lundi 28 mai 2012

Art des natures mortes


Un récent billet de ce blog évoquant certaines des caractéristiques de ce genre pictural m’a donné le désir d’approfondir quelque peu le sujet de la nature morte. Le sujet est très ancien, -présent déjà à l’époque hellénistique et romaine, visible encore dans des mosaïques et des fresques -, il existe également des témoignages d’autres représentations d’aliments et d’objets inanimés ; ainsi, Pline l’Ancien raconte l’histoire des raisins peints par Zeuxis, de manière tellement réaliste que les oiseaux viennent les becqueter, mais aucune de ces œuvres n’a été conservée- ₁. Ainsi, depuis l’Antiquité, le réalisme minutieux et l’évocation de la vie quotidienne sont deux traits essentiels des natures mortes. Dans le contexte antique, la nature et la nourriture évoquaient la richesse, l’hospitalité d’une maison ou le passage des saisons.


Maison de Julia Felix, Pompéi

Toutefois, l’histoire de la nature morte, telle qu’on la connaît depuis quelques siècles, se déroule parallèlement à celle de la peinture sur chevalet. L’expression hollandaise stilleven (nature immobile ou inanimée, « vie silencieuse »), commence à se répandre dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ainsi que les emprunts équivalents anglais ou allemands, still life et Stilleben. Auparavant, on désignait ces tableaux de différentes manières -« cose naturale », pour Vasari-, ou en décrivant le sujet ou sa symbolique –« vanitas », « choses sans mouvement ». La mode des natures mortes hollandaises au XVIIe siècle correspond à un moment de l’histoire des Pays-Bas, où les sujets religieux n’étaient plus d’actualité, car la fin de la domination espagnole et de la puissance catholique dans les Provinces-Unies avait signifié également la fin des commandes de l’Eglise aux peintres et l’intérêt de leur nouvelle clientèle s’était déplacé vers des sujets de la vie quotidienne, comme les scènes d’intérieur, les paysages et les portraits. Une peinture décorative, reflet d’un nouvel style de vie et de la curiosité envers des matières et produits luxueux, les fleurs exotiques ou les agrumes. La nature morte, c’est aussi la mise en scène des différentes étapes de la découverte du monde. On y trouve de la porcelaine chinoise, de l’ananas, du café et du chocolat…  En France, l’expression « nature morte » apparaît cependant seulement au XVIIIe siècle, dans le sillage de peintres comme Chardin –Diderot utilise le terme de « nature inanimée »- Bientôt, nature morte deviendra le mot spécifique pour désigner une représentation picturale de fleurs, légumes, fruits, vaisselle et instruments de cuisine, (en espagnol, d’ailleurs, le mot utilisé est bodegón, issu de bodega -cave à vins ou cellier-).
Au siècle suivant, les peintres impressionnistes offrent un renouveau au genre en explorant l’effet de la lumière sur les matières, les contrastes et affinités chromatiques. La nature morte reste un genre propre aux expérimentations, aux exercices de style, où la description d’une réalité brillante ou banale s’accompagne d’une symbolique aussi riche que mystérieuse.     

