lundi 30 avril 2012

Centième!

Et de 100! Un centième billet qui sera, je l'espère, le premier d'une longue série. Merci à tous les lecteurs, brillants ou discrets, expansifs ou silencieux, qui font que cette aventure littéraire et langagière puisse continuer. Mais, pour une fois, le cliquetis du clavier s'est arrêté et je suis revenue à mes pinceaux.


Fenêtre et nuages 1
Fenêtre et nuages 2


Lys jaune
Texture 1


Ajout du 15-05. Une des dernières images...





jeudi 26 avril 2012

Légèreté du temps

À propos de Les lieux et la poussière, de Roberto Peregalli

Sous-titré Sur la beauté de l’imperfection, ce recueil d’impressions esthétiques sur l’architecture rappelle en douze chapitres l’importance d’un certain ordre spontané définissant la maison ou la ville qu’il conviendrait de ne pas troubler. L’auteur, lui-même architecte, puise notamment dans la littérature (Proust, Tanizaki, entre autres) et dans la Philosophie (Heidegger), ce qui caractérise la beauté d’un lieu. La poussière sur les murs  est ici le temps devenu perceptible, assimilable à une patine, signe de connaissance ajoutée, des strates d’histoire qui s’intègrent aux qualités architecturales. Autrefois, la conception de la ville laissait une bonne place à l’imparfait et à l’inattendu, parce que cette structure n’était pas planifiée d’avance, elle apparaissait spontanément et se développait par rapport à l’utilisation qu’on faisait de l’espace. Ainsi, éclairage, ornement et construction sont étroitement liés pour favoriser une ambiance intime et personnelle. La flamme de la bougie des tableaux de Vermeer et de Georges de La Tour ont connu des avatars contemporains dans le néon ou les lumières tamisées qui pouvaient changer l’apparence d’une pièce. Les fenêtres signifiaient une perméabilité consciente et protectrice entre extérieur et intérieur, laissant passer l’air et les variations de la lumière. La rue prolongeait l’atmosphère de la maison avec des parcs, des bancs, des cafés… La ville et la maison n’avaient d’autre finalité que d’être habitées. La beauté des bâtiments et des intérieurs est toujours fragile et unique ; elle est tributaire d’un passé également unique, qui a imprimé les traces des modes du temps jadis, de la négligence et de l’usage.   
     
Or cette beauté  disparaît sous une couche de ciment uniformisateur qui fait que tous les villes se ressemblent, que tous les musées aient l’air de centres commerciaux.  L’auteur constate l’enlaidissement du monde par l’obsession du neuf, du vide, de la lumière uniforme, de l’objet sans histoire et de la reconstruction. Les fenêtres deviennent les murs d’un aquarium qui offre seulement  une « vue » sur un paysage figé. Le blanc omniprésent dans la décoration montre des maisons aseptisées, où les choix esthétiques des habitants ne s’expriment plus, le tout baigné d’une lumière agressive qui, comme l’affirmait déjà Tanizaki dans Eloge de l’ombre, sert « […] à traquer à travers le moindre recoin, l’ultime refuge de l’ombre ». La suppression de tout ornement rend les façades illisibles. L’architecture « moderne » est ainsi visée, pas tellement en raison de ses dogmes esthétiques, qui peuvent être compris en les plaçant dans le contexte du XXe siècle, mais de son évolution actuelle, marquée par l’inadaptation à son environnement. Le soi-disant rationalisme a produit une série de banlieues mornes, de zones pavillonnaires rébarbatives, d’édifices criards et inhabitables, d’incongruités esthétiques comme la Pyramide du Louvre ou le Potsdamer Platz. Cela tient essentiellement à une utopie malsaine, qui se manifeste ici par un refus du temps et de l’éphémère, cela tient à la peur de la dégradation et de la ruine, à une volonté de contrôle qui aboutit à un mirage d’éternité, où tout est constamment rénové, plastifié, où le passé est convenablement étiqueté et balisé, comme s’il était possible de le rendre ainsi inoffensif.   
    
