mardi 30 avril 2013

Forêt... et retour


Chers amis, après une année à écrire sur un autre support -certes, moins souvent que je ne le voudrais-, c'est ici  de nouveau que le blog Des livres, toujours des livres, reprend son activité. L'autre site sera encore actif jusqu'à la fin du mois de mai, mais je publierai désormais mes billets ici. 

Inma Abbet

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte


A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler

L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.

Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches d’horreur s'infiltrant dans une vie de famille jusqu’alors sans histoires, celle de l’ancien psychanalyste Erik Cohen, qui vient d’emménager dans un petit appartement avec sa nièce et son petit-neveu. Ce dernier, prénommé Adam, se montre doué et débrouillard, et son oncle le soupçonne de sortir du Ghetto en cachette ou de faire de la contrebande. L’atmosphère se fait de plus en plus menaçante jusqu’au jour où Adam disparaît, puis est retrouvé assassiné. Erik Cohen tente d’en savoir davantage et apprend que d’autres enfants ont été tués de la même manière en l’espace de quelques semaines. Dans une société où toute institution a disparu, ou a été dévoyée, la seule possibilité pour le psychanalyste d’apprendre la vérité est de mener lui-même l’enquête, en s’aventurant, en compagnie de son vieil ami Izzy, en dehors du Ghetto. Cela veut dire retourner dans le monde d’hier, en traversant la frontière de barbelés, alors que la promiscuité et l’enfermement imposés par les nazies ont projeté les Juifs du Ghetto dans un temps beaucoup plus reculé, qui ressemble plutôt au Moyen Âge, avec ses charrettes qui ramassent les morts de faim et de froid, ses épidémies, l'importance des rumeurs, le retour des superstitions...

C’est probablement l’un des aspects les plus troublants de ce roman, ce décalage temporel où la musique, les souvenirs de voyages à une époque révolue -et pourtant assez proche- apparaissent comme un écho de plus en plus faible, où deux univers totalement différents cohabitent à quelques mètres de distance. L’enfermement implique aussi le fait de se concentrer sur la survie, et de nouveaux codes de comportement se développent. Le narrateur évoque les anagrammes comme mode de communication discret, mais également la difficulté à comprendre les signaux d’alerte qui auraient dû l’interpeller dans des conditions normales. Sauf que la normalité n’existe plus dans cette prison qui n’est que l’antichambre du projet d’extermination nazie. Le monde d’hier, avec ses habitudes, ses lois et ses valeurs, réapparaît cependant de manière fantomatique, mais persistante, dans des références au cinéma, dans ce qui me semble être l’un des motifs récurrents du roman.

C’est ainsi que deux des personnages incarnant la justice à différents moments du récit ont pour modèles, certes très lointains, des héros cinématographiques et des acteurs populaires ; c’est ainsi que les salles de cinéma deviennent le lieu où les adolescentes s'évadent quelques instants, quand elles peuvent échapper au Ghetto. Certains détails rappellent également des films d’épouvante des années 1920, ou l’esthétique expressionniste dans la peinture. Le tout réussit à donner aux personnages et à la trame une épaisseur et une singularité qui ne peuvent que favoriser la réflexion sur la place accordée aux victimes de manière individuelle, même à une époque bouleversée.


Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler, traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Buchet Chastel

