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Articles

Affichage des articles du avril, 2013

Forêt... et retour

Chers amis, après une année à écrire sur un autre support -certes, moins souvent que je ne le voudrais-, c'est ici  de nouveau que le blog Des livres, toujours des livres, reprend son activité. L'autre site sera encore actif jusqu'à la fin du mois de mai, mais je publierai désormais mes billets ici. 
Inma Abbet

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte

A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler
L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.
Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches…

Reflets

Hiver 2013

Le début de la tyrannie et la fin de tout

A propos de Le début de la tyrannie, de Tristane Banon
Alice s’efface ; elle n’est plus qu’une ombre bienveillante dans la vie de sa mère, l’impérieuse, égocentrique et hypocondriaque Maud. Lorsque Maud tombe gravement malade, cette fois pour de bon, son emprise sur Alice, dont la vie se résume à des bribes, à des fragments tôt ou tard interrompus, se fait encore plus pesante, absolue. Maud est une sorte de Reine des Neiges ; elle fait jouer à sa fille le curieux rôle d’une dame de compagnie des temps postmodernes, qui l’accompagne dans ses voyages, qui est souvent humiliée et jamais remerciée. Pourtant, Alice rêve, ou a jadis rêvé d’un rôle de princesse, d’une place de choix, dans son imaginaire de petite fille. Mais les princesses, comme celle du célèbre tableau de Vélasquez Les Menines, sont destinées à s’épanouir sur le devant de la scène, là où convergent tous les regards, tandis que dans ce Début de la tyrannie, le centre est constamment envahi par une mère qui n’a jamais été rée…

Libres !, par le collectif La Main Invisible

La liberté est un concept malaisé à définir. Comme tous les mots dont l’héritage s’étend à travers l’histoire, tout en continuant d’être actuels et vivants, avec de nombreuses significations et des usages encore plus nombreux, son sens peut paraître à la fois précis et nébuleux. Chacun possède une définition de la liberté qui lui est propre, de son champ d’application et de ses limites. Cela tient à des raisons de culture générale, de lectures et d’expériences personnelles. Le libéralisme, comme courant de pensée issu de la notion de liberté a souvent été l’objet d’un pareil éparpillement sémantique. Il serait réducteur de classer le libéralisme parmi les doctrines économiques, ou de le borner à une attitude évasive concernant les questions de société, d’en faire un élément d’idéologie politique ou un principe abstrait de droit, voire une forme d’individualisme ne s’appliquant que dans certaines situations. Or, le libéralisme est toute une philosophie, où la réflexion, partant de l’in…

Livres lus (5)

A propos de « Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage », de L.C. Tyler et « Le Dévouement du suspect x », de Keigo Higashino.
« Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour elle. Les règles sont différentes dans les histoires d’amour. Roméo peut tuer Tybalt et rester un gentil. Moi, au moins, je n’ai jamais poignardé le cousin de personne dans une querelle d’ivrognes. » Les règles du jeu ne sont pas identiques dans les romans policiers et dans les romans d’amour. Le lecteur n’a pas les mêmes attentes, les mêmes souvenirs d’anciennes lectures, et surtout n’applique pas les mêmes clichés lorsqu’il s’agit de résoudre des énigmes. Parmi les cadeaux de Noël de l’année dernière, j’ai trouvé ces deux livres qui évoquent, chacun à leur manière, l’influence de ce que le lecteur croit savoir déjà dans le déroulement d’une intrigue. Dans « Étrange suicide… », On part des illusions égarées de l’écrivain de romans policiers Ethelred Tressider, dont le parcours s’essouffle, ce qui lui rappell…

