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Synesthésies

« L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible » Cette phrase, incluse ans la Théorie de l’art moderne de Paul Klee pourrait très bien définir la notion de synesthésie, en tant que figure de style, appliquée à l’art. La synesthésie désigne une correspondance entre différentes perceptions, entre plusieurs sens. Pour Klee, peintre mais aussi poète et musicien accompli, l’art du dessinateur et du peintre n’imite pas le réel, mais prend en considération, par exemple, des éléments rythmiques dans la couleur, pouvant s’identifier à des notes de musique. D’ailleurs, sont associés à la couleur des aspects dynamiques (« mouvement pendulaire ») ou de température. On peut naturellement trouver un précédent de la peinture polyphonique de Klee dans le célèbre vers de Baudelaire des Correspondances : Les parfums, les couleurs et les sons se répondent, lorsqu’il s’agit de transposer la dimension temporelle de l’œuvre musicale dans une dimension spatiale.  Cependant, dans l’association des perceptions, l’idée qui revient sans cesse est celle de la synthèse (géométrique, chromatique) qui définirait l’œuvre d’art en tant que mouvement. Elle intègre non seulement les éléments visibles ou perceptibles, mais aussi les potentialités et la perspective temporelle, ce qui est, ce qui pourrait être et ce qui est en train de devenir. Le mouvement et la profondeur, à l’époque où Klee définissait une approche moderne de l’art, rappellent également les débuts, au sens large, de la photographie et du cinéma, avec l’incorporation progressive de la couleur, du son, les expériences relatives à la lumière et au déplacement. Dans ce contexte, l’art de Paul Klee devient une réalité multidimensionnelle issue de la combinaison de plusieurs disciplines, ainsi transformée et enrichie.

En cherchant dans l’œuvre un ensemble qui recueille, canalise et développe des images et des savoirs venus d’autres disciplines, il y a probablement chez Klee un écho du grand idéal romantique du Gesamtkunstwerk, de l’œuvre d’art totale, comme toujours dans dans la Théorie de l’art moderne :   « Il m’arrive parfois de rêver une œuvre de vaste envergure couvrant le domaine complet des éléments, de l’objet, du contenu et du style » [1].

PS : Jusqu’au 11 mars se tient au Zentrum Paul Klee de Berne une exposition intitulée Eiapopeia. Das Kind im Klee. Comme le nom l’indique, l’exposition présente des dessins de Paul Klee qui explorent les différents aspects de l’enfance : les jeux, les punitions, la famille, des portraits d’enfants etc., accompagnés de court-métrages des frères Lumière. Le plus intéressant dans ces œuvres reste, à mon avis, les dessins représentant des groupes d’enfants, où l’on perçoit le plus clairement le fruit des recherches de l’artiste concernant le mouvement.

Paul Klee, Nocturnal Festivity, 1921


Paul Klee, Hermitage 2, 1918



Images : Commons Wikimedia

Sources


[1] Paul Klee, Théorie de l’art moderne, Folio Essais


http://www.etudes-litteraires.com/baudelaire-correspondances.php

Commentaires

  1. De beaux tableaux. Paul Klee était un grand peintre. Mais je me demande si vous n'avez pas de ce qu'on montre par la peinture et de ce qu'on ne peut pas voir par l'oeil une définition quelque peu restreinte, qui ne renverrait qu'aux autres organes sensoriels. Car s'il s'agit de montrer ce qu'on peut entendre, il y a la musique, s'il s'agit de montrer le mouvement en lui-même, il y a les idées, au travers des mots, etc. Je suis un peu sceptique. Il me semble qu'en soi, les perceptions sensorielles sont cloisonnées, et que la synesthésie ne s'explique que si chacun se lie à une âme unique, qui, par le sentiment, fait correspondre les sons et les couleurs, par exemple, puisqu'un son peut susciter exactement le même sentiment qu'une couleur: j'en suis convaincu. Il faut donc pour moi surtout dire que ce qu'on donne à voir, c'est le monde de l'âme, qui est purement immatériel, et non pas simplement un monde physique appréhendé par d'autres organes sensoriels que l'oeil. Le tableau "Nocturnal Festivity", que je trouve magnifique, n'exprime pas, pour moi, de mouvements ou de sons particuliers, mais une vie qui ressortit à l'âme, à l'intériorisation complète de ce qui a d'abord été perçu par les yeux, principalement - par d'autres organes sensoriels, accessoirement.

