lundi 4 novembre 2013

Nouvelle exposition

Rendez-vous le dernier jour de novembre, et pendant le mois de décembre à Sion, pour ma nouvelle exposition.


mercredi 23 octobre 2013

Un grand merci à Tsilla Aumigny, de Perpignan, pour cette interview: 

http://tsilla66.canalblog.com/archives/2013/10/22/28264389.html

Forêt n°3, fusain, pastel et crayon sur papier, Inma Abbet, 2013

dimanche 20 octobre 2013

Une nouvelle adresse Wordpress...

La multiplication des catiches se poursuit. Après La Loutre rêveuse pour les tableaux, les billets de ce blog vont paraître à cette adresse 

http://deslivrestoujours.wordpress.com/

Comme toujours, je vous encourage à laisser des commentaires, qui sont le sel de la vie blogueuse.

mercredi 9 octobre 2013

La loutre rêveuse

La loutre rêveuse, un nouveau lien pour regrouper mes dessins et motifs pour tissus. L'adresse changera dans quelques jours...



mercredi 21 août 2013

Avec une dernière dose d’enthousiasme

A propos de Avec une dernière dose d’enthousiasme et de Pénélope andalouse, de Jésus Manuel Vargas

C’est étrange, tout ce à quoi peuvent penser ceux pour qui le temps est suspendu, ceux qui font les cents pas dans les salles d’attente de la mémoire : des bribes de récits effilochés se pressent, défilent et disparaissent avec la même fluidité. La mémoire est une succession de mirages, comme ces impressions du passé, vaguement esquissées, qui s’enchaînent dans  Pénélope andalouse, où il est question d’un jeune français, écrivain, se rendant au chevet de sa grand-mère mourante, dans une petite ville en Andalousie, de l’évocation de deux petites villes espagnoles, de ses retrouvailles avec une famille presque inconnue, avec des expériences étrangères qui pourraient seulement être rendues dans une langue que l’on ne maîtrise plus.

 La forme du monologue convient à ces tableaux superposés d’un retour au pays de l’enfance, d’où émergent des questions sans réponse –ou plutôt l’inverse-, car la simplicité de ce monde des vacances est trompeuse. On devine un double fond, un sens caché par la présence rassurante des parents, qui échappe à l’interprétation tardive, et qui s’attarde dans des symboles à bricoler soi-même : un vieux cargo à quai, une lumière blanche, aussi aveuglante qu’apaisante, des sorties entre amis, une chambre d’hôpital anonyme, une terrasse qui donne sur la mer… Ce sont surtout des décors de solitude collective, qui se prêtent aux soliloques sur la pesanteur du corps, sur les petits maux qui influencent les perceptions, sur le vieillissement et la maladie. Des endroits qui exigent des conversations à mi-voix, ou des silences, propices aux regrets de tout ce qui disparaît.

Les curieux effets de l’attente, la solitude à plusieurs, le malaise devant une situation inattendue et légèrement effrayante sont aussi des éléments que l’on retrouve dans Avec une dernière dose d’enthousiasme. Dans ce roman, cependant, le narrateur fait ressortir d’autres voix, celles d’un groupe d’amis à la dérive, profitant d’une soirée barbecue dans un jardin pour évoquer leurs parcours insatisfaisants, leurs blessures et leurs rêves lentement étiolés. Chacun a apporté avec soi sa dose de malheur  à partager avec les autres, chacun croit que l’autre est bien entendu plus heureux, moins médiocre, mais tous semblent comme figés dans de la gelée, conservant toutes les apparences d’une vie pleine d’espoirs et de projets d’avenir, dissimulant la tristesse et les décisions absurdes prises autrefois. Jusqu’au moment où le narrateur se réveille devant une grille brûlée, avec la gueule de bois et des souvenirs plutôt évanescents de ce qui s’est passé pendant cette petite fête, où quelque chose, on ne sait pas trop quoi, a mal tourné. Ce sera alors l’occasion d’une reconstitution à la chronologie fragmentaire, mettant en scène les différents personnages, sans oublier un narrateur qui supporte mal et l’alcool et la chaleur, qui s’égare dans une multitude de détails, mais dont le manque de fiabilité constitue une forme de distanciation originale.
  


Jésus Manuel Vargas, Pénélope Andalouse (2008), Avec une dernière dose d’enthousiasme (2012), éd. Les Presses littéraires. 

mardi 13 août 2013

Nouvelle exposition à Montpellier

Ruez-vous à Montpellier 
Voilà, ça y est ! Dans le salon de coiffure Studio 54, de Montpellier, vous pourrez voir une sélection de mes tableaux -dessins et techniques mixtes sur papier-, jusqu’à fin septembre. Pour plus de détails, rendez-vous sur le site de Studio 54, où vous découvrirez aussi les autres projets dans lesquels s’engagent Eddy et Guillaume, les fondateurs du salon.





dimanche 4 août 2013

Lumière du soir

J'ai commencé une nouvelle série de "Lumières du soir", mais cette fois en acrylique sur toile. Le fond n'est pas jaune, mais doré, ce qui ne passe pas très bien sur la photo. Ce sera aussi une suite de cinq tableaux.







lundi 22 juillet 2013

Crise d'asthme

A propos de Crise d’asthme, d’Etgar Keret

Le merveilleux se dissimule dans la banalité pour se montrer avec éclat à l’instant le moins attendu. Il s’agit d’un schéma habituel dans de nombreux récits fantastiques. Ici, il sort d’un chapeau de magicien, sous la forme d’objets effrayants, à la place du classique lapin ; il attache une mémoire familiale indicible à une paire de chaussures, donne à un amoureux le pouvoir de traverser les murs, transforme le cochon-tirelire d’un enfant en ami imaginaire que l’on n’ose plus casser pour acheter d’autres jouets… Dans les nouvelles d’Etgar Keret, le lecteur découvrira de nombreux personnages extravagants et des situations bizarres, parfois comiques et souvent sanglants. Le point de départ des récits est bien ancré dans la vie quotidienne, dans des villes israéliennes modernes et sans histoires, où, cependant, tout peut arriver à partir de la crise d’un couple, d’une obsession, d’une querelle entre voisins : un dénouement violent ou, au contraire, la découverte d’une affinité secrète, d’une alliance possible.