Reflets


Hiver 2013


Le début de la tyrannie et la fin de tout


A propos de Le début de la tyrannie, de Tristane Banon

Alice s’efface ; elle n’est plus qu’une ombre bienveillante dans la vie de sa mère, l’impérieuse, égocentrique et hypocondriaque Maud. Lorsque Maud tombe gravement malade, cette fois pour de bon, son emprise sur Alice, dont la vie se résume à des bribes, à des fragments tôt ou tard interrompus, se fait encore plus pesante, absolue. Maud est une sorte de Reine des Neiges ; elle fait jouer à sa fille le curieux rôle d’une dame de compagnie des temps postmodernes, qui l’accompagne dans ses voyages, qui est souvent humiliée et jamais remerciée. Pourtant, Alice rêve, ou a jadis rêvé d’un rôle de princesse, d’une place de choix, dans son imaginaire de petite fille. Mais les princesses, comme celle du célèbre tableau de Vélasquez Les Menines, sont destinées à s’épanouir sur le devant de la scène, là où convergent tous les regards, tandis que dans ce Début de la tyrannie, le centre est constamment envahi par une mère qui n’a jamais été réellement intéressé par la maternité. Elle s’est occupée davantage de sa propre réussite, de ses amours, de ses maladies « connues d’elle seule ». La place de prima donna irremplaçable est prise, et Maud ne la lâchera pas, même pas à l’article de la mort –surtout pas à ce moment-là, occasion unique de (re)devenir le centre d’attention-. En prime, Maud a vécu une « vraie » enfance malheureuse, subi des « vrais » mauvais traitements ; tout cela lui sert à se constituer un bon stock de justifications et autres excuses, et, surtout, à décourager chez sa fille la moindre velléité de révolte. Il ne reste donc à Alice qu’à s’exiler dans son monde en sourdine, à se nourrir de pauvres miettes d’amour et d’amitié, à se demander pourquoi dans Princesse Sarah, l’un des dessins animés de son enfance, l’héroïne trouve sa mère « à la fin de tout ».

Peut-être que, pour qu’il y ait une fin, il faut simplement qu’il y ait eu un début, des étapes, phases, progressions… Ici, le temps n’existe pas, car on ne trouve pas ces marqueurs chronologiques qui sont la révolte adolescente, la séparation, les amis et les amoureux, ou, lorsqu'on les trouve, ils évoluent toujours en marge du monde de la mère. Et pourtant, l’on comprend que l’opposition de la fille au monde de ses parents, surtout à celui de la mère, à ses normes et à ses attentes, deviendrait une balise temporelle, une date mémorable qui éloignerait Alice de cette zone grise où l’on n’est ni enfant, ni adulte, serait un signe sans équivoque qu’il est, à certains moments, essentiel de passer à autre chose.
Sans la rébellion de la fille, l’enfance et la tyrannie maternelle se prolongent indéfiniment, et ce sont seulement la réalité inéluctable de la maladie, et l’affaiblissement conséquent du tyran, qui permettent enfin à Alice de se poser des questions et d’envisager, au-delà de la souffrance provoquée par la disparition, le miroitement d’une liberté inattendue.

Le portrait d’une mère dominatrice, couplé à son pendant inversé, celui d’une fille dont le vernis de soumission commence à se craqueler, est pour moi l’un des aspects les plus intéressants de ce roman, avec, également, une réflexion menée avec subtilité et pas mal d’humour, à propos de l’attente d’une reconnaissance et d’un amour qui ne sont jamais au rendez-vous. Parfois, les illusions perdues ne s’évanouissent que trop lentement.