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  2. Conception voisine chez Nietzsche, pour qui l'art n'est pas une imitation de la nature, mais un complément métaphysique permettant la transcendance de la nature elle-même, par le regard de l'Homme.
    Donc sans l'Homme, pas de représentation de la nature, pas d'art et pas de nature non plus, puisque celle-ci se fiche de savoir si elle est crée ou non.
    En résumé, selon la parole du maître: "Le monde est une oeuvre d'art qui donne naissance à lui-même".

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  3. Merci de votre commentaire, Rémi. Certainement, lorsqu'on évoque tout ce qu'on peut appréhender, dans une oeuvre d'art, les définitions sont souvent insuffisantes, soit en s'attachant à l'univers sensoriel, soit en rappelant d'autres aspects, davantage intellectuels (origine et structure de l'oeuvre etc.). Si ces éléments ne tiennent pas compte d'aspects indescriptibles de l'oeuvre d'art (pour le spectateur), rien n'est plus normal. Toute critique ou description est une analepse et, de ce fait, incertaine. Cela dit, si j'aime tellement ces tableaux, ce n'est pas pour des raisons théoriques, mais parce qu'ils correspondent au mieux aux couleurs et aux formes que je vois lorsque je rêve.

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  4. Oui, il s'agit du monde intérieur. Le rêve. Il y a là une forme d'essence de la nature. A la fin de sa vie, Klee peignait des anges et des monstres. Il s'agit de rêves qui ont aussi une portée morale. La féerie à laquelle semble renvoyer "Nocturnal Festivity" semble traduire et représenter une vie naturelle bonne, pleine de bonté, d'amour. Je ne connais pas assez Klee pour affirmer, comme Pierre-André Rosset, que, pour lui, c'était l'homme qui projetait sur la nature cette atmosphère morale, ou s'il pensait, comme les religieux, que cette atmosphère préexiste au regard de l'être humain, mais à mon sens, si Klee dit que l'art donne à montrer quelque chose au-delà de l'oeil, il désigne ce monde purement moral, représenté par des anges et des monstres. La "Nocturnal festivity" semble réellement pleine d'anges, ou de fées.

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  5. Deux citations de la "Théorie de l'art moderne", de Paul Klee:

    "L'oeuvre musicale a l'avantage d'être perçue exactement dans l'ordre de succession dans lequel elle a été conçue, [...]L'oeuvre plastique présente pour le profane l'inconvénient de ne savoir où commencer, mais, pour l'amateur averti, l'avantage de pouvoir abondamment varier l'ordre de lecture et de prendre ainsi conscience de la multiplicité de ses significations."

    Et aussi:

    "C'est la voie qui est productive, l'essentiel; le devenir se tient au-dessus de l'être.
    La Création vit en tant que genèse sous la surface visible, sous l'enveloppe de l'oeuvre. C'est là ce que voient toutes les natures spirituelles, rétrospectivement. Prospectivement, dans le futur, voient seules les natures créatrices."

    C'est surtout, je pense, une vie en mouvement, intégrant toutes les dimensions de la vie, toutes les dynamiques possibles à travers les lignes, les formes, les couleurs. La croissance, la cohésion de l'oeuvre détermine le caractère de celle-ci, c'est ce qui la rend artistique par rapport à la "nature morte". Klee définissait le spirituel dans l'art par la formule "ce qui dans l'art est artistique", et il est également question, dans ce texte, d'exigence d'absolu inhérente à ce processus de formation de l'oeuvre. Il me semble également que, dans le processus de formation de l'oeuvre, la symbolique des anges joue un rôle important.

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  6. Le monde en devenir, à mon avis, n'est pas seulement le mouvement des objets physiques. Même le mouvement des astres apparaît comme mécanique et répétitif dans la conscience moderne. Le monde en devenir est à mon avis de nature eschatologique, comme, par exemple, chez Victor Hugo: l'homme évolue vers la divinité, et les anges, justement, l'y aident, jalonnant son parcours de repères qui sont des symboles. Même le progrès humain, pour Hugo, était en fait suscité par les anges, ainsi qu'il le dit dans "Plein Ciel". Le monde à venir se crée conjointement avec les artistes inspirés, c'est peut-être bien ce que voulait dire Klee: la belle peinture aide à édifier le monde futur.