Leur brièveté et leur rythme fiévreux rapprochent ces nouvelles d’un monologue qui ne perd pas le temps avec des détails insignifiants, du croquis sur le vif de pensées intimes, soudainement ramenées sous une lumière crue, qui laisse apparaître les labyrinthes de l’imagination dans toute leur étrangeté, avec leurs impasses et autres mises en abyme. C’est l’individu, ses attentes et son désespoir, qui constitue presque toute la matière du récit. Aussi sa perplexité devant des phénomènes absurdes subis davantage que choisis, acceptés pourtant comme s’ils obéissaient à une logique inconnue. La neutralité du narrateur, à la première ou à la troisième personne, accroît l’impression d’irréalité, et, paradoxalement, de normalité. Il y a là l’écho d’un Edgar Poe ou d’un Julio Cortázar, surtout dans la description de personnages solitaires –soldats, amants délaissés, qui auraient pu avoir une autre vie, voire d’autres vies, juxtaposées, déployées en rêve ou sous forme d’hypothèse, morts accompagnant les vivants-, mais aussi dans des chutes où l’inexpliqué est privilégié, qui ressemblent à la fin abrupte d’un cauchemar.   



Crise d'asthme, nouvelles traduites de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech Actes Sud, 2002

samedi 20 juillet 2013

Album. Lumière du soir

Voici une nouvelle série de dessins (j'ai utilisé du pastel et des crayons aquarellables, entre autres...)






dimanche 7 juillet 2013

Album...

La vie rêvée des lapins (2)




Haute-Nendaz-Tracouet










... Et une autre image d'altitude : le Mont Taishan, dans le Shandong, en Chine. Photo : P-A. R.

 

mardi 2 juillet 2013

Une collection très particulière

À propos de : Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

 La Bibliothèque de Babel de Borges nous offrait une vision du monde déclinée dans un recueil infini, contenant non seulement tous les livres existants mais également tous les livres possibles, issus de toutes les combinaisons linguistiques virtuelles. Avec ces nouvelles dont les héros sont, entre autres, des livres gigognes, -des textes pouvant être décomposés et recomposés pour obtenir d’autres textes, des romans ennuyeux regorgeant de messages cachés- l’idée borgésienne est au cœur de cette anthologie de l’excentricité littéraire empreinte d'humour absurde. Le bibliophile Pierre Gould guide le narrateur et le lecteur dans un cabinet de curiosités contenant non seulement des ouvrages, mais aussi des villes improbables et des écrivains imaginaires, sans oublier d’étranges perspectives d’une société qui devrait accepter la possibilité de ressusciter, celle de rajeunir à volonté, ou celle de changer de nom et de prénom autant de fois qu’on le souhaite, si fréquemment que les gens oublieraient comment ils ont décidé de s’appeler…

Quant aux collections, elles regroupent de nombreuses possibilités extrêmes de la littérature : des œuvres distillant un ennui si efficace que toute phrase est destinée à être oubliée aussitôt lue, des livres de cuisine aux recettes empoisonnées, des romans qui ne supportent plus la médiocrité de leurs auteurs et qui se retouchent et corrigent tous seuls, des univers fictifs si puissants qu’ils finissent par avaler et enfermer les malheureux écrivains ; certains livres parviendraient à tuer leurs lecteurs, d’autres les sauveraient. Les villes décrites ne sont pas moins originales : un quartier malfamé dans une cité russe qui étendrait indéfiniment ses tentacules, une bourgade sud-américaine éternellement en ruines (mais qui ne s’effondrerait jamais entièrement), un village français assoupi (au sens propre), où le temps s’écoule plus lentement qu’ailleurs, la maquette d’une ville égyptienne qui renfermerait, dans une drôle de mise en abyme, des maquettes de plus en plus petites… On retrouve également ici la trace de Borges, -on peut naturellement penser à la Carte de l’empire « qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point »-. L’un des personnages de « Fictions » est même évoqué explicitement dans l’un de ces lieux, une ville où tout événement s’inscrit à jamais dans la mémoire des visiteurs.

La mémoire et l’oubli sont par ailleurs des motifs souvent utilisés dans les nouvelles d’Une collection très particulière. Que ce soit la manière dont le lecteur parvient à retenir, ou pas, les mots et les vers ; ou la perte de la mémoire chez un auteur amateur atteint d’un trouble l’empêchant de se souvenir de ce qu’il a écrit la veille –et condamné de ce fait à réécrire chaque jour le même début de roman. La mémoire des mots constitue toute la matière des univers littéraires. Une matière fragile et capricieuse, -après tout, il est si facile d’oublier-, qui sert pourtant à élaborer des constructions étonnantes, défiant la raison et les idées reçues.


Une collection très particulière, Bernard Quiriny. Éditions du seuil 2012 

lundi 1 juillet 2013

Traduire Hannah

A propos de « Traduire Hannah », de Ronaldo Wrobel

Comment s’est-il retrouvé dans cette galère ? À cause de la peur ou, plus vraisemblablement, de l’ennui ? Pour Max, le personnage principal de ce roman, cordonnier discret à Rio de Janeiro dans les années 1930, le mariage et les histoires d’amour sont des sources d’embrouilles, dont il se tient à une distance prudente, du moins avant qu’il ne rencontre Hannah, ou du moins une version de Hannah, par voie épistolaire. Lorsque la police, à la recherche de subversions et autres conspirations, l’oblige à traduire le courrier de la communauté juive de Rio, écrit en yiddish, Max découvre soudainement tous les secrets de ses voisins, leurs lectures, médisances, regrets, ambitions et rêves, mais, dans le lot, il y a aussi les lettres aussi banales qu’énigmatiques envoyées par une certaine Hannah, qui vient de se marier, à sa sœur, installée en Argentine.

