lundi 28 novembre 2011

Livres lus III

En ces temps, j’ai plus envie de parcourir la campagne environnante que les rayons des bibliothèques, encore perplexe face à l’idée (devenue réalité entretemps) de vivre au-dessus de Sion. Le besoin d’apprivoiser un espace encore flou pour moi  ne me fait pourtant pas délaisser des lectures brèves, qui m’ont réservé quelques surprises. Celles des gens « sans activité », par exemple, comme l’Emily de  La Dame blanche. J’ai généralement horreur des biographies, pour toutes les indiscrétions qu’elles peuvent contenir et distiller, surtout quand le biographié n’est plus là pour se défendre ou rétablir sa vérité. Cela dit, le texte de Christian Bobin La Dame blanche, autour de la mystérieuse parce que discrète personnalité d’Emily Dickinson, est suffisamment stylisé, gommé, éclairé d’une lueur incertaine pour ne ressembler en rien à une vulgaire biographie, mais davantage à une photographie surexposée, à un portait sensoriel et sensible d’un personnage presque légendaire, d’une quasi inconnue de son vivant, sauf par sa passion des fleurs et des jardins. Autour d’Emily, d’autres portraits sont à peine ébauchés, ceux des nombreux correspondants, des amis, de tous ceux qui meurent à un rythme trop soutenu, délaissant les vivants dans une bulle d’indestructible mélancolie. Entre deux formules énigmatiques, on y trouve différents éclairages et nuances essayés sur une silhouette subtile, ainsi qu’une exaltation de l’individuel, de l’unique, du singulier opposé à des conformismes divers. Plus qu’à la véritable Emily Dickinson, cette esquisse me fait penser à la reine Guenièvre de William Morris, avec sa longue robe claire et son regard grave, mais peut-être en plus éthérée.

Image: Commons Wikimedia

L’artiste qui écrit sur la vie des artistes –réels ou imaginaires- prend part à un jeu de miroirs et ne saurait se contraindre aux fades limites de la biographie ; le jeu consiste à prendre la place de l’ombre et de l’imprévisible, c’est-à-dire celle du public. C’est l’aspect le plus original de  Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule. Depuis A Pale View of Hills, j’ai souvent trouvé les personnages de Kazuo Ishiguro résignés et infiniment tristes, mais la résignation n’est chez cet auteur que la traîne d’une lucidité accrue, d’une vue particulièrement perçante. Ainsi, dans deux nouvelles, des égéries un peu pathétiques déploient leur désir de devenir artistes à leur tour, leur frustration de se trouver pour toujours du côté de ceux qui applaudissent, encouragent ou rejettent. Ainsi, elles usent de leur pouvoir sans vraiment y croire, s’attachant à d’authentiques artistes et jouant le rôle qu’on attend d’elles. Et, pourtant, deux lignes parfaitement distinctes semblent se dégager dès qu’on évoque le parcours de l’artiste : celle de la « carrière », qui représente le seul contexte où ces représentantes du public, égarées sur la scène, peuvent intervenir, et celle de « l’œuvre », plus exigeante et ingrate envers les rêveurs d’art, qui finit par exclure les jugements extérieurs au nom d’une vision personnelle. Les collisions entre ces deux points de vue fournissent l’essentiel des situations dramatiques dans ces récits, sans qu’il y ait de véritable conclusion, mais en laissant  les personnages dériver infiniment.  

La Dame blanche, de Christian Bobin, Gallimard, L’un et l’autre

Nocturnes. Cinq nouvelles de musique au crépuscule, de Kazuo Ishiguro, Editions Les Deux Terres

mardi 15 novembre 2011

Comment réveiller un blog dormant


Il m’arrive d’y entrer sans faire du bruit, sans publier rien de nouveau, bref passage là où le temps ne passe pas, puis je reviens à une dimension plus tangible, faite  d’assemblages, de travaux de transformation et de soutien, voire de balayage de feuilles mortes. L’espace compte pour beaucoup chez quelqu’un d’aussi casanier que moi, et l’adaptation nécessite parfois de longues respirations, de distanciation, d’instants vides ou d’éclipses.  Pourtant, des élans contraires se manifestent également, sous la forme d'un rattrapage vain du temps des autres, d'une envie de ne pas rester sur le rivage trop longtemps. Ces contradictions ne me donnent pas la recette adéquate qui me permettrait d'écrire de façon regulière; en réalité, c'est quelque chose qui survient à un moment donné, sans le chercher vraiment, malgré tous ceux qui affirment, très rationnellement, que l'écriture est une question de discipline. J'en viens à penser que, comme la lecture, il s'agit davantage d'une affaire d'inclination. Faut-il alors réveiller un blog en hibernation?

Dernièrement, et les déménagements & emménagements sont propices à ce genre d'expérience, j'ai dû classer une partie de mes livres et j'ai organisé ainsi une petite bibliothèque de livres non lus, de ceux qu'on laisse toujours pour un hypothétique surlendemain, ou pour des grandes vacances idéales, tout droit issues des souvenirs d'enfance. Parmi eux, j'ai trouvé Une Liaison dangereuse, de Hella S. Haasse, longue nouvelle qui est aussi un éloge de la curiosité littéraire, mettant en scène Madame de Merteuil après sa chute, menant une vie triste et en retrait à La Haye. Dans une correspondance avec une femme d'une autre siècle, cette Madame de Merteuil développe ce qui aurait pu être le point de vue d'une femme  de la fin du XVIIIe siècle à propos des hommes, de l'amour ou de l'éducation des femmes. La brillante stratège libertine de Laclos se transforme chez Haasse en une femme d'une lucidité désespérée, confrontée au caractère intolérable des souvenirs heureux qui deviennent son seul divertissement. Pour le reste, il y a toujours des questions, à propos de détails dont la littérature de l'âge classique ne s'encombrait guère : les prénoms, la vie quotidienne, les décors réalistes et les descriptions bien plus modernes (et qui, pour cette raison, se démodent bien plus facilement) ; enfin, tout ce qui permettrait, sinon de mieux comprendre le texte de Laclos, du moins de rester quelque temps dans son champ magnétique, y compris la mélancolie qui se dégage de tous les échecs évoques, le côté dérisoire inhérent aux plans les mieux organisés. Et c'est précisement cette mélancolie, si présente dans le style de la romancière néerlandaise, qui pourrait se rapprocher le plus de ce XVIIIe siècle finissant. Une anticipation romantique dans un reflet bref et précis. 




Ajout du 16/11, Bureau



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