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Sens baroques

En regardant aujourd’hui l’exposition dédiée aux collections princières du Liechtenstein, la plus importante collection privée européenne issue du musée viennois de même nom, qui se tient au Palais Lumière d’Évian jusqu’au 2 octobre, je m’interroge sur le rôle des sens dans la peinture baroque. Une touche de couleur particulière me hante souvent, dans un tableau, mais elle me rappelle également un certain bruit, une certaine texture. Là, les curiosités chromatiques se multiplient, comme la nuance orange d’un papillon émergeant de l’obscurité, ou les différents tons noirs dans un portrait de Van Dyck, d’où surgit souvent un regard intense et très peu accordé à la simplicité de la tenue.

Mythologie, portrait, paysage, l’âge baroque sait mélanger les genres avec bonheur ;  dans une même scène se croisent animaux exotiques, étoffes chatoyantes, fruits hyperréalistes. La musique se joue en plein air et les ateliers de peintre sont des prétextes pour des mises en abyme. Le tout suggère des correspondances sensorielles, lorsque la justesse des clairs-obscurs annonce le parfum des roses, la saveur du raisin ou le glissement d’une luge sur une rivière glacée. La présence des sens se trouve aussi dans la recherche de nouvelles surfaces et textures. C’est ainsi que les tables et cabinets en pierre dure, de tradition florentine, voisinent avec les émaux et avec l’éclat cuivré des miniatures serties dans des meubles-cadres.  Envahissant l’espace en diagonal, les pesanteurs s’envolent, évoquant les métamorphoses et les significations cachées, telle la fenêtre qui se reflète sur le vase, rencontre de deux éléments translucides, dans une nature morte de Cornelis Kick, ou les différents vêtements qui ondoient en vagues de couleur, comme chez Rubens.

Un des points intéressants de cette exposition, à mon avis, est la comparaison qui peut être faite entre la peinture baroque et les œuvres de la période Biedermeier. On y retrouve, pour ces dernières, le goût des objets luxueux, des couleurs vives, mais les figures sont bien plus sages, la tragédie s’est éteinte à la fin du XVIIe siècle et les scènes deviennent davantage figées dans l’idylle, avec une préférence marquée pour le ravissant dépourvu de tout effet théâtral. Sans les excès somptueux qui font tout le charme du style baroque, elles anticipent ce que deviendra la photographie quelques décennies plus tard.   


Commentaires

  1. Savez-vous que la B.D. "Achille Talon" a fait l'objet d'une thèse de doctorat de 1'080 pages, par une étudiante en linguistique nommée Claude Michèle Desaulniers ? Si on ne saurait qualifier ce fait saugrenu de "baroque", il relève toutefois d'une obliquité dérangeante pour les esprits classiques ou conventionnels, tout comme la pensée chinoise ou la peinture du XVIIe siècle.

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  2. Pour l'obliquité, il s'agit avant tout d'une évolution de la perspective, comme on peut le voir dans certaines façades concaves (ou convexes) de la même époque. Tout cela témoigne, non pas d'une interdiction de la notion de goût, mais d'une limite imposée par les formes et les techniques disponibles.

    Les pauvres étudiants doivent bien trop souvent se casser la tête pour trouver des sujets de thèse...

    PS je suis en train de lire "What Would Google do". Passionnant, et cela me donne des idées.

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  3. Ce bouquin est une mine d'or pour entrepreneur du Net. Quelle est votre niche ?

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  4. Les niches sont comme les catiches, j'en ai plusieurs :-)

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  5. La catiche étant à la loutre ce que la niche est à l'e-Businesswoman, peut-on en déduire un sophisme du genre: "Faites rugir la loutre qui est en vous ?".
    C'est baroque....