Intrigué, le traducteur part à la recherche de la jeune femme, et finit par la retrouver et en tomber amoureux ; l’intrusion de Hannah dans le récit est pourtant celle d’un monde romanesque et inattendu, où les apparences s’effacent pour laisser la place à d’autres ombres : souvenirs du passé dans le shtetl polonais, que les immigrés juifs tentent de conserver à travers le langage et les traditions. Chacun garde une part d’histoire, une identité cultivée avec nostalgie ou mise à l’écart comme un objet encombrant. Un passé qui forme un joli contraste avec la nouvelle vie au Brésil, plus calme et cependant  pas dépourvue d’inquiétudes et de menaces. Il y sera question de coutumes, d’assimilation, d’intrigues politiques de plus en plus compliquées impliquant des prostituées et des agents secrets, de mensonges et de vérités qu’il faudra regarder de loin pour comprendre. Afin de lire entre les lignes, une trop grande proximité n’est pas précisément un avantage, et une correspondance surveillée peut cacher autant d’aveux que de pièges destinés à l’espion débutant. C’est là l’aspect le plus original de ce roman : des chemins narratifs qui bifurquent et déjouent les prévisions du lecteur pressé. 
   


Traduire Hannah, de Ronaldo Wrobel, traduit du brésilien par Sébastien Roy, Métailié 2013

mardi 18 juin 2013

La vie rêvée des lapins

La vie rêvée des lapins : où l'on voit Lièvre très à l'aise en pleine rue, comportement que je croyais réservé aux chats.




dimanche 26 mai 2013

Vue sur le lac, toujours l'hiver

Le fond était blanc, à l'origine. Faute d'avoir obtenu le gris opaque et bleuté de la photo d'origine, le mélange de pastel noir et blanc a donné au dessin un reflet presque "métallique". Le fixatif pose toujours des problèmes. Il tend à altérer les ombres les plus douces.


jeudi 2 mai 2013

Chutes libres


A propos de Chutes libres, de Dani Boissé

Si les chats retombent sur leurs quatre pattes, c’est qu’ils savent se retourner pendant la chute. Le même principe devrait s’appliquer en matière littéraire, en particulier aux romans et nouvelles qui offrent un retournement final –que l’on appelle twist ending au cinéma- à des histoires dont la banalité ou la correspondance avec certains clichés ne laissait entrevoir une telle conclusion. Ce principe est un défi pour l'imagination, une invitation à multiplier les angles de vue et à développer des interprétations différentes d'un même récit.  C’est avec plaisir qu’on le retrouve dans ces Chutes libres : tout au long des vingt-quatre brèves nouvelles qui composent le recueil, le lecteur fera connaissance avec des grand-mères rêveuses, avec une femme persécutée par un homme masqué et portant une cape noire, avec des amoureux contrariés, des animaux fins observateurs de la nature humaine, voire des conspirateurs du quotidien, ou des vieilles dames, au-dessus de tout soupçon, qui s’adonnent néanmoins à d’étranges loisirs.

 Il s’agit de nous emmener le long chemins détournés, après nous avoir ouvert une lucarne sur des parcours prévisibles, des vies obscures ou des biographies où l’on croit deviner facilement ce qui va se passer, car elles s’inscrivent dans des genres connus –nouvelle policière, récit fantastique, histoire d’amour ou souvenir de famille-. Le style et l’atmosphère classiques semblent souligner le calme d’une petite ville de province ou d’une campagne françaises, la transparence des bonnes intentions, le respect des convenances ou l’apparente immobilité des destins juste avant le (dernier ?) rebondissement.

 Certaines, parmi ces chutes, sont vraiment inattendues, dans d’autres, on reconnaît des procédés de surprise éprouvés, comme le réveil qui vient dénouer une situation inextricable, développée dans les méandres d’un rêve, ou le grain de folie qui brouille les lignes du réel les mieux tracées.  Le narrateur joue avec assez d’habileté avec les attentes et les idées reçues du lecteur, avec ce qu’il croit savoir d’avance et ce qu’il croit apprendre par la suite, car c’est toujours un jeu qui peut se terminer dans un grand éclat de rire, ou même par une relecture, afin de savoir à quel moment on a laissé passer l’information essentielle et subtilement distillée, tout en sachant que, au fond, l’un des grands plaisirs de l’amateur d’énigmes est d’être dupé.


Chutes libres. Nouvelles, Dani Boissé, Les Presses Littéraires, 2012

mardi 30 avril 2013

Forêt... et retour


Chers amis, après une année à écrire sur un autre support -certes, moins souvent que je ne le voudrais-, c'est ici  de nouveau que le blog Des livres, toujours des livres, reprend son activité. L'autre site sera encore actif jusqu'à la fin du mois de mai, mais je publierai désormais mes billets ici. 

Inma Abbet

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte


A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler

L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.

Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches d’horreur s'infiltrant dans une vie de famille jusqu’alors sans histoires, celle de l’ancien psychanalyste Erik Cohen, qui vient d’emménager dans un petit appartement avec sa nièce et son petit-neveu. Ce dernier, prénommé Adam, se montre doué et débrouillard, et son oncle le soupçonne de sortir du Ghetto en cachette ou de faire de la contrebande. L’atmosphère se fait de plus en plus menaçante jusqu’au jour où Adam disparaît, puis est retrouvé assassiné. Erik Cohen tente d’en savoir davantage et apprend que d’autres enfants ont été tués de la même manière en l’espace de quelques semaines. Dans une société où toute institution a disparu, ou a été dévoyée, la seule possibilité pour le psychanalyste d’apprendre la vérité est de mener lui-même l’enquête, en s’aventurant, en compagnie de son vieil ami Izzy, en dehors du Ghetto. Cela veut dire retourner dans le monde d’hier, en traversant la frontière de barbelés, alors que la promiscuité et l’enfermement imposés par les nazies ont projeté les Juifs du Ghetto dans un temps beaucoup plus reculé, qui ressemble plutôt au Moyen Âge, avec ses charrettes qui ramassent les morts de faim et de froid, ses épidémies, l'importance des rumeurs, le retour des superstitions...