Jean Siméon Chardin. Nature morte au chat et au poisson

Comme le nu ou le paysage, la nature morte part souvent d’une volonté de reproduire une tranche de vie, de créer l’illusion du réel avec la profondeur nécessaire. Chaque objet est unique et montre à sa surface ses qualités matérielles (texture, velouté, accrochage de la lumière), mais aussi ses irrégularités et imperfections. Souvent, les fleurs ou les fruits sont mis en avant dans la lumière, avec un arrière-plan foncé ou noir. Réalisée d’après nature, la scène ne possède pas d’arrière-plan historique, et n’est pas issue d’un quelconque récit. L’innovation, dans ce genre, vient du traitement de la scène ou de la rareté des produits représentés. C’est ainsi que la nature morte chez Zurbarán est composée de vases et de cruches dans une atmosphère épurée, où le peintre semble évoquer les qualités du silence, de l’austérité, de la simplicité, tandis que chez un Jan Davidsz de Heem, les couleurs vibrantes et contrastées suggèrent l’abondance d’un âge d’or. La diversité des natures mortes concerne également le sujet : certaines sont composées uniquement d’animaux morts, gibier ou poisson, tandis que d’autres contiennent des éléments inhabituels : des instruments de musique, des échiquiers, voire des personnages, humains et animaux. Les cabinets de curiosités sont un bon exemple de cet éclectisme que peut offrir un sujet très spécialisé. Souvent anonymes, ces toiles présentent des collections d’objets rappelant l’histoire naturelle, des instruments de mesure, des antiquités, disposées sur des étagères en trompe-l’œil, dans ce qui était probablement un éloge de la connaissance à l’état brut, où les instruments scientifiques côtoyaient des objets en rapport avec des croyances populaires. La nature morte se diversifie. Au XVIIe siècle, Jacques Linard peignait des natures mortes aux coquillages et au corail, ou des allégories des cinq sens où il est question de poèmes chinois, partitions musicales et fruits dans une coupe. Les vanités sont aussi un genre proche de la nature morte, dotées d’un symbolisme très fort. À la fuite du temps correspond le sablier, tandis que le crâne évoque un memento mori, le caractère de tout ce qui finit. Même s’il s’agit de catégories différentes, vanités et natures mortes ont en commun la recherche des empreintes de la vie  dans ses aspects les plus fragiles et éphémères.

Jan Davidsz de Heem, Fruits et vase de fleurs


http://www.wikigallery.org/wiki/painting_224519/Jacques-Linard/The-Five-Senses 



      
1 Pline l'Ancien, Histoires naturelles, Livre XXXV, XXXV
http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=2799

Images: Wikimedia Commons

jeudi 17 mai 2012

Enigme n° 2 : La route du lac

Un couple en voiture cherche la route qui les conduira vers un lac. Ils ne possèdent qu’une carte routière, mais pas d’autre moyen d’orientation. Il est 10h du matin et le brouillard s’étend sur le paysage. Un panneau leur indique que le lac se trouve à 60 km de leur position. Une voiture roulant à vive allure en sens contraire manque de les heurter. Ils remarquent que ce véhicule a la même couleur que le leur –vert pâle-, puis d’autres véhicules, tous roulant très vite, les dépassent. Au bout de quelques kilomètres, la route offre différentes possibilités. Egaré, le couple décide d’atteindre le premier village pour demander son chemin. Mais il n’y a pas le moindre hameau en vue. Le brouillard est toujours opaque lorsqu’ils finissent par distinguer les contours d’une maison assez grande. Le portail est ouvert et une jeune femme habillée d’une robe de chambre balaie les marches du perron. La femme sort de la voiture et s’approche.

-Ne marchez pas sur l’herbe. Il y a du verre brisé.

Elle obéit et reste sur le chemin de gravier.

-Excusez-nous de vous déranger, nous cherchons la route du lac.

La femme cesse son balayage et lève la tête.

-Vous n’arriverez pas avant ce soir. Vous avez vu ?

-Oui, la circulation est difficile avec ce brouillard. Mais tout de même…

-Je vous dis que vous n’arriverez pas avant ce soir.

Ils décident cependant de continuer. Le brouillard s’est épaissi et ils peuvent à peine voir le paysage de forêts escarpées. Quelques centaines de mètres plus loin, un nouveau panneau annonce une bifurcation. Sur leur carte, il y a deux possibilités. La route principale semble la voie la plus rapide, mais ce n’est pas sûr ; puis il y a une autre, qui permet de contourner le lac de l’autre côté. Autour d’eux s’étend la forêt, et un homme portant un fusil en bandoulière marche rapidement sur le bas-côté.

-Pardon monsieur, nous cherchons la route du lac.

-Pour le lac, prenez le chemin à droite, au prochain croisement.

-Vous êtes sûr ? Sur notre carte, pourtant…

-Ecoutez, vous m’avez demandé le moyen d’aller jusqu’au lac. J’ai toujours vécu ici. Prenez le chemin à droite et vous y arriverez plus tôt.

