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Acclimatation


Tout récit de voyage est une histoire, réussie ou pas, d’acclimatation. Cette expression est issue de climat et se répand aux XVIIIe et XIXe siècles, à l’époque où les premiers jardins d’acclimatation, destinés à la culture et à l’adaptation de plantes et animaux exotiques ont été créés. Le résultat de l’acclimatation, c’est l’acclimatement. Selon Littré : « L'acclimatement résulte d'une modification plus ou moins profonde produite dans le corps par un séjour prolongé en un climat qui diffère notablement de celui où l'on a vécu. Plus la différence des deux climats est grande, plus l'acclimatement est difficile ». Voyager ne signifie pas nécessairement s’acclimater ;  cela dépend du hasard des rencontres et de ceux de la route choisie, et les voyageurs du XIXe siècle emportaient souvent avec eux de lourds bagages culturels, artistiques ou mythologiques. Mais, parmi ces voyages, il y a aussi des acclimatations partielles, des portes entrouvertes sur une vision poétique au milieu d’un monde bien réel.

 Le Voyage en Orient de Gérard de Nerval laisse apparaître tous les aspects paradoxaux de l’acclimatation lorsque, par exemple, le poète s’installe au Caire en se mêlant à la foule, en s’habillant comme les gens du cru, en décidant d’apprendre l’arabe et de comprendre les mœurs de ces gens qui le fascinent. L’époque de son voyage est l’âge d’or des peintres orientalistes, qui exploitent un imaginaire féerique et sensuel associé aux rives orientales de la Méditerranée. Ces voyages en Grèce, Turquie, Egypte, Liban, sont considérés comme des rites de passage pour de nombreux artistes de ces années, qui suivent un itinéraire touristique et intellectuel, marqué par des prédécesseurs comme Chateaubriand, dont l’Itinéraire de Paris à Jérusalem paraît en 1811. Nerval, qui compose en réalité son récit à partir de deux voyages faits à quelques années d’intervalle en 1838 et 1843, s’habitue à la vie dans le Proche Orient réel mais décadent, tout en y transposant, son désenchantement devant une modernisation inévitable et son désir de rêver sur les débris du passé :

« Le soleil noir de la mélancolie, qui verse des rayons obscurs sur le front de l'ange rêveur d'Albert Dürer, se lève aussi parfois aux plaines lumineuses du Nil, comme sur les bords du Rhin, dans un froid paysage d'Allemagne. J'avouerai même qu'à défaut de brouillard, la poussière est un triste voile aux clartés d'un jour d'Orient. »

Et surtout sa vision mystique et poétique, car ce voyage lui permet d’explorer une réalité à tiroirs, faite de lectures et d’images, où se croisent l’Antiquité gréco-romaine, les époques chrétienne et islamique, un idéal syncrétique et le goût du fabuleux qu’il retrouve dans des légendes et des figures mythiques comme le calife Hakem ou la reine de Saba… Sans oublier la quête d’un éternel féminin aux visages multiples. Dans ce voyage, il est très souvent question de femmes : des aventures à Vienne aux harems du Caire, de l’esclave javanaise Zeyneb, que Nerval prend chez lui, à l’inaccessible Saléma, au Liban, c’est un cortège de beautés irréelles, de situations inattendues qui mènent le récit aux frontières du voyage onirique. 

Acclimatation au pays du rêve ?


Voyage en Orient, Gérard de Nerval, Folio classique

Commentaires

  1. L'écrivain qui me fait le plus penser à ce mot "climat", c'est Stendhal. Dans ses Journaux et Correspondances de voyages, il commence bien souvent par parler du climat, qui semble avoir une importance capitale dans ce qu'il ressent d'un lieu et même influencer son écriture.
    Et si "Voyager ne signifie pas nécessairement s’acclimater", l'acclimatation permet tout de même de mieux apprécier ce que l'on découvre. C'est pour cela qu'il parlait si divinement de l'Italie, dont il appréciait le climat.
    Mais ce dont vous parlez ici avec Nerval c'est plutôt en effet de "l'acclimatement", le fait de se plier aux rites, aux façons de vivre d'un pays, voire à un nouveau climat, d'un lieu étranger.
    Evidemment, comment aussi ne pas penser au Jardin d'Acclimatation (+_+)dans lequel les plantes de toutes sortes doivent s'acclimater:))

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  2. C'est pour cela que j'ai donné la définition d'acclimatement selon Littré. Mais vos remarques sur Stendhal sont très intéressantes. Il me semble avoir lu quelque chose de ce genre dans "Rome, Naples et Florence". De toutes façons, cette fixation sur le climat est un truc d'une époque dans laquelle les voyages étaient moins confortables et l'acclimatation était un besoin pour des voyageurs solitaires comme Nerval ou Stendhal.