C’est probablement l’un des aspects les plus troublants de ce roman, ce décalage temporel où la musique, les souvenirs de voyages à une époque révolue -et pourtant assez proche- apparaissent comme un écho de plus en plus faible, où deux univers totalement différents cohabitent à quelques mètres de distance. L’enfermement implique aussi le fait de se concentrer sur la survie, et de nouveaux codes de comportement se développent. Le narrateur évoque les anagrammes comme mode de communication discret, mais également la difficulté à comprendre les signaux d’alerte qui auraient dû l’interpeller dans des conditions normales. Sauf que la normalité n’existe plus dans cette prison qui n’est que l’antichambre du projet d’extermination nazie. Le monde d’hier, avec ses habitudes, ses lois et ses valeurs, réapparaît cependant de manière fantomatique, mais persistante, dans des références au cinéma, dans ce qui me semble être l’un des motifs récurrents du roman.

C’est ainsi que deux des personnages incarnant la justice à différents moments du récit ont pour modèles, certes très lointains, des héros cinématographiques et des acteurs populaires ; c’est ainsi que les salles de cinéma deviennent le lieu où les adolescentes s'évadent quelques instants, quand elles peuvent échapper au Ghetto. Certains détails rappellent également des films d’épouvante des années 1920, ou l’esthétique expressionniste dans la peinture. Le tout réussit à donner aux personnages et à la trame une épaisseur et une singularité qui ne peuvent que favoriser la réflexion sur la place accordée aux victimes de manière individuelle, même à une époque bouleversée.


Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler, traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Buchet Chastel

Reflets


Hiver 2013


Le début de la tyrannie et la fin de tout


A propos de Le début de la tyrannie, de Tristane Banon

Alice s’efface ; elle n’est plus qu’une ombre bienveillante dans la vie de sa mère, l’impérieuse, égocentrique et hypocondriaque Maud. Lorsque Maud tombe gravement malade, cette fois pour de bon, son emprise sur Alice, dont la vie se résume à des bribes, à des fragments tôt ou tard interrompus, se fait encore plus pesante, absolue. Maud est une sorte de Reine des Neiges ; elle fait jouer à sa fille le curieux rôle d’une dame de compagnie des temps postmodernes, qui l’accompagne dans ses voyages, qui est souvent humiliée et jamais remerciée. Pourtant, Alice rêve, ou a jadis rêvé d’un rôle de princesse, d’une place de choix, dans son imaginaire de petite fille. Mais les princesses, comme celle du célèbre tableau de Vélasquez Les Menines, sont destinées à s’épanouir sur le devant de la scène, là où convergent tous les regards, tandis que dans ce Début de la tyrannie, le centre est constamment envahi par une mère qui n’a jamais été réellement intéressé par la maternité. Elle s’est occupée davantage de sa propre réussite, de ses amours, de ses maladies « connues d’elle seule ». La place de prima donna irremplaçable est prise, et Maud ne la lâchera pas, même pas à l’article de la mort –surtout pas à ce moment-là, occasion unique de (re)devenir le centre d’attention-. En prime, Maud a vécu une « vraie » enfance malheureuse, subi des « vrais » mauvais traitements ; tout cela lui sert à se constituer un bon stock de justifications et autres excuses, et, surtout, à décourager chez sa fille la moindre velléité de révolte. Il ne reste donc à Alice qu’à s’exiler dans son monde en sourdine, à se nourrir de pauvres miettes d’amour et d’amitié, à se demander pourquoi dans Princesse Sarah, l’un des dessins animés de son enfance, l’héroïne trouve sa mère « à la fin de tout ».

Peut-être que, pour qu’il y ait une fin, il faut simplement qu’il y ait eu un début, des étapes, phases, progressions… Ici, le temps n’existe pas, car on ne trouve pas ces marqueurs chronologiques qui sont la révolte adolescente, la séparation, les amis et les amoureux, ou, lorsqu'on les trouve, ils évoluent toujours en marge du monde de la mère. Et pourtant, l’on comprend que l’opposition de la fille au monde de ses parents, surtout à celui de la mère, à ses normes et à ses attentes, deviendrait une balise temporelle, une date mémorable qui éloignerait Alice de cette zone grise où l’on n’est ni enfant, ni adulte, serait un signe sans équivoque qu’il est, à certains moments, essentiel de passer à autre chose.
Sans la rébellion de la fille, l’enfance et la tyrannie maternelle se prolongent indéfiniment, et ce sont seulement la réalité inéluctable de la maladie, et l’affaiblissement conséquent du tyran, qui permettent enfin à Alice de se poser des questions et d’envisager, au-delà de la souffrance provoquée par la disparition, le miroitement d’une liberté inattendue.

Le portrait d’une mère dominatrice, couplé à son pendant inversé, celui d’une fille dont le vernis de soumission commence à se craqueler, est pour moi l’un des aspects les plus intéressants de ce roman, avec, également, une réflexion menée avec subtilité et pas mal d’humour, à propos de l’attente d’une reconnaissance et d’un amour qui ne sont jamais au rendez-vous. Parfois, les illusions perdues ne s’évanouissent que trop lentement.