Un texte enfin assez touchant, et qui me fait penser que, dans tous les domaines, vouloir faire table rase du passé est le comble de la bêtise et du manque d’imagination.


Roberto Peregalli, Les Lieux et la poussière, traduit de l’italien par Anne Bourguignon, arléa 2012

mercredi 18 avril 2012

L'ombre et le reflet

À propos de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri

La vengeance doit-elle être nécessairement destructrice pour celui qui l’accomplit ? Ne rêve-t-on davantage d’une revanche dépourvue d’éclats publics, secrète mais efficace, et qui épargnerait le vengeur ? Et qu’adviendrait-il de quelqu’un dont le projet vengeance entraînerait une réussite personnelle inattendue ?  Ces questions et bien d’autres affleurent à la lecture de La double vie de Vermeer, de Luigi Guarnieri. Le roman, fiction construite autour d’un fait divers, assez connu par ailleurs, datant de la fin de la Seconde guerre mondiale –l’histoire d’un peintre hollandais qui avait dû démontrer sa qualité de faussaire en peignant un faux Vermeer en prison, alors qu’on l’accusait d’avoir vendu d’authentiques Vermeer aux nazis-, nous offre plusieurs portraits révélateurs où l’amour de l’art peut entraîner des comportements étranges, des recherches passionnées ou des pillages abjects. Au départ, VM est un artiste talentueux, mais –trop- fasciné par le passé. Dans les premières décennies du XXe siècle, cela ne se fait pas, on ne peut rester en marge de la modernité, et VM subit les moqueries et le mépris de toute une série de critiques capables de briser des carrières pour des raisons hautement subjectives, alors qu’eux-mêmes ne sont jamais mis en question. Afin de les confondre, VM imagine une vengeance originale : réaliser une fausse toile de Vermeer, la faire authentifier par le plus arrogant des experts, puis dévoiler la supercherie. Une bonne blague… Sauf que rien ne se passe comme prévu, car le faux tableau est si soigneusement exécuté (tout a été étudié, de la toile d’époque aux pigments, en passant par la qualité des craquelures, et il a eu besoin de six années pour le réaliser) qu’il est non seulement tenu pour vrai, mais acheté par un musée pour une somme importante. Devenu soudainement riche, VM renonce à ses projets de vengeance et se met à vivre dans l’ombre de Vermeer, en démarrant une carrière de faussaire pleine de succès, mais qui ne peut évidemment pas durer longtemps.

Pour VM, Vermeer est à la fois idole et victime, instrument de vengeance et modèle absolu. La reconnaissance de ses pairs le met dans la position impossible d’un célèbre personnage borgésien : le poète symboliste à l’œuvre évanescente « Pierre Ménard », qui veut devenir « l’auteur » de Don Quichotte et pas un simple suiveur, imitateur ou commentateur. Ainsi, le personnage de L. Guarnieri ne veut pas imiter Vermeer, mais devenir l’ombre du maître ancien, se confondre avec lui. D’autant plus que le vrai Vermeer a laissé une œuvre rare, dont la datation et l’attribution sont souvent problématiques, ainsi qu’une biographie ténue qui laisse la place à l’imagination. Dans l’ombre su maître, on trouve l’ambigüité essentielle non seulement du critique, mais de tout amateur d’art, dans le désir d’appropriation de l’œuvre qui transforme, dans ce cas singulier, l'objectif initial de revanche envers des experts sidérants de cuistrerie et de snobisme, faillibles mais intouchables, en une coquille vide, en un prétexte. 