Ils le remercient et la voiture redémarre. Désormais, ils sont tout près de la bifurcation, qui annonce que le lac se trouve à une vingtaine de kilomètres. Peu avant, ils croisent un randonneur qui porte un sac à dos et une valise à roulettes. Il marche très vite mais, semble-t-il, péniblement, et tient une carte dépliée dans une main. Les voyageurs s’arrêtent à sa hauteur et lui demandent de comparer leurs cartes.

-On va à l’hôtel des Gentianes, au bord du lac. Un chasseur nous a conseillé de prendre le chemin à droite. Mais il semble que cette route n’est qu’une piste en terre, et, en passant par-là, nous ferons un détour de 10 km environ avant d’arriver au lac. Nous hésitons.

-Vous avez vu un chasseur ? Mais la chasse n’est pas encore ouverte !

Le voyageur ne sait que dire, mais repose sa question.

-L’hôtel des Gentianes… J’y vais aussi. Prenez la route principale ! Vous y serez plus tôt.

-Voulez-vous nous y accompagner ?

-Merci, mais je préfère traverser le col de *** à pied. Mais si vous pouviez prendre la valise de mon amie avec vous… Elle m’a laissé ce bagage avant de repartir de son côté.

Ils acceptent et décident de prendre la route principale, toujours dans le brouillard. À la tombée de la nuit, ils arrivent à l’hôtel des Gentianes. Ils se laissent tomber sur le lit.

-Quelle journée !

..................................................................

La jeune femme qui balayait devant sa maison avait donc raison. Pourquoi ?

Aucun des personnages n’a pourtant menti…

La solution de l’énigme doit prendre en compte tout ce qui a été dit.


Vue sur lac, par Inma Abbet




Ajout du 28-05. Fibonacci & Lièvre


Nature vivante!
et une nouvelle adresse : http://www.inmabbet.com

mardi 15 mai 2012

Récits qui écoutent et poissons magiques

A propos de Au pays des mensonges, d’Etgar Keret

Un livre pourrait-il devenir un animal à la fourrure douce ? Un poisson transformé en homme par une sorcière ayant la bougeotte garderait-il la nostalgie de la mer ? Les univers parallèles sont-ils un remède au chagrin d’amour ? La plus belle histoire du monde ne serait-elle pas celle qui « écoute » le lecteur au lieu de lui imposer un récit ? Peut-on rencontrer un jour les personnages qui peuplent nos mensonges et qui ne manqueront pas de nous demander des comptes ? La lecture des 39 nouvelles qui composent Au pays des mensonges est ainsi des plus stimulantes. Parfois extrêmement brèves, les histoires nous laissent nous égarer dans un monde fantaisiste en constante expansion. Elles ouvrent des trappes secrètes dans les rêves ou les souvenirs. Mais le fantastique s’enracine le plus souvent dans un contexte quotidien, dans une plage hors-saison ou un appartement banal de quelque ville israélienne, description concise mais minutieuse du réel offrant en arrière-plan le portait d'un pays. Du fantastique, mais aussi beaucoup d’humour absurde au cœur de la tristesse, comme lorsqu’il s’agit d’évoquer les mésaventures sexuelles de personnages minés par l’indifférence, de raconter la solitude de celui qui possède un poisson magique qu’il tient absolument à garder dans un bocal, non pour les trois vœux que le poisson peut exaucer, mais parce que la qualité première d’un tel animal est qu’on peut discuter avec lui toute la journée... L’irréel et la nostalgie sont souvent le refuge de ceux qui ont peur de vivre, ou qui aspirent à sortir d’un cadre étroit à l’excès. L’éloge de l’imagination débridée prend ici des allures de fable ou de conte,  les conséquences des mauvais choix sont très lourdes, mais on n’est jamais à l’abri d’une conclusion heureuse, et des réflexions qu’elle entraîne.

Etgar Keret, Au pays des mensonges, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech, Actes Sud 2011

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