Le début de la tyrannie, de Tristane Banon, Julliard, 2013

Libres !, par le collectif La Main Invisible


La liberté est un concept malaisé à définir. Comme tous les mots dont l’héritage s’étend à travers l’histoire, tout en continuant d’être actuels et vivants, avec de nombreuses significations et des usages encore plus nombreux, son sens peut paraître à la fois précis et nébuleux. Chacun possède une définition de la liberté qui lui est propre, de son champ d’application et de ses limites. Cela tient à des raisons de culture générale, de lectures et d’expériences personnelles. Le libéralisme, comme courant de pensée issu de la notion de liberté a souvent été l’objet d’un pareil éparpillement sémantique. Il serait réducteur de classer le libéralisme parmi les doctrines économiques, ou de le borner à une attitude évasive concernant les questions de société, d’en faire un élément d’idéologie politique ou un principe abstrait de droit, voire une forme d’individualisme ne s’appliquant que dans certaines situations. Or, le libéralisme est toute une philosophie, où la réflexion, partant de l’individu et de ses droits naturels, peut jouer un grand rôle dans tous les domaines de la vie. Il est ainsi surprenant, rare et intellectuellement stimulant de lire un ouvrage comme Libres !, dans lequel une centaine d’auteurs de tout horizon –ils sont chefs d’entreprise, avocats, étudiants, artistes, enseignants, économistes, journalistes, architectes, informaticiens, écrivains etc…-  se sont donné rendez-vous pour analyser, chacun dans leur domaine, la question de la liberté dans une multitude d’aspects. En lisant les différents articles, le libéralisme apparaît, loin du rejet irrationnel dont il fait l’objet chez un certain nombre d’auteurs et de communicateurs –qui l’affublent des préfixes hyperboliques et vides de sens, tels néo- et ultra-, ou de l’adjectif infamant sauvage-, comme la seule pensée s’adressant à la fois à la majorité et à la plus petite minorité qui soit, c’est-à-dire l’individu.

On y retrouve des problématiques d’ordre général et des questions davantage françaises. Le livre explore un grand nombre de situations concrètes, et des sujets comme le travail, l’entreprise, la monnaie, l’éducation, la recherche, le jeu, l’immigration, le système de soins, l’euthanasie, le commerce… On apprend, par exemple, que L’État Prend la Moitié de Votre Salaire, par D. Vincent ou  Le Triste Déclin du Port de Marseille, par B. Dimessaglio. Il y est également question du miroir déformant des médias et du manque d’information chez un public, que l’on voudrait plus éclairé, de journalistes et d’étudiants (La Propagande Antilibérale, par Ch. Anderson et L’Inculture Économique des Français, par J-L. Caccomo). Il est question de la définition de la propriété privée, principe essentiel des libertés économiques (Libéralisme et Propriété Privée, par H. Lepage), du rapport, basé sur l’histoire du XVIIIe siècle, entre l’impôt et la révolution (L’Impôt Mène Toujours à la Révolution, par Th. Heinis). On y retrouve un grand nombre de situations où la liberté individuelle, au-delà des idéologies et des distinctions droite-gauche, se révèle une valeur indispensable pour le développement et la survie de toute société. Une liberté trop souvent contrée ou entravée par des mesures étatiques ou collectivistes, par des institutions visant le « bien commun » qui, en établissant des règlements et des plans, escamotent les parcelles de droit individuel que les auteurs de cet ouvrage nous invitent à nous réapproprier.

Ces réflexions sur la liberté sont souvent accompagnées de citations d’écrivains, économistes, philosophes anciens ou contemporains. D’Épictète à Murray Rothbard, en passant par Adam Smith, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, parmi bien d’autres. Leur pensée mène le lecteur à percevoir l’État comme une notion abstraite, une illusion d’unité et d’égalité dont la puissance, sous prétexte de « justice sociale », abrite toujours le germe du désordre, de la dérive totalitaire et de l’esclavage, ce qui est toujours compris dans l’idée de façonner, de planifier la vie publique et privée des individus. À l’encontre des pires utopies, la pensée libérale exprimée par les auteurs de Libres !, appuyée sur celle d’indispensables prédécesseurs, nous rappelle la complexité des rapports humains, les avantages de l’imprévisibilité, du libre choix et du marché libre, l’intérêt de toute société à ne pas brimer ou briser les échanges spontanés, le besoin de respecter les principes de libre consentement, de non-agression, la primauté de l’Être humain sur l’intérêt général de la société...  On prend conscience du fait que, loin d’être un acquis, la liberté est un bien fragile ; méprisée en politique, il est toujours plus difficile de la revendiquer, car la notion de responsabilité qui va avec est peu rassurante et il peut paraître plus confortable d’évoluer dans un monde aux valeurs figées, aux normes dictées par d’autres. Pourtant, s’interroger sur la liberté est un exercice d’honnêteté intellectuelle nécessaire.

Cependant, le fait de considérer la question de la liberté ancrée dans le moment présent, n’empêche pas les projections sur l’avenir des sociétés, où la volonté des citoyens –et l’affaiblissement du pouvoir étatique- entraînerait des organisations nouvelles fondées sur la primauté du droit et les rapports contractuels à la place de la contrainte exercée par le pouvoir politique actuel. C’est ainsi que la panarchie (A. Genestine, La Panarchie) apparaît comme une vision possible d’une structure ou communauté humaine à laquelle chacun pourrait s’associer librement, dont la gouvernance serait une affaire de libre choix, où les règles du droit international s’appliqueraient aux rapports entre individus. Un monde basé sur le libre consentement et le libre-échange, naturellement  équilibré, en somme. La plausibilité d’organisations humaines sans État éloigne la notion de panarchie d’une quelconque utopie. Ressemblerait-elle davantage à l’idée d’une Ville-État, avec les avantages de la proximité entre les habitants, ce qui empêcherait toute planification imposée de l’extérieur ? L’exemple de la ville me fait penser que, aussi séduisante que l’idée de panarchie puisse paraître, elle ne serait pas à l’abri de certaines fragilités. Une ville a toujours des portes, au sens métaphorique du terme. Les frontières d’une ville ou communauté librement organisée et choisie sont comprises dans les règles du jeu que ses habitants ont acceptées. Ces règles de jeu peuvent évoluer, mais, souvent, c’est l’environnement et l’espace qui évolue avant. Si les utopies architecturales et urbanistiques du XXe siècle sont un mauvais exemple –les différences entre les projets d’origine et l’évolution de l’espace et de son affectation tiennent davantage au fait qu’elles ont été imaginées et mises en place en prévoyant les besoins des futurs habitants, mais sans leur concours-, les changements d’affectation, d’utilité ou de sens de l’espace semblent être des constantes, des développements inéluctables dans l’histoire des villes. Cela concerne particulièrement la gestion de la complexité. Personne ne peut prévoir l’évolution de la ville, la manière dont elle va, soit péricliter, soit se développer. La règle du jeu d’une communauté pourrait-elle accompagner son expansion ? En défaisant la notion d’utopie, toujours liée à un environnement fermé, la coexistence de plusieurs sociétés qui évolueraient pacifiquement, chacune avec leurs règles précises et toutes dans le respect des droits individuels et de la propriété n’a rien d’impossible. Peut-être que certains traits de la panarchie existent déjà dans l’entre-deux villes, dans les villages où s’installent d’anciens citadins qui tournent définitivement le dos à la ville au sens classique pour vivre « entre soi », choisir leurs écoles, leur gestion de la sécurité, leurs voisins… Les révolutions les plus efficaces sont les plus paisibles.

