lundi 27 février 2012

Des livres, toujours des livres devient livre

Aujourd'hui vient de paraître la version imprimée de ce blog. Elle n’est pas bien entendu complète, seuls 29 billets ont été inclus, mais ils m’ont semblé assez représentatifs de ce que ce blog est devenu. Personne ne sait ce que ce support électronique deviendra dans un, cinq ou dix ans. Alors, pourquoi pas une version papier ? Bonne lecture!





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dimanche 26 février 2012

Les presqu'aimées

La première impression que j’ai eu des personnages de Koike Mariko, aussi bien dans le roman Le Chat dans le cercueil que dans le recueil de nouvelles Je suis déjà venue ici, est celle du danger. Un danger insidieux et presque insaisissable collant aux relations amoureuses, et qui donne lieu à un suspense ténu mais continu. Un danger lié à des amours sombres et tièdes, à la rivalité ou la jalousie. Dans Le Chat dans le cercueil, la présence d’un animal domestique cristallise les rancœurs issues de rêves déçus. Un artiste peintre, qui élève seul sa fille Momoko, accueille dans sa maison une jeune élève, amoureuse de lui en secret. Le peintre a aussi une fiancée, Chinatsu, qui ne voit pas d’un bon œil l’attachement exclusif de Momoko pour le chat Lala. Tout ce monde met une telle volonté à être aimé et les dégâts causés par le monstre aux yeux verts sont tels  qu'on peut se demander dès le début si tout cela ne va pas mal finir. Dans les nouvelles, en revanche, il est souvent question de femmes désenchantées et de liaisons furtives mais étendues dans la durée. Des histoires d’amour dont on se demande ce qui peut bien les nourrir, si ce n’est l’attente d’un avenir improbable. Ce sont  onze portraits de femmes (et d’hommes, parfois) jouant entre deux âges et entre plusieurs vies, davantage presqu’aimées que mal-aimées, diluées dans l’anonymat des villes, des héroïnes à peine décrites et dépourvues de nom, comme pour souligner leur condition d’aventurières facilement remplaçables. Leurs compagnons sont souvent plus âgés et appartiennent à un milieu social plus élevé, avec une histoire moins éparpillée. La froideur et les non-dits accentuent un déséquilibre qui se termine par un éclat soudain, sous forme de rupture ou de disparition ; mais il y a aussi des fulgurances inattendues, jamais dérisoires malgré leur brièveté ou leur arrivée tardive, et même des couples qui résistent à la traversée de l’ennui.  
La seule chose à regretter est que seuls deux livres de cette romancière japonaise aient été traduits en français à ce jour.

Koike Mariko, Je suis déjà venue ici, récits traduits du japonais par Karine Chesneau, éd. Philippe Picquier, 2011. Le Chat dans le cercueil, roman traduit du japonais par Kaine Chesneau, éd. Philippe Picquier, 2001.

mardi 21 février 2012

Mémoires obscures de Port-Royal des Champs

À propos de Le Désert de la grâce, de Claude Pujade-Renaud

Elles ont été nombreuses à échapper à des lignes de vie trop prévisibles tout au long du XVIIe siècle, à devenir invisibles en adoptant la vie des moniales de Port-Royal. Elles ont rejeté un milieu confortable, en réalité un milieu hostile, pour le monde exigeant de la clôture et de l’étude. Elles, ce sont des jeunes filles appartenant à la puissante famille Arnauld, comme les abbesses Angélique et Agnès, mais aussi Jacqueline, la sœur de Blaise Pascal, la fille de Jean Racine, ainsi que bien d’autres anonymes, qui tournent le dos à Versailles, aux possibilités d’ascension sociale, au mariage, et s’installent dans un « affreux désert » (selon Mme de Sévigné), à Port-Royal des Champs. Leur lieu de retraite sera aussi celui des Solitaires, des hommes qui ont également choisi une vie d’ascèse…  Pourtant, en se retirant du monde, ces moniales et ces Solitaires autrement connus comme jansénistes ont attiré haines et persécutions de la part de l’Eglise et du roi, qui ne se sont achevées que par la destruction totale de l’abbaye de Port-Royal, y compris le cimetière, et la dispersion des dernières nonnes.

 C’est justement par l’enlèvement des tombes en 1711 que commence ce roman à plusieurs voix, où se mêlent personnages historiques et imaginaires, des voix féminines en majorité et souvent à l’approche de la mort, des « femmes obscures » s’interrogeant sur les raisons du harcèlement subi par des gens qui ne représentaient aucun danger pour le pouvoir en place, ou si peu. Comme les hommes et femmes du « clan » Arnauld, ayant rejoint ce désert, devenu pour eux une « thébaïde », par dizaines. Pour eux, Port-Royal est profondément imbriqué dans leur histoire, c’est une affaire de famille ; ou comme Charlotte de Roannez, dont la famille n’approuve le choix d’entrer en religion. C’est une histoire d’oppositions, de volontés passionnées dans l’ombre de grandes figures, tels Antoine Arnauld ou Blaise Pascal. Ainsi, Françoise de Joncoux recopie et envoie en Hollande les documents échappés à la désagrégation du couvent, afin d’établir son histoire, tandis que Marie-Catherine Racine tente de reconstruire l’ambivalente biographie de son père. Et de se demander quelles ont été les motivations de ce père pour créer des tragédies si marquées par la passion amoureuse, pour abandonner ensuite le théâtre, pour faire partie de l’entourage de Louis XIV tout en ayant des sympathies discrètes envers Port-Royal, au point de vouloir être enterré dans leur abbaye,  dernière provocation envers le roi et Mme de Maintenon, ou dernier acte libre. 
     