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  7. Tout comme, pour Umberto Eco, la poésie apporte un surplus d'âme au langage, trop pauvre pour exprimer la richesse et la complexité de la pensée humaine.

    C'est vrai que sans les figures de styles et les procédés littéraires, notre monde n'aurait que trois dimensions, ce qui est un peu juste.

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  8. J'adhère totalement à la première phrase de votre billet : « L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible ». C'est cela que j'aime dans l'abstraction : faire travailler mon imaginaire.
    Vous m'avez donné envie de ressortir de ma bibliothèque son Journal et ses Lettres à sa "Lily bien-aimée":)).

    Rémi nous dit, enfin pense que Klee voulait dire : "la belle peinture aide à édifier le monde futur" et je pense cela juste aussi et cela rejoindrait un peu ce que Klee voulait dire ici, en 1915, dans son Journal :

    " Plus ce monde devient effroyable (comme justement aujourd'hui) plus l'art devient abstrait, tandis qu'un monde heureux produit un art concret." Il parlait alors de l'abstraction de son aquarelle "Anatomie d'Aphrodite".
    Inutile d'y chercher une représentation du corps féminin. Pour Klee, "anatomie" signifie la silhouette de celle qui est née de l'écume des vagues, de la femme divine, de la beauté, de la nature florissante, de l'harmonie (références à Aphrodite). Mais c'est mieux dit ici :

    http://books.google.fr/books?id=WxAu-eiUXqkC&pg=PA81&lpg=PA81&dq=anatomie+d'aphrodite+paul+klee&source=bl&ots=cXwfw8TYqU&sig=ZybJhgfgyREb6OHvvOOFRxjPFsY&hl=fr&sa=X&ei=9mAqT5mcNISFhQeTkYyBCw&ved=0CFQQ6AEwBg#v=onepage&q=anatomie%20d'aphrodite%20paul%20klee&f=false

    http://uploads6.wikipaintings.org/images/paul-klee/side-panels-for-anatomy-of-aphrodite-1915(1).jpg

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  9. Moi, c'est la recherche d'absolu que j'aime dans l'abstraction, entre autres, mais vous avez raison en évoquant le rôle de l'imaginaire. Un tableau, c'est comme un texte, les possibilités de lecture et d'interprétation sont multiples. Merci pour vos références, Ambre :-)

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  10. Ce cher Piet (Mondrian) cherchait à reproduire les tempos et la rythmique du jazz dans ses tableaux, uniquement par des lignes, des surfaces et de la couleur.

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  11. Oui, je pensais aussi à Piet Mondrian en lisant le billet d'Inma et son association musique et art.

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  12. Je pars à Vérone demain, mais je resterai en ligne. Je ramènerai des photos de jardins sous la neige :-)))

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  13. Oui, des jardins sous la neige. On entendra le silence, ouaté. Mais neige-t-il vraiment en Italie...
    Roméo et Juliette ont sûrement laissé leur empreinte.
    Bon voyage. Vous n'arrêtez pas. Chanceuse!

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  14. Chanceuse, ce n'est qu'une question de degrés: la météo prévoit une température entre -12° et 0° demain, et entre -14° et -1° samedi à Vérone.
    Oui Inma, n'oubliez pas les moufles pour que vos mains ne restent pas collées à l'appareil photo.
    L'expression chinoise consacrée est: "Il fait froid comme en Sibérie (Sipulia)"; expression que l'on retrouve aussi chez Voltaire, dont la vision lucide et objective de la Chine reste toujours d'une grande rareté de nos jours.

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  15. Oui, il en dit un bien fou. Par exemple dans "La Princesse de Babylone". Mais la connaissait-il vraiment? Il la connaissait surtout par les Jésuites, et se félicitait de ce que l'empereur eût banni ceux-ci.