Le début de la tyrannie, de Tristane Banon, Julliard, 2013

Libres !, par le collectif La Main Invisible


La liberté est un concept malaisé à définir. Comme tous les mots dont l’héritage s’étend à travers l’histoire, tout en continuant d’être actuels et vivants, avec de nombreuses significations et des usages encore plus nombreux, son sens peut paraître à la fois précis et nébuleux. Chacun possède une définition de la liberté qui lui est propre, de son champ d’application et de ses limites. Cela tient à des raisons de culture générale, de lectures et d’expériences personnelles. Le libéralisme, comme courant de pensée issu de la notion de liberté a souvent été l’objet d’un pareil éparpillement sémantique. Il serait réducteur de classer le libéralisme parmi les doctrines économiques, ou de le borner à une attitude évasive concernant les questions de société, d’en faire un élément d’idéologie politique ou un principe abstrait de droit, voire une forme d’individualisme ne s’appliquant que dans certaines situations. Or, le libéralisme est toute une philosophie, où la réflexion, partant de l’individu et de ses droits naturels, peut jouer un grand rôle dans tous les domaines de la vie. Il est ainsi surprenant, rare et intellectuellement stimulant de lire un ouvrage comme Libres !, dans lequel une centaine d’auteurs de tout horizon –ils sont chefs d’entreprise, avocats, étudiants, artistes, enseignants, économistes, journalistes, architectes, informaticiens, écrivains etc…-  se sont donné rendez-vous pour analyser, chacun dans leur domaine, la question de la liberté dans une multitude d’aspects. En lisant les différents articles, le libéralisme apparaît, loin du rejet irrationnel dont il fait l’objet chez un certain nombre d’auteurs et de communicateurs –qui l’affublent des préfixes hyperboliques et vides de sens, tels néo- et ultra-, ou de l’adjectif infamant sauvage-, comme la seule pensée s’adressant à la fois à la majorité et à la plus petite minorité qui soit, c’est-à-dire l’individu.

On y retrouve des problématiques d’ordre général et des questions davantage françaises. Le livre explore un grand nombre de situations concrètes, et des sujets comme le travail, l’entreprise, la monnaie, l’éducation, la recherche, le jeu, l’immigration, le système de soins, l’euthanasie, le commerce… On apprend, par exemple, que L’État Prend la Moitié de Votre Salaire, par D. Vincent ou  Le Triste Déclin du Port de Marseille, par B. Dimessaglio. Il y est également question du miroir déformant des médias et du manque d’information chez un public, que l’on voudrait plus éclairé, de journalistes et d’étudiants (La Propagande Antilibérale, par Ch. Anderson et L’Inculture Économique des Français, par J-L. Caccomo). Il est question de la définition de la propriété privée, principe essentiel des libertés économiques (Libéralisme et Propriété Privée, par H. Lepage), du rapport, basé sur l’histoire du XVIIIe siècle, entre l’impôt et la révolution (L’Impôt Mène Toujours à la Révolution, par Th. Heinis). On y retrouve un grand nombre de situations où la liberté individuelle, au-delà des idéologies et des distinctions droite-gauche, se révèle une valeur indispensable pour le développement et la survie de toute société. Une liberté trop souvent contrée ou entravée par des mesures étatiques ou collectivistes, par des institutions visant le « bien commun » qui, en établissant des règlements et des plans, escamotent les parcelles de droit individuel que les auteurs de cet ouvrage nous invitent à nous réapproprier.

Ces réflexions sur la liberté sont souvent accompagnées de citations d’écrivains, économistes, philosophes anciens ou contemporains. D’Épictète à Murray Rothbard, en passant par Adam Smith, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, parmi bien d’autres. Leur pensée mène le lecteur à percevoir l’État comme une notion abstraite, une illusion d’unité et d’égalité dont la puissance, sous prétexte de « justice sociale », abrite toujours le germe du désordre, de la dérive totalitaire et de l’esclavage, ce qui est toujours compris dans l’idée de façonner, de planifier la vie publique et privée des individus. À l’encontre des pires utopies, la pensée libérale exprimée par les auteurs de Libres !, appuyée sur celle d’indispensables prédécesseurs, nous rappelle la complexité des rapports humains, les avantages de l’imprévisibilité, du libre choix et du marché libre, l’intérêt de toute société à ne pas brimer ou briser les échanges spontanés, le besoin de respecter les principes de libre consentement, de non-agression, la primauté de l’Être humain sur l’intérêt général de la société...  On prend conscience du fait que, loin d’être un acquis, la liberté est un bien fragile ; méprisée en politique, il est toujours plus difficile de la revendiquer, car la notion de responsabilité qui va avec est peu rassurante et il peut paraître plus confortable d’évoluer dans un monde aux valeurs figées, aux normes dictées par d’autres. Pourtant, s’interroger sur la liberté est un exercice d’honnêteté intellectuelle nécessaire.