Cependant, une décennie plus tôt, le génie discret de Vermeer avait trouvé une résonnance extraordinaire dans l’œuvre de Proust, qui avait intégré le peintre dans l’univers de Swann et dans l’épisode de la mort de Bergotte, et nous sommes là davantage dans le reflet que dans l’ombre, dans le deuxième portrait de La double vie de Vermeer, qui nous offre une autre vision du rapport à l’art et aux artistes. Tout en s’éteignant, Proust continue d’écrire, retrouvant l’écho du « petit pan de mur jaune » de la Vue de Delft et les liens possibles à établir avec sa propre écriture. La peinture de Vermeer attire Proust par le mystère des scènes difficiles à interpréter, peut-être réalisées au moyen de la camera obscura, qui ne laissent rien paraître de l’histoire concrète du peintre, tout en mettant en évidence sa vocation essentielle, semblable à celle de l’écrivain, de disparaître derrière l’œuvre. On peut aussi évoquer l’idée de la supériorité de l’art sur la vie, et c’est là que le temps s’efface, ou s’inverse, car l’on retrouve chez un peintre du XVIIe siècle et un écrivain du XXe les mêmes ressorts créatifs … Mais, après tout, la modernité désigne moins la hantise de la rupture que la capacité à faire des sauts temporels.   

Luigi Guarnieri, La double vie de Vermeer, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud 2006




Jan Verrmer, Vue de Delft. Source Commons Wikimedia


mardi 10 avril 2012

Triangles


À propos de Le Mouvement pendulaire, d’Alberto Mussa

L’idée d’un nombre limité de thèmes dans la littérature de fiction, de quelques structures de base pouvant subir d’innombrables variations et combinaisons pour former des récits, apparaît au moins en une occasion chez Borges, qui définit quatre histoires possibles « Les histoires sont quatre. L’une, la plus ancienne, est celle d’une forte cité qu’encerclent et défendent des hommes braves […] Une autre histoire, qui est liée à la première, est celle d’un retour […] La troisième histoire est celle d’une recherche […] La dernière histoire est celle du sacrifice d’un dieu. » [1] La bibliothèque infinie serait ainsi composée de variantes de ces thèmes. Cette idée est mise en scène et développée dans Le Mouvement pendulaire d’Alberto Mussa, ouvrage inclassable qui affiche « roman » comme sous-titre, mais qui se compose d’une série de récits voués à définir un thème romanesque majeur : les triangles amoureux.

Issus de différentes mythologies et traditions littéraires grecques, égyptiennes, amérindiennes, finlandaises…, les triangles entraînent nécessairement la transgression et la lutte pour le pouvoir. Cela commence d’ailleurs par le vol du feu. Car, au-delà des histoires d’adultère, le triangle possède un aspect guerrier indéniable et les mouvements qui le transforment doivent beaucoup à des stratégies faites de duplicité et d’ambigüité, d’après les angles dans lesquels les personnages se situent, qui ne sont pas sans rappeler les préceptes de Sun Tzu. C’est ainsi que alpha désigne celui qui subit le triangle, tandis que gamma incarne l’élément transgresseur, dont le rôle est de s’emparer de bêta, l’élément convoité. Les permutations entre les différents rôles mettent en évidence un grand nombre de possibilités narratives. On apprend aussi que toutes les histoires d’amour sont en réalité triangulaires, même si certains sommets sont ignorés : « […] il existe des adultères dont la consommation est seulement subjective, tandis que d’autres triangles se produisent dans le monde objectif sans même que les personnes impliquées en aient conscience. » (p. 148) Tout cela est d’ailleurs développé dans un catalogue de triangles possibles, aux noms aussi évocateurs qu’amusants (décadent, labyrinthique, belliqueux, létal…).