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  6. J'ai trouvé en effet porte close au Palais des Lumières, l'exposition était en préparation et j'ai regretté de ne pouvoir la voir; regrets vite oubliés en lisant votre superbe compte-rendu. Fermeture qui m'a permis de m'attarder à la Médiathèque C.F. Ramuz, un jour de tempête, qui ressemblait incroyablement à ce texte que j'étais en train de lire :

    "Plus j'avance vers Evian et plus j'entre dans l'orage. Le fond du lac, du côté de Villeneuve, est d'une couleur ardoise où tout se confond; les montagnes, l'eau, le ciel et la rive; et de là progressent vers nous les lourdes nuées bleues qui sont en tromperie à l'oeil : on dirait un azur profond, mais il fait sombre et c'est l'orage; c'est la Dent d'Oche enveloppée, c'est une ombre compacte sur tout le côté savoyard, tandis que là-bas Lausanne, encore claire, luit, avec son rivage bas."
    C.F. Ramuz, in Un coin de Savoie, 1909.

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  7. Peut-on dire que les tempêtes sur le Léman provoquent des vagues-à-l'âme ?

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  8. Oui, et des bleus aussi.

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  9. "Parfois on éprouve le besoin de fuir, de s’échapper, de se perdre. Mais d’autres fois, on se perd sans le vouloir, au hasard d’un excès."
    Bonjour Tristesse, Françoise Sagan, 1954.

    Mais parfois il est bon de se perdre, pour mieux se retrouver.

    Aucune tristesse (à part celle de n'avoir pu voir mes ami(e)s, que du bonheur!

    Des vagues...
    http://www.wat.tv/video/mov03742-3tn91_3j6ij_.html

    et de la douceur de vivre...

    http://www.wat.tv/video/mov03680-3tmyn_3j6ij_.html

    http://www.wat.tv/video/mov03679-3tnhb_3j6ij_.html

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  10. Si lorsqu'on se perd, il se peut que l'on se retrouve, se peut-il que l'on se perde lorsqu'on se cherche? Cela mous mène tout doucement à la notion de "serendipity"

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  11. FORTITUDO & PATIENTIA

    "Non ego dolorem dolorem esse nego : cur enim fortitudo desideraretur? Sed eum opprimi dico patientia, si modo est aliqua patientia; si nulla est, quid exornamus philosophiam aut quid ejus nomine gloriosi sumus? "

    "Je ne nie pas que la douleur ne soit douleur. A quoi, sans cela, nous servirait le courage? Mais je dis que la patience, si c'est quelque chose de réel, doit nous mettre au-dessus de la douleur. Ou si c'est quelque chose d'imaginaire, à quel propos vanter la philosophie, et nous glorifier d'être ses disciples?"

    Cicéron, "Tusculanes II, 32-36".

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  12. Je viens de faire une recherche sur la "serendipity", notion qui m'était inconnue. Plusieurs définitions, différente chez le poète, le littéraire et chez le scientifique.
    Pour ma part je retiendrai celles-ci :

    «La sérendipité est la compréhension instantanée et l'exploitation concomitante des conséquences heureuses et inattendues d'un concours imprévu de circonstances malheureuses. »

    " Toutes choses ne sont qu'accidents sans signification, œuvres du hasard, à moins que votre regard émerveillé qui les sonde, les connecte et les ordonne, ne les rende divines..." Wilhelm Willms.

    "fusion de disponibilité, de convivialité et de chaleur humaine. Ces éléments-là sont fortement porteurs en sérendipité."

    Chacun prend pour soi celles qui lui parlent, selon sa sensibilité. Source Wikipédia
    http://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9rendipit%C3%A9
    C'est très intéressant.

    Mais sachons trouver notre vérité par nous-mêmes, avec nos propres mots, si simples soient-ils; nous aurons peut-être alors une chance de nous trouver, de nous retrouver.

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  13. La réflexion de Cicéron est belle; je crois comprendre (après recherche car je suis ignare) que la douleur dont il parle dans les Tusculanes est celle de la mort, donc de la perte.
    Certes le philosophe est sensé être sage, mais la sagesse ne met pas à l'abri du chagrin ni des passions.

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  14. Merci Ambre et P-A.R pour tous vos commentaires. Dernièrement je ne brille que pour mon absence ici, car d'autres projets prennent mon temps et mon énergie, mais je lis toujours vos développements avec beaucoup de plaisir :-)

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