Cependant, le fait de considérer la question de la liberté ancrée dans le moment présent, n’empêche pas les projections sur l’avenir des sociétés, où la volonté des citoyens –et l’affaiblissement du pouvoir étatique- entraînerait des organisations nouvelles fondées sur la primauté du droit et les rapports contractuels à la place de la contrainte exercée par le pouvoir politique actuel. C’est ainsi que la panarchie (A. Genestine, La Panarchie) apparaît comme une vision possible d’une structure ou communauté humaine à laquelle chacun pourrait s’associer librement, dont la gouvernance serait une affaire de libre choix, où les règles du droit international s’appliqueraient aux rapports entre individus. Un monde basé sur le libre consentement et le libre-échange, naturellement  équilibré, en somme. La plausibilité d’organisations humaines sans État éloigne la notion de panarchie d’une quelconque utopie. Ressemblerait-elle davantage à l’idée d’une Ville-État, avec les avantages de la proximité entre les habitants, ce qui empêcherait toute planification imposée de l’extérieur ? L’exemple de la ville me fait penser que, aussi séduisante que l’idée de panarchie puisse paraître, elle ne serait pas à l’abri de certaines fragilités. Une ville a toujours des portes, au sens métaphorique du terme. Les frontières d’une ville ou communauté librement organisée et choisie sont comprises dans les règles du jeu que ses habitants ont acceptées. Ces règles de jeu peuvent évoluer, mais, souvent, c’est l’environnement et l’espace qui évolue avant. Si les utopies architecturales et urbanistiques du XXe siècle sont un mauvais exemple –les différences entre les projets d’origine et l’évolution de l’espace et de son affectation tiennent davantage au fait qu’elles ont été imaginées et mises en place en prévoyant les besoins des futurs habitants, mais sans leur concours-, les changements d’affectation, d’utilité ou de sens de l’espace semblent être des constantes, des développements inéluctables dans l’histoire des villes. Cela concerne particulièrement la gestion de la complexité. Personne ne peut prévoir l’évolution de la ville, la manière dont elle va, soit péricliter, soit se développer. La règle du jeu d’une communauté pourrait-elle accompagner son expansion ? En défaisant la notion d’utopie, toujours liée à un environnement fermé, la coexistence de plusieurs sociétés qui évolueraient pacifiquement, chacune avec leurs règles précises et toutes dans le respect des droits individuels et de la propriété n’a rien d’impossible. Peut-être que certains traits de la panarchie existent déjà dans l’entre-deux villes, dans les villages où s’installent d’anciens citadins qui tournent définitivement le dos à la ville au sens classique pour vivre « entre soi », choisir leurs écoles, leur gestion de la sécurité, leurs voisins… Les révolutions les plus efficaces sont les plus paisibles.

Libres ! Collectif La Main Invisible, Editions Roguet 2012. Ulrich Genisson & Stéphane Geyres ont initié, organisé et porté ce projet jusqu’à sa publication totalement bénévolement en parallèle de leurs emplois respectifs.

http://lamaininvisible.org/

libres

Livres lus (5)


A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.

« Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. »
Les règles du jeu ne sont pas identiques dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappelle sans ménagement son agent, Elsie, passionnée de mystères et de chocolat. Ce duo va pourtant être confronté à la disparition, ou plutôt le suicide de l’ex-épouse d’Ethelred, qui a eu lieu en respectant un certain nombre de lieux communs du roman à l’eau de rose, pratiqué également par Ethelred sous pseudonyme féminin. Bien entendu, toute l’histoire est tellement cousue de fil blanc que le malheureux écrivain va très vite être accusé d’avoir tué sa fantasque et peu fiable ex-femme, et devra en plus supporter l’intrusion d’Elsie, qui trouve là l’occasion idéale de s’improviser détective. Si les fausses pistes servent à égarer le lecteur, avec sa complicité, il se peut aussi que les vraies jouent le même rôle, surtout lorsqu’on a un nombre assez restreint de solutions possibles et que, pour trouver la vraie, il faut peut-être regarder davantage de loin que de près, voire de trouver des idées dans un autre genre littéraire…
Dans «Le dévouement du suspect x », de Keigo Higashino, le problème des plans très –trop- soigneusement conçus par un esprit rationnel, et des événements imprévisibles qui peuvent tout bouleverser nous est présenté par le biais de l’histoire du professeur Ishigami, mathématicien introverti, amoureux de sa voisine Yasuko, qui élève seule sa fille et tente de recommencer sa vie loin de la violence de son ancien compagnon. Lorsque celui-ci réussit à retrouver sa trace, Yasuko le tue pour se défendre. Son voisin lui propose alors de la protéger en organisant un alibi parfait, et cela semble fonctionner. Sauf que le plan d’Ishigami ne tient pas compte de la volatilité des émotions, de l’intermittence des sentiments et des entorses qu’on peut faire, ou pas, à la règle du jeu. C’est ainsi, par exemple qu’il se demande pourquoi les pions pris aux échecs ne peuvent pas être considérés comme des prises de guerre. Le physicien Yukawa, ami d’Ishigami, le soupçonne de ne pas être étranger à la conception d’un problème d’alibi insoluble, mais Yukawa croit également son ami imperméable aux émotions. C’est peut-être en se concentrant sur la relation quasi inexistante qui l’unissait à sa voisine qu’il peut y voir plus clair. Car cela lui permettrait de voir un problème sous deux angles différents, en se rappelant l’ancien défi lancé par Ishigami : est-il plus difficile de chercher la solution à un problème que de la vérifier ?


Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l’anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012

Le Dévouement du suspect x, de Keigo Higashino, traduit du japonais par Sophie Refle, Babel Noir, 2012

Sans titre, 2006, crayon et aquarelle sur papier, par moi-même


Éloge du remplaçant


Personne n’aime se dire qu’il remplace un autre. Il s’agit du rôle ingrat par excellence. En prenant la place de l’absent, on s’attend à des comparaisons peu flatteuses, à des regrets plus ou moins exprimés. D’ailleurs, l’unique est habituellement accolé à l’irremplaçable. Et pourtant… Ce qui rend le remplaçant exceptionnel, c’est qu’il est à la fois l’absent et le présent, l’actuel dépassant le passé, le mal-aimé et celui qui mérite d’être connu. Ce qui rend le remplaçant singulier est paradoxalement son caractère remplaçable, incarnant ainsi la conscience de l’éphémère, de la panne, de l’imprévisible et de la fin d’une phase. Le remplaçant représente un temps qui n’est jamais mort, une bifurcation vers toutes les possibilités attrayantes et effrayantes de l’avenir. Le remplaçant est un conquérant qui s’ignore, mais un individualiste qui s’impose, car il possède le pouvoir inouï de tracer les frontières du deuil.

Texte très personnel et, je suppose, passablement obscur, manuscrit trouvé dans une poche, écrit dans le train au dos d’un ticket de caisse.

15-12-2012

In & O.


