samedi 31 mars 2012

Rouge & Burnand à Aigle

   L’un a connu de son vivant un succès durable en France, et ses tableaux se retrouvent actuellement dans des musées du monde entier, l’autre est resté plus près de ses paysages des Alpes vaudoises. Tous les deux ont évolué dans la période charnière entre l’épuisement de l’impressionnisme et l’éclosion des différentes variantes d’art moderne, mais en restant à l’écart des avant-gardes, des mouvements et des tendances. Tous les deux ont également cultivé un style réaliste dans de nombreux portraits, vues montagnardes et scènes de genre. Eugène Burnand et Frédéric Rouge ont façonné une mémoire collective à l’aide de sujets familiers et de subtilité technique, faisant des chasseurs, pêcheurs et paysans les acteurs principaux d’un univers paisible et grave, où les gestes de la vie quotidienne et du travail apparaissent simplement, sans filtres et sans arrière-plan culturel, sauf dans les scènes d’inspiration historique ou religieuse. Leurs œuvres ont été souvent reproduites, reconnues, peut-être en réponse au profond enracinement tellurique de ces deux peintres. Leurs parcours artistiques, avec leurs parallélismes et divergences sont actuellement mis en perspective au château d’Aigle jusqu’au 4 novembre, ainsi qu’au Musée Burnand, à Moudon.

Né à Moudon en 1850,  Eugène Burnand  s’installe assez tôt à Paris, où il étudie la peinture, il voyage ensuite en Italie et dans le Midi de la France. Ses œuvres incluent des gravures, des nombreuses illustrations, des dessins au pastel, comme ces portraits de militaires réalisés en 1915, des œuvres décoratives, comme cette grande toile, évoquant le Mont-Blanc, marouflée sur le plafond de la Grande Salle du restaurant Le Train bleu. Quant à ses décors campagnards, tels celui des Glaneuses, ils sont imprégnés d’une lumière poudreuse et vibrante qui bleuit à l’horizon, pas très éloignée de celle qui apparaît dans certaines compositions de Segantini. On pourrait également trouver un écho de Segantini en regardant certains tableaux de Frédéric Rouge (1867-1850), surtout ses Alpes vaudoises baignées d’une clarté douce et froide, avec des reflets en trompe-l’œil. En dehors de quelques séjours à Paris ou à Florence, Frédéric Rouge passe l’essentiel de sa vie à Aigle et à Ollon, trouvant sur place son inspiration et ses modèles, interprétant la nature à sa guise et éloigné des circuits officiels de l’art, mais déployant des qualités qui lui étaient propres et qui mériteraient d’être redécouvertes.     



Frédéric Rouge - Eugène Burnand : une rencontre, du 31 mars au 4 novembre 2012, http://www.chateauaigle.ch/fr/chateau/expositions/espacerouge

Une exposition parallèle se tient au musée Burnand de Moudon avec le même thème :

Eugène Burnand, Les Glaneuses, source: Wikipedia

Frédéric Rouge, Les Alpes Vaudoises (1918). Courtoisie de la Fondation F. Rouge


Fuite de Charles le Téméraire à travers le col de Jougne. Source: http://famille-lechot.ch/pictures/jougne.jpg

mardi 27 mars 2012

Éblouissements

Quand on contemple un être aimé, on le trouve tellement adorable qu’on le regarde toujours plus intensément. N’arrive-t-il pas alors que notre vue se brouille et que nous ayons l’impression de ne plus le voir ? (p. 29)

Ne plus voir ce qu’on voudrait voir, supprimer les fulgurances de la mémoire, dont la persistance et l’intensité sont insupportables et les remplacer par une « tristesse modérée ». Les Pissenlits, roman inachevé de Yasunari Kawabata, est traversé par cette idée des limites de la perception dès lors que l’enjeu devient à la fois désirable et douloureux. Inéko souffre d’une étrange maladie appelée « cécité devant le corps humain ». Il lui arrive de voir disparaître, d’abord des objets, puis des parties du corps de son amant, Hisano. Pour Inéko, la perception des choses, anodines ou importantes, n’est jamais fiable, elle est faite de tonalités d’arc-en-ciel et d’irisations. La mère d’Inéko décide de la faire enfermer dans un hôpital psychiatrique, craignant que l’escamotage de ces parcelles de réalité ne déclenche un jour une réaction violente chez sa fille. L’hôpital est situé dans une petite ville et les patients peuvent faire un signe d’adieu à leurs familles en faisant sonner une cloche. Sur le chemin du retour, alors qu’ils longent la rivière Ikuta, la mère et Hisano échangent des points de vue sur la folie, la compassion et la culpabilité. Des réflexions inattendues et parfois franchement étranges, où l’on apprend que l’amour indicible devient littéralement invisible.