Les changements dans les sommets dépendent du point de vue adopté dans le récit. C’est ainsi qu’un roman comme Le Fusil de chasse, de Yasushi Inoué, exploite cet aspect en présentant la relation triangulaire à travers les lettres adressées par trois femmes à un homme. L’une d’entre elles, Shoko, est dans la position de l’observateur et ne participe pas directement au triangle si ce n’est par un témoignage tardif, mais influençant tout de même l’intrigue. Yusuke Misugi entretient une ancienne relation avec Saïko, alors qu’il a épousé la cousine de celle-ci, Midori. Proche de la mort, Saïko est tourmentée par la culpabilité et demande à sa fille Shoko de détruire son journal, mais Shoko le lit en fait part de ses impressions à Yosuke. Une lettre de Midori nous apprendra par la suite qu’elle n’a jamais été dupe et que tous les efforts de Saïko et Yosuke pour cacher leur relation ont été inutiles. Une certaine violence, issue d’une atmosphère menaçante, imprègne ce récit où les défaites restent secrètes, où il s’agit de représenter une ou deux façons de prendre et de garder le pouvoir dans le contexte incertain d’une histoire d’amour qui ne peut pas être nommée.

Comment pouvais-je imaginer un amour que le soleil n’illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine ? (p.22)

[1] L'Or des tigres

Alberto Mussa, Le Mouvement pendulaire, traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao, Anacharsis, 2011

Yasushi Inoué, Le Fusil de chasse, traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier, Stock, 1990

vendredi 6 avril 2012

Terrains vagues



À propos de : Orages ordinaires, de William Boyd

Au départ, une scène de crime, une victime qui en savait probablement trop et un parfait suspect bien entendu innocent qui prend la fuite parce qu’il se trouvait au mauvais endroit et au mauvais moment. À l’arrivée, un mode d’emploi des villes tentaculaires, où la question de la place de chacun, de ce que chacun fait pour conquérir ou pour garder son espace vital est abordée avec beaucoup d’ironie et de finesse. Dans ce roman de William Boyd, tout commence avec un personnage faussement candide, un climatologue anglais ayant fait carrière aux États-Unis, qui revient à Londres pour un entretien d’embauche. Adam Kindred possède tout, mais une rencontre apparemment anodine va lui faire tout perdre, lorsqu’il devient accidentellement témoin du meurtre de l’homme dont il venait de faire connaissance. S’ensuit une fuite qui l’emmènera dans les marges de la société -mais on apprendra plus tard que ce n’est pas la première fois qu’Adam Kindred choisit de disparaître devant un problème apparemment insoluble- où il devra côtoyer une faune urbaine aussi discrète que dangereuse dès lors qu’on s’attaque à son territoire, sans oublier le tueur à gages qui suit ses traces. Installé sur les rives de la Tamise, Kindred fait l’expérience de la perte de l’identité, de la pauvreté et de la faim, avant de tenter de résoudre par lui-même l’énigme du meurtre dont on l’accuse. Et il pense trouver la solution dans l’entreprise pharmaceutique où travaillait l’homme assassiné, entreprise qui est sur le point de lancer un nouveau médicament.

Je ne peux m’empêcher de penser à Balzac en lisant les aventures de ce monsieur tout le monde transformé en Rastignac des souterrains après avoir dû chasser et manger une mouette pour survivre. Bien qu’il n’agisse que depuis les bas-fonds de Londres, où il a trouvé refuge, Kindred réussit à déclencher des processus aux conséquences inattendues pour son adversaire, l’entreprise pharmaceutique, en jouant sur l’effet papillon. Et on retrouve là le thème très balzacien de la fragilité des positions sociales, des fortunes qui peuvent s’écrouler du jour au lendemain, et aussi de la perméabilité entre le haut et le bas de la société, qui a lieu à l’aide de l’anonymat inhérent aux habitants de la grande ville, à l’aide d’identités réinventées selon le besoin d’adaptation à un milieu hostile. Or, cette adaptation est au cœur du récit : Londres est ainsi ponctuée de zones grises, peuplée de gens qui semblent avoir fait un voyage dans le temps, car ils parviennent à vivre en dehors de tout recensement, de toute surveillance en évitant d’utiliser des cartes de crédit, des téléphones portables ou des cartes d’identité. Et c’est seulement en tant qu’invisibles qu’ils trouvent leur place dans la ville.    

William Boyd, Orages ordinaires, traduit de l'anglais par Christiane Besse, Seuil 2010

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Paul Delvaux, maître du rêve

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