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  3. Une expression romantique et désuète, c'est vrai. Aujourd'hui, on se contente d'allumer la "clim" lorsqu'il fait trop chaud; pourtant, dans ce cas, il n'y a pas "acclimatation", puisqu'on adapte l'environnement à son désir de fraîcheur.

    On connaît déjà le distinguo à faire entre "touriste" et "voyageur"; mais, même chez ce dernier, le plus noble des deux depuis "l’usage du monde", les motifs, mobiles ou motivations varient selon des points de vue différents.

    Voici comment: prenons trois groupes de synonymes des mots "acclimater", "assimiler" et "absorber" :

    A C C L I M A T E R
    -> accoutumer, adapter, familiariser, habituer, initier;
    => dans ce groupe, je vois un déplacement vers une réalité différente, en veillant à conservant la sienne propre, orihinelle: le sujet ne change pas.
    A S S I M I L E R
    -> acquérir, adopter, amalgamer, apprendre, comparer, comprendre, digérer, identifier, incorporer, intégrer, rapprocher, saisir, s'approprier;
    => le deuxième groupe indique une modification en cours, une mise à niveau avec les éléments extérieurs: il y a transformation de la personne.
    A B S O R B E R
    -> accaparer, annexer, aspirer, assimiler, avaler, captiver, consommer, déglutir, dévorer, digérer, engloutir, engouffrer, envahir, ingérer, ingurgiter, inhaler, intégrer, manger, occuper, prendre;
    => dans ce groupe, on conquiert, on colonise, on bouffe...

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  4. Hier soir (au lit) après avoir parlé de Stendhal ici, je tombe sur cette lettre de Paul Klee (voir aussi votre précédent billet, c'est vous Inma qui m'avez donné envie de relire ce livre : Lettres de l'époque du Bauhaus) :

    A Hans Klee et à sa famille, Berne.
    [Weimar], le 21 janvier 1921.

    Très chers,
    Je viens de passer quinze jours ici pour M'ACCLIMATER et faire le tour d'établissement. Je m'y plais déjà bien. J'ai transformé la plus petite des deux pièces en atelier de fortune et j'ai déjà pu y peindre quelque chose. La grande pièce sera très belle en été. Comment allez-vous? Demain, je rentre à la maison.
    Vous embrasse tous très fort.
    Paul.

    Oui, faisons le distinguo entre le "touriste" et le "voyageur". Le premier aurait tendance à se contenter d'ABSORBER (0_0).

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  5. Il faut bien sûr appréhender la culture locale, quand on voyage, afin que le voyage soit également intérieur, et que les pensées éclairent de l'intérieur ce qu'on voit. Car sinon, on ne comprend rien. Le vrai monde est aussi fait des anges ou déités dont est faite la culture, même au travers des rites et coutumes, en réalité appréhendés comme moyens de capter des forces purement abstraites. Néanmoins, Nerval tendait à se déguiser, et se perdre dans les manifestations exotiques, et au fond, Stendhal aussi. Les histoires fabuleuses que raconte Nerval à la fin de son livre sont les pires passages, car le fabuleux y est creux, faute de se rattacher à une vie intérieure réellement profonde, Nerval chérissant surtout la forme extérieure des légendes sur Salomon. Il faut reconnaître que le reste du livre est très beau, et que c'est quand même grâce à cette immersion dont vous parlez.

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  6. C'est ce qui m'avait attirée d'abord, les passages sur Vienne ou sur Le Caire, où il semble se sentir chez lui, et sait rendre vivante l'ambiance de ces villes. C'est tout le contraste de ce récit : d'un côté l'ancrage dans le réel et le vivant; d'un autre côté le souvenir des lectures ou les mythes personnels qui prennent des tournures orientalistes (dans le sens de la peinture orientaliste, qui cherche précisément l'exotisme, et sombre souvent dans l'artificiel), mais j'aime malgré tout, pour la beauté du style.

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  7. Mais comment faire coller le style à la réalité ? C'est ce qui doit séparer la littérature du reportage.

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  8. Se concentrer sur certains aspects qui seraient un résumé du lieu (lumières, bruits) et délaisser les autres. Quels aspects pourraient définir une ville en trois lignes :-)?

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  9. C'est ce que je pense: il faut écrire des scénarios et non des dissertations.

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  10. J'espère que la nouvelle présentation est bien lisible!

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  11. Très LISIBLE! J'ai cru que je m'étais trompée de blog! Epatant comme ça.

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