Et pourtant, il n’y a pas que l’amour dans cette approche de l’absolu qui éblouit par son absence, car il est question ici d’un dialogue d’ordre général entre l’intelligence et les sens, entre ce que l’on doit voir et ce que l’on voit. Dans le récit de la mère se retrouvent également la mort accidentelle du père, avec Inéko pour seul témoin, ou la disparition d’une balle de ping-pong, première manifestation de la maladie. Les solutions pragmatiques paraissent alors bien dérisoires pour changer le malheur en « tristesse convenable », pour saisir quelque chose qui échappe au langage, qui est plutôt du domaine des sens, se déroulant à son propre rythme. Le flou vient en se rapprochant, en essayant de comprendre, et le roman déploie en filigrane une certaine cohérence liée à l’éloignement, mise en évidence par le son de la cloche ou les champs que les pissenlits rendent lumineux. Ce n’est pas sans rappeler certains passages dans Du côté de chez Swann, où les objets sont liés à la conscience et à la pensée, mais aussi au ressenti et à des variations capricieuses de la mémoire.

« Quand je voyais un objet extérieur, la conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d'un mince liseré spirituel qui m'empêchait de jamais toucher directement sa matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incandescent qu'on approche d'un objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu'il se fait toujours précéder d'une zone d'évaporation. Dans l'espèce d'écran diapré d'états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu'à la vision tout extérieure de l'horizon que j'avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu'il y avait d'abord en moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c'était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. » (Combray)

Yasunari Kawabata, Les Pissenlits, traduit du japonais par Hélène Morita, Albin Michel 2012.

Shiro Kasamatsu   1938   "Soir de pluie sur l'étang de Shinobazu"

Takahashi Hiroaki dit "Shotei" 1871-1945  "Iris at Horikiri"  1916      Ed. Watanabe


Deux éblouissements, route et montagne (24-03-212)








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Revue & prolongement des commentaires

1-     Une étoile peu brillante disparaît-elle de notre champ de vision si on la regarde fixement ? Pour approfondir ce qu’affirme l’Acratopège, on peut se rappeler les caractéristiques de la vision périphérique, de regard « du coin de l’œil ». Peut-être qu’en regardant du coin de l’œil, on arriverait à compter le nombre de points noirs que contient cette image. Illusion d’optique basée sur le contraste.

http://www2.csenergie.qc.ca/st-sauveur/lucie/blagues/illusions.html


2-     Ces visages qu’on voit en rêve… J’avoue ne pas avoir trouvé la citation de Proust. Si quelqu’un sait à quoi je fais allusion, je l’ajouterai ici.

3-     Au chapitre des digressions, les grottes, cavernes et souterrains semblent intriguer et passionner certains. Voici des liens sur les galeries de Provins et l’exploration urbaine souterraine en général :

http://www.exxplore.fr/pages/Caumont.php

jeudi 22 mars 2012

La beauté des natures mortes

A propos de : Le Livre des enfants, d’A.S. Byatt

Les natures mortes m’ont toujours intriguée. C’est une question de temps. En voyant des objets à la fois fragiles et figés, des tulipes, des fruits et des légumes à la surface tendue, veloutée, je me dis que le moment où ils ont été ce que le tableau reflète a été très éphémère. La nature morte représente un instant fixe, mais les éléments qui la composent sont en constant devenir, risquent de se gâter assez rapidement (ou d’être mangés ou utilisés). Ce qui est en réalité une image du mouvement tout ce qu’il y a de plus fugace prend des airs solennels, demeure immobile et silencieux par-delà les âges ; ce qui est offert dans tout son réalisme est le plus souvent imaginaire –Les plus somptueuses natures mortes flamandes du XVIIe siècle ont été peintes à des époques de disette- . La nature morte, c’est la volonté d’attraper le temps dans un filet à papillons. Et c’est l’impression que j’ai eu en lisant  Le Livre des enfants, d’A. S. Byatt, un long récit à tiroirs, avec un grand nombre de personnages qui grandissent, allant de l’âge d’or à l’âge d’argent, en multipliant les voyages et les expériences amoureuses et sexuelles dans l’Angleterre des années 1900.

