mardi 28 août 2012

Promenades valaisannes

Quelques images des ces jours si chauds -et si chaleureux-, la première série, les six premières photos, a été prise au-dessus d'Anzère, en descendant depuis la station intermédiaire du téléphérique. La deuxième série, c'est le bisse de Vex.

















mardi 14 août 2012

Frontières invisibles




A propos de Ici comme ailleurs, de Lee Seung-U et d’autres passionnantes futilités.

La petite ville de Sori nous est présentée comme un lieu oublié du reste du monde ; ancienne station thermale, c’est aussi lieu d’exil, qu’une géographie particulière prédispose à l’isolement. Et c’est là que le malheureux Yu débarque après avoir été muté par son entreprise, de façon arbitraire, pour développer un projet immobilier. Laissant femme et problèmes quotidiens à Séoul, Yu décide d’obéir, mais se trouve rapidement confronté à un microcosme hostile : son bureau est introuvable et il subit une série des agressions  –une femme vole son portefeuille, des jeunes marginaux détruisent sa voiture, il est agressé dans un bar…-, Certains lui conseillent de repartir à Séoul, d’autant plus que le prédécesseur de Yu au même poste semble avoir disparu.

 Mais Yu s’entête à y rester, ne serait-ce que pour obéir au mandat de son entreprise, ou, parce que, dépossédé de son argent et de ses papiers, il ne sait plus où aller, et surtout parce que Sori lui pose des questions essentielles auxquelles il voudrait répondre. Quel est le sens de la lumière que certains voient dans la montagne voisine ? Qui est le vieil homme qui construit des maisons éternelles à l’intérieur des grottes ? Pourquoi la ville semble quasiment abandonnée ? Pourquoi ces gens l’agressent-ils en toute impunité alors que d’autres tentent de le mettre en garde discrètement ? Les gens de Sori obéissent à une loi du silence dont Yu ignore l’origine, comme il ignore le sens des autres règles qui s’appliquent dans la ville. Tout lui est étranger. 

Il continue cependant sa quête improbable, dans une ambiance qui n’est pas sans rappeler -de loin- l’esthétique du western, avec des rues désertes, du vent qui soulève de la poussière, et des gens qui se terrent comme s’ils attendaient l’arrivée de celui qui va leur apporter la justice. Divine ? Probablement, car le roman de Lee Seung-U est traversé par des récits bibliques –l’auteur est d’ailleurs diplômé en théologie-, et la suite développe à la fois le thème du châtiment et celui de la fragilité inattendue des tout-puissants. Mais il y a également d’autres sources littéraires occidentales que l’on peut découvrir dans Ici comme Ailleurs : Camus, dont certaines œuvres sont citées explicitement, et bien entendu Kafka. Sori fait penser au Château, où l’arpenteur K. essaie dans succès d’entrer en contact avec les autorités du village qui est censé l’employer. On y retrouve le même délitement des règles, la même étrangeté dans l’atmosphère, et les mêmes frontières invisibles, comme s’il y avait quelque subtilité qui échapperait sans cesse au protagoniste perplexe ou démuni, quelque clé pour comprendre un monde dont le fonctionnement semble au départ absurde. 

Si la frontière entre un monde et l’autre –dans Ici comme Ailleurs, le monde rationnel et transparent de Séoul contre celui, opaque et imprévu de Sori- est invisible ou inconnue, elle n’est pas moins géographique, et la difficulté consiste à la tracer physiquement. Comme dans Le Château de Kafka, où le rôle premier de l’arpenteur K. est d’établir des limites, le travail de Yu a également à voir avec l’aménagement de l’espace, car il travaille pour un futur projet immobilier. Aussi bien Yu que K ont pour mission de bouger les lignes, au sens propre, mais ils restent constamment de l’autre côté la frontière, incapables  de la traverser pour des raisons mystérieuses. Comme chez Kafka aussi, l’option choisie par le personnage de Lee Seung-U sera l’organisation de la vie dans les marges de la frontière, tout un monde qui se développe autour de l’espace insaisissable.       


Lee Seung-U, Ici comme Ailleurs, traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, Zulma 2012   

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Fibonacci, Fibo pour les intimes, est une lapine-lièvre âgée de cinq mois environ. Elle partage un clapier ouvert en toute saison, une maison qui lui est tout aussi ouverte et un grand balcon, clôturé, avec sa sœur Lièvre. Si le balcon est entouré d’une grille, c’est en raison de la passion de Fibo pour les promenades campagnardes et l’étrange habileté dont elle fait preuve lorsqu’elle a envie de sortir quand et où elle veut. La première clôture était en fil de fer souple et faisait un mètre de hauteur. Fibo n’a eu qu’à sauter et à se pencher pour passer par-dessus, aidée par son propre poids. La clôture a été élevée à deux mètres. La lapine a alors trouvé que, si l’on se baissait suffisamment à un certain endroit, on pouvait passer par-dessous la clôture, en la poussant avec son petit museau, ce qu’elle a fait. Cette deuxième fugue a entraîné la pose de pavés aux endroits critiques. Pour sa troisième fugue, Fibo a simplement réalisé un trou dans la grille, avec ses petites dents acérées, et sûrement aidée par sa sœur. Il y a eu un quatrième départ, en utilisant la deuxième technique, car, en nettoyant, l’un des pavés avait été déplacé, ce que la lapine n’a pas manqué de remarquer lors de son inspection quotidienne de la clôture.

Si vous avez lu jusqu’ici, vous pouvez vous demander : Pourquoi ne pas laisser définitivement partir Fibo, si c’est ce qu’elle souhaite ?

Tout simplement parce que Fibo revient toujours à son point de départ après ses balades, peut-être pour retrouver sa sœur, qui ne partage pas son goût de l’aventure, mais j’imagine aussi une autre raison. L’attitude de Fibo m’a fait encore réfléchir à la notion de frontière. La lapine, lorsqu’elle s’échappe, fait toujours un parcours identique (la rue, les maisons et jardins voisins ; lorsqu’elle se lasse, elle retourne au balcon, où elle tente de traverser la clôture dans l’autre sens). Le problème avec les frontières physiques est souvent leur invisibilité. Ce n’est pas que les frontières n’existent pas pour Fibo (on ne la retrouvera pas en gare de Sion), c’est qu’elle ne les place pas au même endroit que moi. Quelqu’un m’a suggéré de clôturer le jardin. Je pense que Fibo ferait exactement la même chose que sur le balcon : s’enfuir pour visiter l’ensemble de son royaume. Alors, à moins de clôturer le village pour que Fibo puisse sautiller en toute sécurité (à l’abri donc, des renards), je ne vois pas d’autre solution que de continuer à développer l’intelligence de ce charmant lagomorphe en lui soumettant des problèmes de plus en plus complexes et en l’accueillant à bras ouverts lorsqu’elle revient de ses promenades nocturnes ou diurnes.

Nier l’existence des frontières physiques a toujours été pour moi une absurdité ; il est cependant tout aussi absurde de leur reconnaître un caractère figé. La frontière évolue avec le temps, mais elle ne disparaît jamais, elle se déplace. Elle est invisible, mobile et subjective, mais, de temps en temps, on la rencontre, et on doit alors la reconnaître.


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