Car Le Désert de la grâce pose la question intemporelle de la liberté, de la puissance des choix personnels face à un pouvoir intransigeant et néanmoins ambigu –les persécutions dureront presque un siècle, mais avec des moments de répit, souvent pendant des années-. De quoi donner l’image d’une conspiration fantôme, d’une fronde qui n’a jamais existé, d’un mirage qui définit pourtant toute une époque. 

Le Désert de la grâce, Claude Pujade-Renaud, Actes Sud 2007




Ajout du 25 février : Route en hiver, en bas, en haut




jeudi 16 février 2012

Acclimatation


Tout récit de voyage est une histoire, réussie ou pas, d’acclimatation. Cette expression est issue de climat et se répand aux XVIIIe et XIXe siècles, à l’époque où les premiers jardins d’acclimatation, destinés à la culture et à l’adaptation de plantes et animaux exotiques ont été créés. Le résultat de l’acclimatation, c’est l’acclimatement. Selon Littré : « L'acclimatement résulte d'une modification plus ou moins profonde produite dans le corps par un séjour prolongé en un climat qui diffère notablement de celui où l'on a vécu. Plus la différence des deux climats est grande, plus l'acclimatement est difficile ». Voyager ne signifie pas nécessairement s’acclimater ;  cela dépend du hasard des rencontres et de ceux de la route choisie, et les voyageurs du XIXe siècle emportaient souvent avec eux de lourds bagages culturels, artistiques ou mythologiques. Mais, parmi ces voyages, il y a aussi des acclimatations partielles, des portes entrouvertes sur une vision poétique au milieu d’un monde bien réel.

 Le Voyage en Orient de Gérard de Nerval laisse apparaître tous les aspects paradoxaux de l’acclimatation lorsque, par exemple, le poète s’installe au Caire en se mêlant à la foule, en s’habillant comme les gens du cru, en décidant d’apprendre l’arabe et de comprendre les mœurs de ces gens qui le fascinent. L’époque de son voyage est l’âge d’or des peintres orientalistes, qui exploitent un imaginaire féerique et sensuel associé aux rives orientales de la Méditerranée. Ces voyages en Grèce, Turquie, Egypte, Liban, sont considérés comme des rites de passage pour de nombreux artistes de ces années, qui suivent un itinéraire touristique et intellectuel, marqué par des prédécesseurs comme Chateaubriand, dont l’Itinéraire de Paris à Jérusalem paraît en 1811. Nerval, qui compose en réalité son récit à partir de deux voyages faits à quelques années d’intervalle en 1838 et 1843, s’habitue à la vie dans le Proche Orient réel mais décadent, tout en y transposant, son désenchantement devant une modernisation inévitable et son désir de rêver sur les débris du passé :

« Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l'ange rêveur d'Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d'Allemagne. J'avouerai même qu'à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d'un jour d'Orient. »

Et surtout sa vision mystique et poétique, car ce voyage lui permet d’explorer une réalité à tiroirs, faite de lectures et d’images, où se croisent l’Antiquité gréco-romaine, les époques chrétienne et islamique, un idéal syncrétique et le goût du fabuleux qu’il retrouve dans des légendes et des figures mythiques comme le calife Hakem ou la reine de Saba… Sans oublier la quête d’un éternel féminin aux visages multiples. Dans ce voyage, il est très souvent question de femmes : des aventures à Vienne aux harems du Caire, de l’esclave javanaise Zeyneb, que Nerval prend chez lui, à l’inaccessible Saléma, au Liban, c’est un cortège de beautés irréelles, de situations inattendues qui mènent le récit aux frontières du voyage onirique. 

Acclimatation au pays du rêve ?


Voyage en Orient, Gérard de Nerval, Folio classique

mardi 7 février 2012

Labyrinthe sous la neige

La neige est souvent liée au silence. C’est une image, comme celle de la profondeur associée au sommeil, comme si l’on « tombait » en dormant. N’y a-t-il guère qui s’élèvent ? Et je brûle ainsi d’écrire sommeil enneigé, pour donner d’autres contours à mon image. Ce silence est introuvable lorsque les flocons couvrent le cœur des villes, lorsque crissements et tassements se mêlent aux bruits coutumiers. Le silence appelle la gravité, la mélancolie, tout ce que la ville tente de gommer, parfois sans succès. Le bruit fait partie de la ville, mais dans un jardin presque caché, tel le Giardino Giusti à Vérone, au pied des collines, la neige trace d’autres paysages possibles dans le labyrinthe de haies, des chemins encore plus éphémères que ceux des allées de buissons, une carte plaisante toujours renouvelée, dont allure silencieuse n’est qu’apparente. Elle contient l’histoire des jardins à l’italienne des années 1500, le modèle des  jardins florentins de Boboli, des souvenirs du Grand Tour des amateurs d’art du XVIIIe siècle à l’ombre des cyprès et des ruines faites pour remonter le temps.

Les jardins sont l’envers des villes idéales, en ce qu’ils prennent en compte l’état de ruine là où les cités utopiques aspirent à un aspect lisse permanent, à une netteté des lignes où le vent glacé de janvier serait toujours apaisé, où le soleil ne réchaufferait plus les murs. Ces villes sont également pensées pour ne jamais être habitées, pour garder intact leur état de rêve de papier, leur qualité dessinée en deux dimensions. Je leur préfère tout ce qui change, même froid et fragile.  










Ajout du 10 février : couleurs d'hiver à Vérone











dimanche 5 février 2012

Avec vue sur le lac II

Une année s'est écoulée, et j'aime revenir à cet endroit. Enchantement silencieux. 

Desenzano del Garda, matin


 après-midi

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Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères , de Tahmima Anam Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amo...