À propos de Intrusion, de Natsuo Kirino

Je dois avouer que, dans le domaine littéraire, les histoires d’amour m’ennuient en général. Elles me semblent lentes, prévisibles, banales et peu audacieuses. Dans les pires cas, elles me font penser à ces gens qui parlent au téléphone dans le train, de manière à être entendues de tous les autres passagers, et qui s’offusqueraient cependant si vous intervinssiez dans leur conversation, privée, mais exhibée en public.  Quand on se demande, « mais y a-t-il de quoi faire tout un plat », vaut-il mieux abandonner la lecture? Pourtant, on aurait tort, parfois. On aurait tort de renoncer à certaines bifurcations surprenantes, aux jeux troubles du mensonge autobiographique et aux possibilités cachées de ce qui paraît évident. Le roman de Natsuo Kirino Intrusion mène ainsi d’une façon chestertonienne – Rendez visible ce que vous souhaitez cacher, les autres n’y verront que du feu- une quête littéraire autour d’une histoire d’amour d’apparence banale, de deux histoires d’amour, en réalité. Tamaki est une romancière qui commence à trouver sa liaison avec Seiji, son éditeur, trop mélancolique et sans avenir. Ses recherches en vue de composer un récit biographique sur un écrivain décédé quelques années plus tôt, Midorikawa, lui permettent d’échapper aux pesanteurs de sa vie et aux doutes après la séparation. Mais Tamaki va très vite se prendre au jeu et trouver dans le roman autobiographique de Midorikawa, intitulé Innocent, un personnage féminin, désigné uniquement par l’initiale O., qui ne semble correspondre à aucune des femmes qu’il a jadis fréquentées. On nous apprend qu’Innocent a été autrefois un texte scandaleux, mettant en scène de manière crue la vie privée de l’écrivain, le triangle formé par Midorikawa, son épouse Chiyoko, et O., sa maîtresse, aussi mystérieuse que raffinée. Midorikawa se décrit lui-même comme un homme instable, infidèle et ne cherchant que son propre plaisir. Chiyoko est une femme fruste, mal habillée, qui s’exprime dans le dialecte de Hokkaido et fait constamment des reproches à son mari. Pour sa biographie, Tamaki a besoin de savoir qui a pu servir de modèle à O., mais elle se retrouve avec plusieurs candidates possibles, toutes assez éloignées de la femme sophistiquée, habillée à l’occidentale, décrite dans le roman. Il y a bien une certaine Yumi, présente dans certains milieux littéraires, que tout le monde semble avoir détestée, mais les recherches de Tamaki ne font ressortir aucune ligne claire, aucune vérité qui puisse être superposée au discours romanesque. Et si Midorikawa avait tout inventé ? Et qui est l’innocent du roman ? L'un des personnages affirme que l'innocent est "celui qui meurt", donc celui qui ne peut plus donner sa version et qui reste définitivement, dans l'imaginaire collectif, enfermé dans l'univers de la fiction. Un entretien avec Chiyoko donnera à Tamaki quelques  clés finalement inutilisables, qui lui montreront qu’il ne faut pas chercher des informations vérifiables dans un univers littéraire. À partir de situations réelles, l’écrivain développe une voie particulière où les rapports entre la littérature et la vie se croisent et se brouillent. La biographie est ainsi un excellent piège pour les amateurs de certitudes.

