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La beauté des natures mortes

A propos de : Le Livre des enfants, d’A.S. Byatt

Les natures mortes m’ont toujours intriguée. C’est une question de temps. En voyant des objets à la fois fragiles et figés, des tulipes, des fruits et des légumes à la surface tendue, veloutée, je me dis que le moment où ils ont été ce que le tableau reflète a été très éphémère. La nature morte représente un instant fixe, mais les éléments qui la composent sont en constant devenir, risquent de se gâter assez rapidement (ou d’être mangés ou utilisés). Ce qui est en réalité une image du mouvement tout ce qu’il y a de plus fugace prend des airs solennels, demeure immobile et silencieux par-delà les âges ; ce qui est offert dans tout son réalisme est le plus souvent imaginaire –Les plus somptueuses natures mortes flamandes du XVIIe siècle ont été peintes à des époques de disette- . La nature morte, c’est la volonté d’attraper le temps dans un filet à papillons. Et c’est l’impression que j’ai eu en lisant  Le Livre des enfants, d’A. S. Byatt, un long récit à tiroirs, avec un grand nombre de personnages qui grandissent, allant de l’âge d’or à l’âge d’argent, en multipliant les voyages et les expériences amoureuses et sexuelles dans l’Angleterre des années 1900.

 Il y a la génération des parents, représentée par Olive, l’écrivain qui compose une histoire pour chacun de ses enfants. Des histoires parfois inachevées, où l’on plonge dans l’univers de la féérie et du conte, inspirés de la nature autour de leur maison au milieu des bois. D’autres figures plus ou moins excentriques gravitent autour d’Olive : son mari idéaliste, ses amis artistes, le conservateur d’un musée des arts décoratifs qui deviendra le V&A… Ils se retrouvent tous dans le manoir campagnard d’Olive pour des fêtes du solstice ou des pièces en costume. Tout y est décrit assez précisément, des allures préraphaélites des personnages à la naissance des vocations. Les contes d’Olive font également allusion à la complexité des liens familiaux, à la fragilité de ce qui change de manière imprévisible et menace le monde féérique de Todesfright, sorte de nursery à ciel ouvert aux marges du monde. Quant aux plus jeunes, ils observent la société sophistiquée qui les entoure avec méfiance, préférant se réfugier dans leur maison perchée sur un arbre pour discuter des bribes de secrets de famille, des paternités et maternités incertaines. Cet aspect sauvage et intemporel de l’enfance, qui était cependant souvent mis en avant à l’époque –Les allusions à l’esthétique des Arts & Crafts y sont nombreuses- va accompagner les enfants devenus adultes, comme un reste de paradis perdu, dont on ne se débarrasse jamais totalement. Il y a peut-être un parallélisme entre cette vie sous cloche, où toutes les lubies et utopies de l’époque faisaient partie du jeu, et le style paradoxalement nommé Art Nouveau, Modernisme ou Jugendstil. Dans les deux cas, il y a dans la nouveauté un retour à un passé idéalisé, à un Moyen Âge merveilleux ou une nature intacte. Dans les deux cas, le tableau est aussi charmant que précaire, car artificiellement entretenu par les techniques modernes, mais toujours inoublié.

La génération des enfants se montre moins délurée et plus pragmatique que celle de leurs aînés, et l’auteur a eu l’intelligence de ne pas nous infliger la présence d’inventeurs tardifs de la poudre. Loin du monde des fées, il y a pour eux, surtout pour les jeunes filles, la possibilité de faire des études sérieuses, de parcourir l’Europe ou tout simplement de prendre le temps nécessaire pour choisir leur voie. L’intrigue se concentre alors sur les indécisions et les bifurcations, juste avant l’effondrement et la guerre, qui donnera au souvenir de l’âge d’or une tonalité encore plus nostalgique.  


A.S. Byatt, Le Livre des enfants, traduction de Laurence Petit et Pascal Bataillard, Flammarion, 2012




Samuel Palmer. A Dream in the Appenine c.1864 (Image: Wikipedia)



D'autres exemples d'art cités précédemment:


Une nature morte flamande:


Osias Beert : "Citrons, grenades et branches de citronnier dans une coupe de Chine posée sur un entablement" (1610)
© Musée Calvet Avignon / A. Guerrand

Un exemple du style "Arts and Crafts"



 Et voici ce que l’on obtient en cherchant « William Morris » sur google…
http://www.google.ch/search?hl=fr&biw=1920&bih=936&gbv=2&tbm=isch&sa=1&q=william+morris&oq=william+morris&aq=f&aqi=g10&aql=&gs_l=img.3..0l10.4398l7628l0l8055l14l14l0l5l5l0l80l614l9l9l0.llsin.

