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Articles

Affichage des articles du mars, 2012

Rouge & Burnand à Aigle

L’un a connu de son vivant un succès durable en France, et ses tableaux se retrouvent actuellement dans des musées du monde entier, l’autre est resté plus près de ses paysages des Alpes vaudoises. Tous les deux ont évolué dans la période charnière entre l’épuisement de l’impressionnisme et l’éclosion des différentes variantes d’art moderne, mais en restant à l’écart des avant-gardes, des mouvements et des tendances. Tous les deux ont également cultivé un style réaliste dans de nombreux portraits, vues montagnardes et scènes de genre. Eugène Burnand et Frédéric Rouge ont façonné une mémoire collective à l’aide de sujets familiers et de subtilité technique, faisant des chasseurs, pêcheurs et paysans les acteurs principaux d’un univers paisible et grave, où les gestes de la vie quotidienne et du travail apparaissent simplement, sans filtres et sans arrière-plan culturel, sauf dans les scènes d’inspiration historique ou religieuse. Leurs œuvres ont été souvent reproduites, reconnues, peut…

Éblouissements

Quand on contemple un être aimé, on le trouve tellement adorable qu’on le regarde toujours plus intensément. N’arrive-t-il pas alors que notre vue se brouille et que nous ayons l’impression de ne plus le voir ? (p. 29)
Ne plus voir ce qu’on voudrait voir, supprimer les fulgurances de la mémoire, dont la persistance et l’intensité sont insupportables et les remplacer par une « tristesse modérée ». Les Pissenlits, roman inachevé de Yasunari Kawabata, est traversé par cette idée des limites de la perception dès lors que l’enjeu devient à la fois désirable et douloureux. Inéko souffre d’une étrange maladie appelée « cécité devant le corps humain ». Il lui arrive de voir disparaître, d’abord des objets, puis des parties du corps de son amant, Hisano. Pour Inéko, la perception des choses, anodines ou importantes, n’est jamais fiable, elle est faite de tonalités d’arc-en-ciel et d’irisations. La mère d’Inéko décide de la faire enfermer dans un hôpital psychiatrique, craignant que l’escamotage…

La beauté des natures mortes

A propos de : Le Livre des enfants, d’A.S. Byatt
Les natures mortes m’ont toujours intriguée. C’est une question de temps. En voyant des objets à la fois fragiles et figés, des tulipes, des fruits et des légumes à la surface tendue, veloutée, je me dis que le moment où ils ont été ce que le tableau reflète a été très éphémère. La nature morte représente un instant fixe, mais les éléments qui la composent sont en constant devenir, risquent de se gâter assez rapidement (ou d’être mangés ou utilisés). Ce qui est en réalité une image du mouvement tout ce qu’il y a de plus fugace prend des airs solennels, demeure immobile et silencieux par-delà les âges ; ce qui est offert dans tout son réalisme est le plus souvent imaginaire –Les plus somptueuses natures mortes flamandes du XVIIe siècle ont été peintes à des époques de disette- . La nature morte, c’est la volonté d’attraper le temps dans un filet à papillons. Et c’est l’impression que j’ai eu en lisant  Le Livre des enfants, d’A. S. Byatt,…

Vie intérieure

À propos de Manazuru, de Kawakami Hiromi
Nous sommes en pays inconnu, dans une réalité peu sûre, c’est-à-dire à l’intérieur de la rêverie d’une femme, Kei, qui tente de comprendre la disparition de son mari, douze ans plus tôt. Des voyages fréquents vers une station balnéaire nommée Manazuru rythment sa quête, car ce mot calligraphié dans son journal est la seule piste qu’elle puisse suivre, tandis que sa vie de famille semble prendre un autre cours : une fille qui grandit, une grand-mère qui vieillit, un amant qui s’éloigne. Autant de disparitions futures qui sont annoncées en filigrane.
Kei prend alors la trajectoire contraire à la flèche du temps et plonge dans ses souvenirs et ses rêves, le tout mêlé, indissociable et énigmatique. Au bord de la mer, elle décortique le passé en compagnie du fantôme d’une inconnue qui s’intègre progressivement dans son histoire, comme une sorte d’amie imaginaire avec laquelle entamer un monologue à deux voix. Cette femme semble savoir ce qui est arri…

Dépaysement

Je viens de visiter l'exposition dédiée aux Américains à Florence, qui se tient actuellement au Palais Strozzi*. À côté d'oeuvres très connues, comme le portrait de Henry James par John Singer Sargent, on peut y retrouver un vaste aperçu des tendances artistiques de la fin du XIXe siècle dans le regard de peintres venus de États-Unis comme Mary Cassatt, William Merritt Chase, Ernestine Fabbri ou Lilla Cabot Perry, parmi d'autres. L'exposition met en évidence la densité des liens que ces artistes entretenaient avec l'Europe, et notamment avec l'Italie. La figure du voyageur cosmopolite, typique des romans d'Edith Wharton et Henry James se déploie ici, enrichie de toutes le nuances apportées par le dépaysement. Leur Florence, et leur campagne toscane a effectivement été une chambre avec vue sur l'art du passé, ancien et récent, où se croisent les échos de la Renaissance et les clartés impressionnistes, mais aussi les contrastes entre l'ancien et le no…