Intrusion, de Natsuo Kirino, traduit du japonais par Claude Martin, Seuil  2011

Mirages de l'immortalité


A propos de Devenir immortel, et puis mourir, d’Eric Faye

Les nouvelles d’Eric Faye ont une qualité mystérieuse ; on dirait qu’elles racontent trop ou pas assez, et qu’une réponse simple –mais implicite- jaillit d’une question complexe et patiemment élaborée, pour autant que le lecteur se laisse prendre dans un réseau d’indices ténus ou ambigus. Et on s’y laisse envelopper avec plaisir dans ce style où la froideur fait précisément ressortir l’émotion, où l’essentiel est quelque part égaré dans les banalités. La question complexe est ici celle de l’immortalité, cherchée aussi bien par un écrivain anonyme, que par le jeune Kafka, par un empereur chinois ou par un scientifique français qui souhaite plus que tout au monde apercevoir la silhouette fuyante du Mont Fuji.
Dans les deux premières nouvelles, la quête de l’immortalité littéraire est gênée par des évènements externes. Ni l’écrivain anonyme ni Franz Kafka n’arrivent à écrire, le premier dérangé par des bruits étranges, le second par son travail. Aucun des deux ne peut réellement devenir écrivain, transformer les débris de vie quotidienne, dont ils sont entourés en permanence, en œuvre, pas même en esquisse. Les épaves sont encombrantes. Pour s’en dégager, il faut attendre le milieu de la nuit, ou chercher un lieu idoine, s’isoler du monde afin de reconstruire ce même monde, mais à leur propre rythme, selon leur propre vision. La littérature est une affaire de répétition, de thèmes, personnages et motifs constamment revus, réinterprétés, recadrés. Des choses qui ne meurent jamais en revenant constamment. Pour les deux écrivains, l’immortalité semble se trouver dans cette éternité cyclique, dans ce retour malheureusement perturbé. Pour l’empereur Huangdi, en revanche, l’immortalité est un désir comme un autre. Le héros de la troisième nouvelle peut tout s’offrir : des remèdes coûteux, une expédition encore plus coûteuse vers les rivages japonais, ces légendaires « îles des immortels ». Rien n’y fait. Huangdi sait que l’immortalité lui échappe, à plus ou moins longue échéance. Alors, il décide de simuler sa propre mort et d’organiser son propre mausolée avec des centaines de soldats en terre cuite et de nombreux pièges à l’adresse des voleurs et des curieux. Il regarde sa propre succession, sa propre disparition depuis la lucarne de son nouvel anonymat, toujours pas immortel mais beaucoup plus libre. Huangdi aura désormais tout son temps pour devenir un observateur paisible au lieu d’un acteur en danger, et, comme le protagoniste d’une célèbre nouvelle de Borges, il lui faudra se battre contre l’ennui lié à l’éternité…
La dernière nouvelle, intitulée Le Mur de Planck, évoque la frustration d’un physicien français qui, au cours de ses visites au Japon, n’a jamais pu voir le Mont Fuji. Peu à peu, le lecteur découvrira que le volcan est un motif récurrent, balise annonçant d’autres rendez-vous manqués. Comme le visage de l’actrice Mariko Okada, comme les souvenirs d’une ancienne rivalité ou les nuits passés à chercher sur internet la trace d’une femme jadis aimée. Ce sont encore des pièces éparpillées. Le volcan n’existerait-il que dans le domaine de l’art –peinture ou cinéma-, où les artistes auraient offert l’immortalité à un objet rêvé? L’immortalité d’un mensonge ou celle d’un souvenir, après celles de la littérature et de l’histoire, offre un troisième regard –ironique ?- sur un thème jamais épuisé.
Jardin zen. Image: P-A. Rosset
Devenir immortel, et puis mourir, Eric Faye, José Corti, 2012

Le Royaume de Rücken


À propos de Le Royaume de Rücken, de Dominique Pagnier

Personne ne semble échapper au Royaume de Rücken. Ni Wolfgang l’enfant prodige, ni son père Léopold, ni ceux qui, comme la jeune Marie-Antoinette, ont vécu toute une vie enfantine dans un monde en carton-pâte, un univers miniature paré des artifices les plus charmants : des jardins, des théâtres, des montgolfières, des boîtes à musique et des oiseaux chanteurs. Il possède une langue propre et des symboles indéchiffrables. Un domaine du merveilleux et de l’étrange qui, dans les régions allemandes et autrichiennes du XVIIIe siècle, reflétait la mosaïque de minuscules entités politiques : principautés, duchés, évêchés ou électorats. Un royaume fait de curiosité baroque, de fragilité chatoyante et de possibilités infinies, et qui finit invariablement par disparaître, parce qu’il ne peut être conservé dans une capsule de verre, comme les objets pieux d’autrefois. Artificiel, certainement, mais doté d’une cohérence esthétique indéniable. Aussi, parce qu’il est remplacé, à l’âge adulte, par le pays de « Vorne », par des rêves plus réalistes  -mais plus trompeurs et convenus-, qui ont le pouvoir d’exciter l’imagination tout en faisant oublier la nostalgie. L’empreinte du pays de Rücken demeure pourtant.
Néanmoins, si la reine pouvait  reconstituer le monde de ses rêves à l’échelle 1 :1 au Petit Trianon, il en va tout autrement pour Wolfgang et Léopold. L’enfant surdoué devenu adulte part pour Mannheim, ensuite, ce sera Paris, puis Vienne. Les contacts entre Wolfgang et son père se font rares et c’est davantage ce dernier qui continue de regretter les mirages du monde simple et prometteur de l’enfance, une époque ne connaissant ni les déceptions ni la peur de l’endettement. On assiste à des reproches épistolaires et à un amour paternel presque relégué aux oubliettes,  qui n’a plus l’occasion de s’exprimer dans la préparation des voyages ou la révision des partitions. Ce récit n’est pas une biographie de Mozart, ni de son père, mais une description du monde qui les entourait, de leur champ magnétique représenté par des jouets, des ballons ou des instruments scientifiques, par les mots issus du dialecte bavarois, par les coutumes d’un temps révolu, et par leur façon, enfin, de vivre la musique tout naturellement. Le narrateur évoque ainsi des berceuses et des opéras, le Jodel et le chant des oiseaux, la musique comme carrière et comme vocation, mais également comme atmosphère quotidienne.