Un site sur l'Art Nouveau:

Commentaires

  1. Je n'avais jamais réalisé l'horreur du terme "nature morte" si on le prend à la lettre. Il évoque la terre d'après le cataclysme final, le cauchemar de tous les écologistes. Joli conseil de lecture, à part ça.

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  2. Cela dit, il n'y a pas de nature réellement morte, car une forme de vie se développe toujours. Ce qui m'intéressait, c'était le côté stylisé du retour au passé dans l'art de cette époque, son irrésistible nostalgie, un art qui utilisait tout de même des techniques modernes. Pour la vraie "nature morte", j'ai découvert, en cherchant des informations sur les mines de Rio Tinto, dans le sud de l'Espagne (un site pollué depuis l'Antiquité) qu'il existe des organismes capables de vivre dans des milieux hostiles, on les appelle extrêmophiles. Chose intéressante pour ceux qui s'intéressent au développement de la vie sur d'autres planètes:

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Drainage_minier_acide

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Extr%C3%AAmophile

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  3. J'aime beaucoup tes réflexions sur les natures mortes; ces termes en français m'ont toujours intriguée. En anglais c'est still life, ah, ici on parle de vie, tranquille, ça oui, et puis en espagnol, bodegón, ce sont des aliments ou objets de cuisine. Curieux...

    "Attraper le temps dans un filet à papillon", belle image, rêve de plus d'un. Je note ce livre, merci.

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  4. Le terme "naturaleza muerta" coexiste avec bodegón, mais je me demande s'il ne vient pas du français, comme souvent avec ce genre de doublons. En allemand, on dit Stillleben, qui correspond à l'expression anglaise. Curieusement, les allemands utilisent l'expression Stillzeit (littéralement "temps de silence") pour désigner l'allaitement :-))). Quant à la nature morte, je me demande s'il n'y a pas un lien avec le sujet de ces tableaux, lorsqu'il ne s'agissait pas d'aliments ou d'objets de cuisine, mais d'autres objets représentant la fuite du temps, le côté dérisoire des ambition, on appelait cela les "vanités".

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  5. C'est étrange en effet cette appellation : natures mortes, car je les trouve souvent très vivantes, comme ce saladier de grenades*, ce fruit qui désormais me remémore une scène du film : Meurtre dans un jardin anglais. Toute la scène esthétiquement parlant pourrait être une oeuvre picturale, elle est belle, sensuelle... et cruelle.
    Vous parlez des "vanités" qui sont aussi en peinture la représentation des crânes humains, symbole de la mort. J'ai vu il y a deux ans à Paris une très étonnante exposition au Musée Maillol : Vanités, de Caravage à Damien Hirst.

    * J'adore le détail de la mouche (abeille?) sur le citron!

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  6. Dans cette plateforme, contrairement à celle d'à côté, l'une des anicroches les plus embêtantes concerne l'impossibilité d'éditer les commentaires, donc de corriger les fautes: je corrige "Allemands" prend une majuscule et "ambitions" un s... Si vous êtes dans les parages, Ambre, venez voir ce que nous avons commencé avec PJR. Pas besoin d'être réactive (pourquoi s'inquiéter du temps qui n'existe pas:-)))))

    Vous avez raison pour les vanités, il me semble avoir vu l'annonce pour la même exposition au Palazzo Vecchio, mais cela devait être l'année dernière... Dans les vanités, il y avait aussi des sabliers et des instruments de musique (pour ces derniers, j'ignore pourquoi).

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  7. Inma, je suis nulle, de quelle autre plateforme parlez-vous?
    "Allemands" "ambitions" c'était où (0_0)?
    J'ai cliqué sur Blanchon et je n'ai rien vu de commencé avec PJR?
    Suis-je obtuse à ce point?

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  8. Je faisais allusion à mon commentaire précédent, ici même. Pour le forum, il faut aller dans "atelier d'écriture", dans les catégories, puis dans le sujet des gares :-)

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