 Il y a la génération des parents, représentée par Olive, l’écrivain qui compose une histoire pour chacun de ses enfants. Des histoires parfois inachevées, où l’on plonge dans l’univers de la féérie et du conte, inspirés de la nature autour de leur maison au milieu des bois. D’autres figures plus ou moins excentriques gravitent autour d’Olive : son mari idéaliste, ses amis artistes, le conservateur d’un musée des arts décoratifs qui deviendra le V&A… Ils se retrouvent tous dans le manoir campagnard d’Olive pour des fêtes du solstice ou des pièces en costume. Tout y est décrit assez précisément, des allures préraphaélites des personnages à la naissance des vocations. Les contes d’Olive font également allusion à la complexité des liens familiaux, à la fragilité de ce qui change de manière imprévisible et menace le monde féérique de Todesfright, sorte de nursery à ciel ouvert aux marges du monde. Quant aux plus jeunes, ils observent la société sophistiquée qui les entoure avec méfiance, préférant se réfugier dans leur maison perchée sur un arbre pour discuter des bribes de secrets de famille, des paternités et maternités incertaines. Cet aspect sauvage et intemporel de l’enfance, qui était cependant souvent mis en avant à l’époque –Les allusions à l’esthétique des Arts & Crafts y sont nombreuses- va accompagner les enfants devenus adultes, comme un reste de paradis perdu, dont on ne se débarrasse jamais totalement. Il y a peut-être un parallélisme entre cette vie sous cloche, où toutes les lubies et utopies de l’époque faisaient partie du jeu, et le style paradoxalement nommé Art Nouveau, Modernisme ou Jugendstil. Dans les deux cas, il y a dans la nouveauté un retour à un passé idéalisé, à un Moyen Âge merveilleux ou une nature intacte. Dans les deux cas, le tableau est aussi charmant que précaire, car artificiellement entretenu par les techniques modernes, mais toujours inoublié.

La génération des enfants se montre moins délurée et plus pragmatique que celle de leurs aînés, et l’auteur a eu l’intelligence de ne pas nous infliger la présence d’inventeurs tardifs de la poudre. Loin du monde des fées, il y a pour eux, surtout pour les jeunes filles, la possibilité de faire des études sérieuses, de parcourir l’Europe ou tout simplement de prendre le temps nécessaire pour choisir leur voie. L’intrigue se concentre alors sur les indécisions et les bifurcations, juste avant l’effondrement et la guerre, qui donnera au souvenir de l’âge d’or une tonalité encore plus nostalgique.  


A.S. Byatt, Le Livre des enfants, traduction de Laurence Petit et Pascal Bataillard, Flammarion, 2012




Samuel Palmer. A Dream in the Appenine c.1864 (Image: Wikipedia)



D'autres exemples d'art cités précédemment:


Une nature morte flamande:


Osias Beert : "Citrons, grenades et branches de citronnier dans une coupe de Chine posée sur un entablement" (1610)
© Musée Calvet Avignon / A. Guerrand

Un exemple du style "Arts and Crafts"



 Et voici ce que l’on obtient en cherchant « William Morris » sur google…
http://www.google.ch/search?hl=fr&biw=1920&bih=936&gbv=2&tbm=isch&sa=1&q=william+morris&oq=william+morris&aq=f&aqi=g10&aql=&gs_l=img.3..0l10.4398l7628l0l8055l14l14l0l5l5l0l80l614l9l9l0.llsin.

Un site sur l'Art Nouveau:

lundi 12 mars 2012

Vie intérieure

À propos de Manazuru, de Kawakami Hiromi

Nous sommes en pays inconnu, dans une réalité peu sûre, c’est-à-dire à l’intérieur de la rêverie d’une femme, Kei, qui tente de comprendre la disparition de son mari, douze ans plus tôt. Des voyages fréquents vers une station balnéaire nommée Manazuru rythment sa quête, car ce mot calligraphié dans son journal est la seule piste qu’elle puisse suivre, tandis que sa vie de famille semble prendre un autre cours : une fille qui grandit, une grand-mère qui vieillit, un amant qui s’éloigne. Autant de disparitions futures qui sont annoncées en filigrane.