Libres ! Collectif La Main Invisible, Editions Roguet 2012. Ulrich Genisson & Stéphane Geyres ont initié, organisé et porté ce projet jusqu’à sa publication totalement bénévolement en parallèle de leurs emplois respectifs.

http://lamaininvisible.org/

libres

Livres lus (5)


A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.

« Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. »
Les règles du jeu ne sont pas identiques dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappelle sans ménagement son agent, Elsie, passionnée de mystères et de chocolat. Ce duo va pourtant être confronté à la disparition, ou plutôt le suicide de l’ex-épouse d’Ethelred, qui a eu lieu en respectant un certain nombre de lieux communs du roman à l’eau de rose, pratiqué également par Ethelred sous pseudonyme féminin. Bien entendu, toute l’histoire est tellement cousue de fil blanc que le malheureux écrivain va très vite être accusé d’avoir tué sa fantasque et peu fiable ex-femme, et devra en plus supporter l’intrusion d’Elsie, qui trouve là l’occasion idéale de s’improviser détective. Si les fausses pistes servent à égarer le lecteur, avec sa complicité, il se peut aussi que les vraies jouent le même rôle, surtout lorsqu’on a un nombre assez restreint de solutions possibles et que, pour trouver la vraie, il faut peut-être regarder davantage de loin que de près, voire de trouver des idées dans un autre genre littéraire…
Dans «Le dévouement du suspect x », de Keigo Higashino, le problème des plans très –trop- soigneusement conçus par un esprit rationnel, et des événements imprévisibles qui peuvent tout bouleverser nous est présenté par le biais de l’histoire du professeur Ishigami, mathématicien introverti, amoureux de sa voisine Yasuko, qui élève seule sa fille et tente de recommencer sa vie loin de la violence de son ancien compagnon. Lorsque celui-ci réussit à retrouver sa trace, Yasuko le tue pour se défendre. Son voisin lui propose alors de la protéger en organisant un alibi parfait, et cela semble fonctionner. Sauf que le plan d’Ishigami ne tient pas compte de la volatilité des émotions, de l’intermittence des sentiments et des entorses qu’on peut faire, ou pas, à la règle du jeu. C’est ainsi, par exemple qu’il se demande pourquoi les pions pris aux échecs ne peuvent pas être considérés comme des prises de guerre. Le physicien Yukawa, ami d’Ishigami, le soupçonne de ne pas être étranger à la conception d’un problème d’alibi insoluble, mais Yukawa croit également son ami imperméable aux émotions. C’est peut-être en se concentrant sur la relation quasi inexistante qui l’unissait à sa voisine qu’il peut y voir plus clair. Car cela lui permettrait de voir un problème sous deux angles différents, en se rappelant l’ancien défi lancé par Ishigami : est-il plus difficile de chercher la solution à un problème que de la vérifier ?


Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l’anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012

Le Dévouement du suspect x, de Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, Babel Noir, 2012

Sans titre, 2006, crayon et aquarelle sur papier, par moi-même


Éloge du remplaçant


Personne n’aime se dire qu’il remplace un autre. Il s’agit du rôle ingrat par excellence. En prenant la place de l’absent, on s’attend à des comparaisons peu flatteuses, à des regrets plus ou moins exprimés. D’ailleurs, l’unique est habituellement accolé à l’irremplaçable. Et pourtant… Ce qui rend le remplaçant exceptionnel, c’est qu’il est à la fois l’absent et le présent, l’actuel dépassant le passé, le mal-aimé et celui qui mérite d’être connu. Ce qui rend le remplaçant singulier est paradoxalement son caractère remplaçable, incarnant ainsi la conscience de l’éphémère, de la panne, de l’imprévisible et de la fin d’une phase. Le remplaçant représente un temps qui n’est jamais mort, une bifurcation vers toutes les possibilités attrayantes et effrayantes de l’avenir. Le remplaçant est un conquérant qui s’ignore, mais un individualiste qui s’impose, car il possède le pouvoir inouï de tracer les frontières du deuil.

Texte très personnel et, je suppose, passablement obscur, manuscrit trouvé dans une poche, écrit dans le train au dos d’un ticket de caisse.

15-12-2012

In & O.