Dominique Pagnier, Le Royaume de Rücken, Gallimard ‘L’un et l’autre’, 2012

Villes illusoires


À propos de La Ciutat invisible, de Emili Rosales

À la llarga he sabut que només existeix el que es perd, siguin ciutats, amors o pares

C’est une histoire de portes entrouvertes, de cachettes et de souvenirs presque enfouis, d’une quête qui n’arrive jamais à démarrer vraiment, malgré le nombre croissant de mystères qui s’abattent sur le protagoniste ce  roman catalan, le pauvre Emili Rossell qui ne demandait pas autant. Celui-ci a cependant mieux à faire que de  plonger dans la poussière de l’histoire pour chercher l’identité de son père, ou les traces de la ville invisible -étrange univers de ses jeux d’enfant- ou même un Tiepolo disparu il y a plusieurs siècles. Le passé ne l’intéresse pas. Il se dérobe à sa propre curiosité et à celle de ses amis, afin de continuer à mener la vie qui lui plaît dans sa galerie d’art de Barcelone.  Jusqu’au jour où les ruines de la ville invisible, un projet oublié du règne de Charles III, reviennent le hanter par le biais des mémoires d’un architecte toscan XVIIIe siècle, Andrea Rosselli, qui aurait travaillé à la conception d’une ville nouvelle dans le delta de l’Èbre, -Sant Carles de la Ràpita- sur le modèle de Sant Petersburg. Le récit de Rosselli permettra à Rossell de comprendre les origines du projet et les causes de son abandon. La nostalgie du roi qui regrettait toujours le Naples qu’il avait dû quitter pour des raisons dynastiques, et qui rêvait de transformer, grâce aux architectes italiens, les villes du pays pauvre  reçu en héritage, en exemples de beauté néoclassique. Rosselli devra se rendre à la cour de Russie, puis dans la région où Sant Carles doit être bâtie, mais en pure perte ; crises économiques, changements de ministres et intrigues courtisanes auront raison des plus beaux rêves architecturaux. Mais les ruines resteront là, mettant en parallèle les parcours des deux personnages qui partagent, à deux siècles de distance, une même qualité : la mise en retrait de ceux dont les illusions ne se sont pas tout à fait évanouies, mais qui préfèrent autant ne pas les explorer ou les interroger, les laissant plutôt glisser vers les territoires du rêve. Le passé est ici regardé avec scepticisme, avec une distanciation parsemée d’humour lorsqu’il s’agit d’évoquer des projets incongrus ou démesurés, qu’ils soient anciens ou actuels, que leur but soit la protection de l’environnement ou la construction d’une cité ex-nihilo. On devine que la ville invisible continuera de jouer le rôle de lieu indéchiffrable, cadre propice aux premiers amours et autres jardins secrets.

Emili Rosales, La Ciutat Invisible, Edicions 62, labutxaca, 2004

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Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères , de Tahmima Anam Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amo...