Kei prend alors la trajectoire contraire à la flèche du temps et plonge dans ses souvenirs et ses rêves, le tout mêlé, indissociable et énigmatique. Au bord de la mer, elle décortique le passé en compagnie du fantôme d’une inconnue qui s’intègre progressivement dans son histoire, comme une sorte d’amie imaginaire avec laquelle entamer un monologue à deux voix. Cette femme semble savoir ce qui est arrivé au mari de Kei, mais n’est pas disposée à faire des révélations et devient plutôt un témoin, un reflet de la vie intérieure de Kei laissant apparaître des sentiments de culpabilité ou des doutes. Leur rencontre, et le ton du roman, me font penser à une nouvelle de Junichiro Tanizaki, intitulée Chemin faisant : un homme qui souhaite se remarier après la mort de son épouse est abordé dans le train par un inconnu qui dit travailler en tant que détective et qui semble très bien le connaître, au point de lui rappeler la façon dont il serait devenu veuf en commettant un crime parfait.  Dans ce cas, comme dans Manazuru, il s’agit d’un récit qui ouvre plusieurs possibilités d’interprétation, canalisées par une rencontre inquiétante dont le rôle est d’explorer une histoire vécue sur un mode conditionnel, au lecteur de choisir « son » récit.

Manazuru est en outre un excellent exemple des possibilités du narrateur peu fiable. Le récit effleure plus qu’il ne développe ; les non-dits sont nombreux, exprimés par des sauts chronologiques rapprochés que l’on trouve parfois dans une même phrase. Le monologue de Kei brouille la continuité logique en introduisant fréquemment de nouveaux éléments.  Son mari a-t-il réellement disparu ? Les rites mémoriels auxquels toute la famille participe cachent-ils autre possibilité, en dehors de la mort de l’absent ? Sans oublier le côté onirique de nombreuses scènes (le bateau échoué) qui rendent le récit assez instable. Cela me rappelle encore une phrase de Tanizaki concernant sa préférence pour les ressources de la fiction plutôt que celles de l’autobiographie : « Je ne m’intéresse qu’aux mensonges ».


Kawakami Hiromi, Manazuru, traduction d’Elisabeth Suetsugu, éd. Philippe Picquier, 2009 


Photo: I. A.

lundi 5 mars 2012

Dépaysement

Je viens de visiter l'exposition dédiée aux Américains à Florence, qui se tient actuellement au Palais Strozzi*. À côté d'oeuvres très connues, comme le portrait de Henry James par John Singer Sargent, on peut y retrouver un vaste aperçu des tendances artistiques de la fin du XIXe siècle dans le regard de peintres venus de États-Unis comme Mary Cassatt, William Merritt Chase, Ernestine Fabbri ou Lilla Cabot Perry, parmi d'autres. L'exposition met en évidence la densité des liens que ces artistes entretenaient avec l'Europe, et notamment avec l'Italie. La figure du voyageur cosmopolite, typique des romans d'Edith Wharton et Henry James se déploie ici, enrichie de toutes le nuances apportées par le dépaysement. Leur Florence, et leur campagne toscane a effectivement été une chambre avec vue sur l'art du passé, ancien et récent, où se croisent les échos de la Renaissance et les clartés impressionnistes, mais aussi les contrastes entre l'ancien et le nouveau monde. Les peintres américains développaient ainsi un style qui leur était propre,  perméable aux traditions et curieux des nouveautés.

 Si l'idée du Grand Tour n'avait pas totalement disparu à cette époque,  les voyages étaient en revanche devenus moins aventureux et l'attrait du pittoresque avait en conséquence diminué, remplacé peu à peu par un certain goût du réalisme, visible surtout dans les portraits, qui laisse apparaître un art de vivre où l'on se sentait chez soi partout, tout en y restant étranger. Il était alors possible de faire partie d'un cercle mondain ininterrompu qu'avait Londres et Paris, ainsi que Florence, Venise et Rome, comme points de chute. Ces aspects sont ici illustrés aussi bien par la peinture que par la photographie. Il est question de perspectives urbaines, de scènes en bord de mer, de jardins lumineux, de moments de loisir, vécus par des personnages dotés d'un regard aussi intense qu'énigmatique. Les artistes et leur modèles semblent évoluer sur le mode stendhalien du voyageur éclairé, qui assimile et interprète différentes traditions culturelles avec néanmoins une certaine distanciation.      

*Americans in Florence. Sargent and the Americans Impressionnists
jusqu'au 27 juillet 2012
http://www.palazzostrozzi.org

Lilla Cabot perry, The Green Hat, 1913

Frank Duveneck, The Bridge-Florence

Images: Commons Wikimedia

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