À propos de Intrusion, de Natsuo Kirino

Je dois avouer que, dans le domaine littéraire, les histoires d’amour m’ennuient en général. Elles me semblent lentes, prévisibles, banales et peu audacieuses. Dans les pires cas, elles me font penser à ces gens qui parlent au téléphone dans le train, de manière à être entendues de tous les autres passagers, et qui s’offusqueraient cependant si vous intervinssiez dans leur conversation, privée, mais exhibée en public.  Quand on se demande, « mais y a-t-il de quoi faire tout un plat », vaut-il mieux abandonner la lecture? Pourtant, on aurait tort, parfois. On aurait tort de renoncer à certaines bifurcations surprenantes, aux jeux troubles du mensonge autobiographique et aux possibilités cachées de ce qui paraît évident. Le roman de Natsuo Kirino Intrusion mène ainsi d’une façon chestertonienne – Rendez visible ce que vous souhaitez cacher, les autres n’y verront que du feu- une quête littéraire autour d’une histoire d’amour d’apparence banale, de deux histoires d’amour, en réalité. Tamaki est une romancière qui commence à trouver sa liaison avec Seiji, son éditeur, trop mélancolique et sans avenir. Ses recherches en vue de composer un récit biographique sur un écrivain décédé quelques années plus tôt, Midorikawa, lui permettent d’échapper aux pesanteurs de sa vie et aux doutes après la séparation. Mais Tamaki va très vite se prendre au jeu et trouver dans le roman autobiographique de Midorikawa, intitulé Innocent, un personnage féminin, désigné uniquement par l’initiale O., qui ne semble correspondre à aucune des femmes qu’il a jadis fréquentées. On nous apprend qu’Innocent a été autrefois un texte scandaleux, mettant en scène de manière crue la vie privée de l’écrivain, le triangle formé par Midorikawa, son épouse Chiyoko, et O., sa maîtresse, aussi mystérieuse que raffinée. Midorikawa se décrit lui-même comme un homme instable, infidèle et ne cherchant que son propre plaisir. Chiyoko est une femme fruste, mal habillée, qui s’exprime dans le dialecte de Hokkaido et fait constamment des reproches à son mari. Pour sa biographie, Tamaki a besoin de savoir qui a pu servir de modèle à O., mais elle se retrouve avec plusieurs candidates possibles, toutes assez éloignées de la femme sophistiquée, habillée à l’occidentale, décrite dans le roman. Il y a bien une certaine Yumi, présente dans certains milieux littéraires, que tout le monde semble avoir détestée, mais les recherches de Tamaki ne font ressortir aucune ligne claire, aucune vérité qui puisse être superposée au discours romanesque. Et si Midorikawa avait tout inventé ? Et qui est l’innocent du roman ? L'un des personnages affirme que l'innocent est "celui qui meurt", donc celui qui ne peut plus donner sa version et qui reste définitivement, dans l'imaginaire collectif, enfermé dans l'univers de la fiction. Un entretien avec Chiyoko donnera à Tamaki quelques  clés finalement inutilisables, qui lui montreront qu’il ne faut pas chercher des informations vérifiables dans un univers littéraire. À partir de situations réelles, l’écrivain développe une voie particulière où les rapports entre la littérature et la vie se croisent et se brouillent. La biographie est ainsi un excellent piège pour les amateurs de certitudes.

Intrusion, de Natsuo Kirino, traduit du japonais par Claude Martin, Seuil  2011

Mirages de l'immortalité


A propos de Devenir immortel, et puis mourir, d’Eric Faye

Les nouvelles d’Eric Faye ont une qualité mystérieuse ; on dirait qu’elles racontent trop ou pas assez, et qu’une réponse simple –mais implicite- jaillit d’une question complexe et patiemment élaborée, pour autant que le lecteur se laisse prendre dans un réseau d’indices ténus ou ambigus. Et on s’y laisse envelopper avec plaisir dans ce style où la froideur fait précisément ressortir l’émotion, où l’essentiel est quelque part égaré dans les banalités. La question complexe est ici celle de l’immortalité, cherchée aussi bien par un écrivain anonyme, que par le jeune Kafka, par un empereur chinois ou par un scientifique français qui souhaite plus que tout au monde apercevoir la silhouette fuyante du Mont Fuji.
Dans les deux premières nouvelles, la quête de l’immortalité littéraire est gênée par des évènements externes. Ni l’écrivain anonyme ni Franz Kafka n’arrivent à écrire, le premier dérangé par des bruits étranges, le second par son travail. Aucun des deux ne peut réellement devenir écrivain, transformer les débris de vie quotidienne, dont ils sont entourés en permanence, en œuvre, pas même en esquisse. Les épaves sont encombrantes. Pour s’en dégager, il faut attendre le milieu de la nuit, ou chercher un lieu idoine, s’isoler du monde afin de reconstruire ce même monde, mais à leur propre rythme, selon leur propre vision. La littérature est une affaire de répétition, de thèmes, personnages et motifs constamment revus, réinterprétés, recadrés. Des choses qui ne meurent jamais en revenant constamment. Pour les deux écrivains, l’immortalité semble se trouver dans cette éternité cyclique, dans ce retour malheureusement perturbé. Pour l’empereur Huangdi, en revanche, l’immortalité est un désir comme un autre. Le héros de la troisième nouvelle peut tout s’offrir : des remèdes coûteux, une expédition encore plus coûteuse vers les rivages japonais, ces légendaires « îles des immortels ». Rien n’y fait. Huangdi sait que l’immortalité lui échappe, à plus ou moins longue échéance. Alors, il décide de simuler sa propre mort et d’organiser son propre mausolée avec des centaines de soldats en terre cuite et de nombreux pièges à l’adresse des voleurs et des curieux. Il regarde sa propre succession, sa propre disparition depuis la lucarne de son nouvel anonymat, toujours pas immortel mais beaucoup plus libre. Huangdi aura désormais tout son temps pour devenir un observateur paisible au lieu d’un acteur en danger, et, comme le protagoniste d’une célèbre nouvelle de Borges, il lui faudra se battre contre l’ennui lié à l’éternité…
La dernière nouvelle, intitulée Le Mur de Planck, évoque la frustration d’un physicien français qui, au cours de ses visites au Japon, n’a jamais pu voir le Mont Fuji. Peu à peu, le lecteur découvrira que le volcan est un motif récurrent, balise annonçant d’autres rendez-vous manqués. Comme le visage de l’actrice Mariko Okada, comme les souvenirs d’une ancienne rivalité ou les nuits passés à chercher sur internet la trace d’une femme jadis aimée. Ce sont encore des pièces éparpillées. Le volcan n’existerait-il que dans le domaine de l’art –peinture ou cinéma-, où les artistes auraient offert l’immortalité à un objet rêvé? L’immortalité d’un mensonge ou celle d’un souvenir, après celles de la littérature et de l’histoire, offre un troisième regard –ironique ?- sur un thème jamais épuisé.
Jardin zen. Image: P-A. Rosset
Devenir immortel, et puis mourir, Eric Faye, José Corti, 2012