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  16. Certes, c'est ce qu'on pouvait lire dans un excellent blog, aujourd'hui disparu pour cause de délocalisation (en Chine):

    "Ce n’était pas assez, pour l’inquiétude de notre esprit, que nous disputassions au bout de dix-sept cents ans sur des points de notre religion, il fallut encore que celle des Chinois entrât dans nos querelles. Cette dispute ne produisit pas de grands mouvements, mais elle caractérisa plus qu’aucune autre cet esprit actif, contentieux et querelleur, qui règne dans nos climats."
    "Malgré les ordres sages de l’empereur, quelques jésuites revinrent depuis secrètement dans les provinces sous le successeur du célèbre Young-tching (雍正帝); ils furent condamnés à la mort pour avoir violé manifestement les lois de l’empire. C’est ainsi que nous faisons exécuter en France les prédicants huguenots qui viennent faire des attroupements malgré les ordres du roi. Cette fureur des prosélytes est une maladie particulière à nos climats, ainsi qu’on l’a déjà remarqué; elle a toujours été inconnue dans la haute Asie. Jamais ces peuples n’ont envoyé de missionnaires en Europe, et nos nations sont les seules qui aient voulu porter leurs opinions, comme leur commerce, aux deux extrémités du globe."
    Voltaire, in "Le Siècle de Louis XIV".

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  17. Les Chinois n'essayent pas tellement de répandre leurs opinions dans le monde, c'est vrai, mais je ne sais pas si Voltaire connaissait leur capacité à commercer dans le monde entier, et leur réputation de commerçants acharnés dans toute l'Asie. Mais à mon avis, Voltaire cherche plus ici à médire des Jésuites et à faire des reproches à l'Eglise catholique qu'à réellement parler de ce que sont et font les Chinois. Dans "La Princesse de Babylone", il fait dire à l'empereur de Chine: "si j'étais assez malheureux, assez abandonné du Tien et du Changti pour vouloir être conquérant". Il le présente comme un sage guidé par deux principes divins.

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  18. Il y a 2'200 ans, les Chinois ont renoncé a toute notion de dieux/Dieu pour créer une cosmogonie basée sur l'étude des phénomènes célestes et terrestre, sous l'autorité d'un principe supérieur purement physique: le Ciel. Tian et Chengti sont des expressions nuancées pour exprimer la même chose.
    Ce qui n'a pas empêché le peuple, superstitieux, d'adopter des divinités bouddhistes bienveillantes, comme la Guan Yin (ex-bodhisattva Avalokiteshvara.
    Le jésuite Matteo Ricci s'était taillé un franc succès en réformant la religion catholique pour l'adapter aux canons millénaires de la pensée chinoise: Rome n'avait pas vraiment apprécié qu'il touche au fond et la forme, et puis ça s'est gâté ensuite, pour les missionnaires, au changement de dynastie.

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  19. A mon avis, d'un strict point de vue physique, il n'y a pas réellement de principe supérieur ; les éléments en soi n'existent pas dans la science physique occidentale, qui regarde toujours ces éléments du point de vue de ce qu'ils peuvent avoir de physique. Pour moi, j'ai l'intime conviction qu'il n'existe pas de philosophie orientale qui puisse être calquée sur la philosophie qui domine la science occidentale, notamment parce que les "énergies" des philosophies orientales sont réinterprétées en Occident comme étant des matières fines, ou fondamentales, mais quand même liées aux particules, à ce qui peut s'observer extérieurement : en quelque sorte, l'Occident ne distingue pas réellement le principe qui agit du résultat obtenu. Or, même dans la philosophie fondée sur les éléments, il n'en est pas ainsi, je crois. Il y a bien des principes qui agissent en soi, et auxquels la matière est soumise. A partir du moment où le principe est regardé en lui-même, la philosophie cesse de rendre contradictoires avec elle-même jusqu'aux manifestations cultuelles "populaires", puisque le principe, étant vivant, et non une simple abstraction émanée du cerveau humain (d'un point de vue oriental) - vivant comme peut l'être un principe élémentaire dans l'alchimie médiévale, par exemple -, il peut se déployer en images, en êtres humains "essentialisés" et mêlés à ce principe, etc. Je suis sceptique. Il n'y a pas à mon avis d'opposition franche, comme en Occident, entre la cosmogonie à tendance rationaliste et le monde des déités, pour la raison que, à mon avis, en Orient, et même en Chine, le principe qui agit dans la matière n'est pas une loi abstraite projetée par l'esprit humain, mais une réalité vivante. Pour moi, c'est même illustré par la façon remarquable dont les Chinois conçoivent le lien social, comme une réalité qui s'impose d'elle-même, et non comme une loi abstraite imposée par des moyens de coercition purement extérieurs. Les films chinois sur les empereurs montrent que ceux-ci incarnent ce principe cosmique, que le réel du coup dépend d'eux. Du point de vue de ce que la science occidentale regarde comme étant purement physique, je ne crois pas qu'il y ait de vraie correspondance avec la philosophie chinoise. Pour l'Occidental, il est presque impossible de considérer un principe élémentaire vivant en soi, même avec les sciences modernes, il faut toujours parler d'ondes, ou de particules. Je suis à peu près convaincu que du point de vue traditionnel chinois, ces ondes et ces particules ne sont elles-mêmes que des manifestations du principe, et non le principe lui-même.

