mardi 27 septembre 2011

Gares I






Le matin, avant la pluie imprévue ou dans la chaleur, déjà surprenante, d'un été interminable. Se souvenir des gares, c'est conserver une trace de l'impatience, du désir d'être ailleurs lié à chaque départ, facile néanmoins à renouveler.


Fenêtres  sur paquebot et sur cour







Ajout du 9 octobre, gare de Gruyères, par L'Absente.


lundi 5 septembre 2011

Lectures d’été : Le cygne noir (où l’on apprend qu'il est possible de tout prédire, sauf l’avenir)

Mieux vaut tard que jamais, puisque la traduction française était déjà sortie il y a un certain temps, quelques soirées sont suffisantes pour lire Le Cygne noir, de Nassim Nicholas Taleb, où se croisent, dans un grand hall d’aéroport, la bibliothèque d’Umberto Eco, la guerre du Liban, l’épineuse question du statut social des chercheurs, la vaste plaisanterie des prix Nobel d’économie, l’arrogance épistémique, les auteurs français méconnus en France et les prévisions basées uniquement sur des modèles de type courbe en cloche.

 Le fil conducteur du Cygne Noir (métaphore désignant les événements imprévisibles qui devraient creuser des failles dans toute théorie de la connaissance sérieuse -ce n’est pas parce que tous les cygnes connus sont blancs qu’il n’en existe pas de noirs-) est le principe d’incertitude. Il peut être appliqué à tous les aspects de la connaissance et de la vie, car rien n’est plus éloigné de l’abstraction que le besoin de trouver un horizon plausible pour demain, une explication quelconque basée sur les expériences précédentes ou sur les connaissances qu’on croit posséder.  Cela paraît simple, mais les nombreuses anecdotes, expériences et événements historiques évoqués dans l’ouvrage rendent compte des différents biais cognitifs et des situations particulières qui peuvent en tout moment fausser notre jugement, mener à des estimations exagérées et occulter des connaissances utiles sous prétexte qu’elles ne correspondent pas à des modèles communément acceptés. On pourrait s’en amuser, si les erreurs qui résultent de ces biais épistémologiques ne touchaient pas des domaines comme la finance ou la médecine.

Extrêmistan et Médiocristan sont deux territoires antinomiques, qui peuvent correspondre à des moments de l’histoire ou des types de société. En Extrêmistan, des événements imprévus ayant de lourdes conséquences peuvent se manifester assez facilement, tandis que la vie en Médiocristan semble beaucoup plus routinière et sans soubresauts.  Selon Taleb, le monde moderne ressemble davantage à l’Extrêmistan. Et c’est là que les Cygnes Noirs ont plus de chances d’apparaître. Mais ils vont être rapidement cachés ou sous-évalués par des interprétations ultérieures visant à expliquer l’inexplicable, ou par les biais de narration qui assimilent un événement à une histoire préétablie (dont les détails attirent l’attention et masquent le fond). Ce qu’on ne voit pas cesse d’exister, et c’est là que le hasard peut être perçu comme une forme d’ignorance.

Cependant, chaque discipline possède ses instruments d’erreur de prédilection, et si l’on trouve de préférence des biais de narration ou de confirmation dans l’histoire ou le journalisme, l’économie semble collectionner les bourdes (ce que l’auteur appelle « préférer avoir tort avec précision ») en se basant sur le postulat que l’on peut calculer les probabilités (uniquement) à partir d’une moyenne ; en réduisant les probabilités d’écart de manière exponentielle, le modèle obtenu ne peut considérer les aberrations (les cygnes noirs) et n’est pas applicable à un monde confronté à des changements et des ruptures importantes. C’est ainsi que l’auteur rappelle les passionnantes théories de Poincaré sur la difficulté de se projeter dans l’avenir sans tenir compte d’un nombre toujours croissant de facteurs incertains, et de la complexification liée à un effet de diffusion, d’effets entraînant d’autres effets (idée reprise ultérieurement sous le nom de « théorie du chaos »), ou évoque, par opposition aux courbes gaussiennes, celles de Benoît Mandelbrot, qui se basent sur la géométrie fractale et qui intègrent des variations extrêmes et certains hasards. Je suis restée pourtant sur ma faim, malgré la densité de l’essai, à propos des limites de la connaissance et l’absurdité d’une planification « scientifique » selon Friedrich Hayek, mais c’est une bonne raison pour lire ou relire ses œuvres.  
  
Le Cygne Noir peut, enfin, être lu comme un éloge de la curiosité et du tâtonnement, une invitation à s’éloigner de l’arrogance et à insuffler un peu de modestie dans des milieux, notamment universitaires (mais pas seulement). La connaissance n’est pas un bien qui se possède, mais une hypothèse mouvante et malléable, avec toutes ses fragilités, qui peut être démentie, étayée ou transformée au besoin. Mais ce qui me plaît, chez Taleb, c’est l’osmose qui s’établit entre les différentes disciplines, la façon dont la philosophie et les mathématiques deviennent vivantes dans leurs applications quotidiennes, sans oublier l’importance du faux. Reconnaître la possibilité de se tromper est quelque chose d’essentiel. Après tout, le plus intéressant est ce qu’on ne sait pas, et les livres non encore lus.


Nassim Nicholas Taleb, Le Cygne noir. La puissance de l’imprévisible. Les Belles Lettres, 2010.

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