Le Royaume de Rücken


À propos de Le Royaume de Rücken, de Dominique Pagnier

Personne ne semble échapper au Royaume de Rücken. Ni Wolfgang l’enfant prodige, ni son père Léopold, ni ceux qui, comme la jeune Marie-Antoinette, ont vécu toute une vie enfantine dans un monde en carton-pâte, un univers miniature paré des artifices les plus charmants : des jardins, des théâtres, des montgolfières, des boîtes à musique et des oiseaux chanteurs. Il possède une langue propre et des symboles indéchiffrables. Un domaine du merveilleux et de l’étrange qui, dans les régions allemandes et autrichiennes du XVIIIe siècle, reflétait la mosaïque de minuscules entités politiques : principautés, duchés, évêchés ou électorats. Un royaume fait de curiosité baroque, de fragilité chatoyante et de possibilités infinies, et qui finit invariablement par disparaître, parce qu’il ne peut être conservé dans une capsule de verre, comme les objets pieux d’autrefois. Artificiel, certainement, mais doté d’une cohérence esthétique indéniable. Aussi, parce qu’il est remplacé, à l’âge adulte, par le pays de « Vorne », par des rêves plus réalistes  -mais plus trompeurs et convenus-, qui ont le pouvoir d’exciter l’imagination tout en faisant oublier la nostalgie. L’empreinte du pays de Rücken demeure pourtant.
Néanmoins, si la reine pouvait  reconstituer le monde de ses rêves à l’échelle 1 :1 au Petit Trianon, il en va tout autrement pour Wolfgang et Léopold. L’enfant surdoué devenu adulte part pour Mannheim, ensuite, ce sera Paris, puis Vienne. Les contacts entre Wolfgang et son père se font rares et c’est davantage ce dernier qui continue de regretter les mirages du monde simple et prometteur de l’enfance, une époque ne connaissant ni les déceptions ni la peur de l’endettement. On assiste à des reproches épistolaires et à un amour paternel presque relégué aux oubliettes,  qui n’a plus l’occasion de s’exprimer dans la préparation des voyages ou la révision des partitions. Ce récit n’est pas une biographie de Mozart, ni de son père, mais une description du monde qui les entourait, de leur champ magnétique représenté par des jouets, des ballons ou des instruments scientifiques, par les mots issus du dialecte bavarois, par les coutumes d’un temps révolu, et par leur façon, enfin, de vivre la musique tout naturellement. Le narrateur évoque ainsi des berceuses et des opéras, le Jodel et le chant des oiseaux, la musique comme carrière et comme vocation, mais également comme atmosphère quotidienne.

Dominique Pagnier, Le Royaume de Rücken, Gallimard ‘L’un et l’autre’, 2012

Villes illusoires


À propos de La Ciutat invisible, de Emili Rosales

À la llarga he sabut que només existeix el que es perd, siguin ciutats, amors o pares

C’est une histoire de portes entrouvertes, de cachettes et de souvenirs presque enfouis, d’une quête qui n’arrive jamais à démarrer vraiment, malgré le nombre croissant de mystères qui s’abattent sur le protagoniste ce  roman catalan, le pauvre Emili Rossell qui ne demandait pas autant. Celui-ci a cependant mieux à faire que de  plonger dans la poussière de l’histoire pour chercher l’identité de son père, ou les traces de la ville invisible -étrange univers de ses jeux d’enfant- ou même un Tiepolo disparu il y a plusieurs siècles. Le passé ne l’intéresse pas. Il se dérobe à sa propre curiosité et à celle de ses amis, afin de continuer à mener la vie qui lui plaît dans sa galerie d’art de Barcelone.  Jusqu’au jour où les ruines de la ville invisible, un projet oublié du règne de Charles III, reviennent le hanter par le biais des mémoires d’un architecte toscan XVIIIe siècle, Andrea Rosselli, qui aurait travaillé à la conception d’une ville nouvelle dans le delta de l’Èbre, -Sant Carles de la Ràpita- sur le modèle de Sant Petersburg. Le récit de Rosselli permettra à Rossell de comprendre les origines du projet et les causes de son abandon. La nostalgie du roi qui regrettait toujours le Naples qu’il avait dû quitter pour des raisons dynastiques, et qui rêvait de transformer, grâce aux architectes italiens, les villes du pays pauvre  reçu en héritage, en exemples de beauté néoclassique. Rosselli devra se rendre à la cour de Russie, puis dans la région où Sant Carles doit être bâtie, mais en pure perte ; crises économiques, changements de ministres et intrigues courtisanes auront raison des plus beaux rêves architecturaux. Mais les ruines resteront là, mettant en parallèle les parcours des deux personnages qui partagent, à deux siècles de distance, une même qualité : la mise en retrait de ceux dont les illusions ne se sont pas tout à fait évanouies, mais qui préfèrent autant ne pas les explorer ou les interroger, les laissant plutôt glisser vers les territoires du rêve. Le passé est ici regardé avec scepticisme, avec une distanciation parsemée d’humour lorsqu’il s’agit d’évoquer des projets incongrus ou démesurés, qu’ils soient anciens ou actuels, que leur but soit la protection de l’environnement ou la construction d’une cité ex-nihilo. On devine que la ville invisible continuera de jouer le rôle de lieu indéchiffrable, cadre propice aux premiers amours et autres jardins secrets.

Emili Rosales, La Ciutat Invisible, Edicions 62, labutxaca, 2004

Publicité

Toulouse-Lautrec à la Belle Époque

Les reines de la scène parisienne, l'ambiance des théâtres, des cabarets et des cafés, le demi-monde et les maisons closes, l'u...