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  20. Quoique !

    Permettez ce collage venu d'un défunt blog où, sous le titre "Chaos, Tao, Entropie et Compagnie", je mettais en correspondance quelques notions de physique contemporaine avec d'antiques principes taoïstes, en souhaitant que la première puisse éclairer les seconds:

    "La deuxième loi de la thermodynamique est une mauvaise nouvelle scientifique qui s'est trouvée grandement vérifiée dans la culture non scientifique. Tout tend vers le désordre. Tout processus convertissant de l'énergie d'une forme en une autre perd obligatoirement une partie sous forme de chaleur. L'efficacité parfaite est impossible. L'Univers est une rue à sens unique. L'entropie doit toujours augmenter dans l'Univers et dans tout système isolé qu'il pourrait contenir. Quelle que soit sa formulation, cette deuxième loi semble incontestable. Elle est vraie en thermodynamique. Mais elle a également régné sur des domaine très éloignés de la science: elle fut tenue pour responsable de la désagrégation des sociétés, du déclin économique, de la corruption des moeurs, et de nombreuses autres variantes sur le thème de la décadence. Ces interprétations imagées et secondaires de la deuxième loi apparaissent aujourd'hui singulièrement peu judicieuses. La complexité prolifère dans notre monde, et ceux qui se tournent vers la science pour avoir une compréhension globale des habitudes de la nature tireront désormais un meilleur profit des lois du chaos. A mesure que l'Univers reflue vers son état d'équilibre, s'enfonçant dans un bain de chaleur indifférencié d'entropie maximale, il s'arrange malgré tout pour créer des structures intéressantes. Des physiciens sérieux s'interrogeant sur les conséquences de la thermodynamique réalisent combien est troublante la question de savoir, comme l'a dit l'un d'eux: "comment un flux d'énergie qui s'écoule sans but peut-il répandre la vie et la conscience dans le monde ?". En outre, ce trouble s'accroît du fait de l'existence de l'entropie, une notion insaisissable, raisonnablement bien définie - en termes de chaleur et de température - pour les besoins de la thermodynamique, mais diaboliquement difficile à cerner en tant que mesure du désordre. Les physiciens ont quelques problèmes pour mesurer le degré d'ordre dans l'eau - par exemple, lors de la congélation, où l'apparition de structures cristallines s'accompagne en permanence d'une libération d'énergie. Mais l'entropie thermodynamique échoue lamentablement à mesurer le degré de changement du formé et de l'informe lors de la création des acides aminés, des micro-organismes, des plantes et des animaux autoreproducteurs, des systèmes d'information complexes comme le cerveau. Si des îlots d'ordre en évolution obéissent certainement à la deuxième loi de la thermodynamique, les lois importantes créatrices, se situent ailleurs."

    James Gleick, "La théorie du chaos / vers une nouvelle science", traduction Christian Jeanmougin, Flammarion / Champs, 1991.

    ****

    "Dans la cosmologie chinoise, le qì (气, souffle), ou énergie vitale (元气, yuánqì énergie vitale, mot-à-mot souffle primordial), précède la scission binaire du yin et du yang, elle-même à l'origine des dix-mille êtres (万物, wànwù), c'est-à-dire tous les êtres, et indirectement les choses, qui composent le monde. Car dans la pensée chinoise, le qì est à l'œuvre dans les règnes vivants, mais aussi dans le règne minéral : les nervures du jade, en particulier, sont considérées comme inter-agissant avec les veines du corps humain."

    (Wikipedia)

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  21. bonne interprétation de Paul Klee

    www.turismodepalencia.wordpress.com

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