loin d’être une perte de temps, ces si, que le passager égaré modifie,  déclenchent l’effet papillon, un excellent outil narratif même en dehors de tout brouillage temporel, mais ils sont également source de mélancolie et de regret. Il y aurait ainsi deux manières d’appréhender ce genre de voyages fantastiques : celui où la rencontre de deux temporalités différentes a pour but de réaliser une quelconque modification, et celui où, tout changement étant impossible, les virtualités sont organisées de manière à laisser une porte entrouverte au vraisemblable. Le voyage dans le temps moderne, tel qu’il apparaît dans  certains films des dix ou quinze dernières années traitant de ce sujet, (Donnie Darko, Next, Mr. Nobody, The Time Traveller’s Wife…), ressemble davantage à celui de l’époque romantique. Il se fait sans machines et sans appareils bizarres, sans technologies vite démodées et presque sans paradoxes. Il devient intérieur, proche de l’hallucination ou du rêve et définitivement éloigné d’une quelconque théorie scientifique, voire de la science-fiction, restant l’exemple toutefois de l’unheimlichkeit de la littérature fantastique.

 Il se dégage une immense tristesse de l’idée même de remonter le temps, que la plupart des œuvres de fiction évoquant ce thème partagent. Eviter le paradoxe temporel suppose, d’une manière ou d’une autre, revenir à la situation initiale, génératrice de déceptions comme l’est toute expérience virtuelle, qui se détache des conditions actuelles et reste une éternelle probabilité, à la fois frustrante et infiniment séduisante.


Ajout du 07-04, pour Ambre


J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir

Charles Baudelaire, La Vie antérieure


Ajout du 9 avril


Et avec des si...


Ajout du 12 avril : le canal d'Entreroches





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