Sans titre, 2006, crayon et aquarelle sur papier, par moi-même

Éloge du remplaçant

Personne n’aime se dire qu’il remplace un autre. Il s’agit du rôle ingrat par excellence. En prenant la place de l’absent, on s’attend à des comparaisons peu flatteuses, à des regrets plus ou moins exprimés. D’ailleurs, l’unique est habituellement accolé à l’irremplaçable. Et pourtant… Ce qui rend le remplaçant exceptionnel, c’est qu’il est à la fois l’absent et le présent, l’actuel dépassant le passé, le mal-aimé et celui qui mérite d’être connu. Ce qui rend le remplaçant singulier est paradoxalement son caractère remplaçable, incarnant ainsi la conscience de l’éphémère, de la panne, de l’imprévisible et de la fin d’une phase. Le remplaçant représente un temps qui n’est jamais mort, une bifurcation vers toutes les possibilités attrayantes et effrayantes de l’avenir. Le remplaçant est un conquérant qui s’ignore, mais un individualiste qui s’impose, car il possède le pouvoir inouï de tracer les frontières du deuil.
Texte très personnel et, je suppose, passablement obscur, manuscrit trou…

In & O.

À propos de Intrusion, de Natsuo Kirino
Je dois avouer que, dans le domaine littéraire, les histoires d’amour m’ennuient en général. Elles me semblent lentes, prévisibles, banales et peu audacieuses. Dans les pires cas, elles me font penser à ces gens qui parlent au téléphone dans le train, de manière à être entendues de tous les autres passagers, et qui s’offusqueraient cependant si vous intervinssiez dans leur conversation, privée, mais exhibée en public.  Quand on se demande, « mais y a-t-il de quoi faire tout un plat », vaut-il mieux abandonner la lecture? Pourtant, on aurait tort, parfois. On aurait tort de renoncer à certaines bifurcations surprenantes, aux jeux troubles du mensonge autobiographique et aux possibilités cachées de ce qui paraît évident. Le roman de Natsuo Kirino Intrusion mène ainsi d’une façon chestertonienne – Rendez visible ce que vous souhaitez cacher, les autres n’y verront que du feu- une quête littéraire autour d’une histoire d’amour d’apparence banale, de …

Mirages de l'immortalité

A propos de Devenir immortel, et puis mourir, d’Eric Faye
Les nouvelles d’Eric Faye ont une qualité mystérieuse ; on dirait qu’elles racontent trop ou pas assez, et qu’une réponse simple –mais implicite- jaillit d’une question complexe et patiemment élaborée, pour autant que le lecteur se laisse prendre dans un réseau d’indices ténus ou ambigus. Et on s’y laisse envelopper avec plaisir dans ce style où la froideur fait précisément ressortir l’émotion, où l’essentiel est quelque part égaré dans les banalités. La question complexe est ici celle de l’immortalité, cherchée aussi bien par un écrivain anonyme, que par le jeune Kafka, par un empereur chinois ou par un scientifique français qui souhaite plus que tout au monde apercevoir la silhouette fuyante du Mont Fuji. Dans les deux premières nouvelles, la quête de l’immortalité littéraire est gênée par des évènements externes. Ni l’écrivain anonyme ni Franz Kafka n’arrivent à écrire, le premier dérangé par des bruits étranges, le second par…

Le Royaume de Rücken

À propos de Le Royaume de Rücken, de Dominique Pagnier
Personne ne semble échapper au Royaume de Rücken. Ni Wolfgang l’enfant prodige, ni son père Léopold, ni ceux qui, comme la jeune Marie-Antoinette, ont vécu toute une vie enfantine dans un monde en carton-pâte, un univers miniature paré des artifices les plus charmants : des jardins, des théâtres, des montgolfières, des boîtes à musique et des oiseaux chanteurs. Il possède une langue propre et des symboles indéchiffrables. Un domaine du merveilleux et de l’étrange qui, dans les régions allemandes et autrichiennes du XVIIIe siècle, reflétait la mosaïque de minuscules entités politiques : principautés, duchés, évêchés ou électorats. Un royaume fait de curiosité baroque, de fragilité chatoyante et de possibilités infinies, et qui finit invariablement par disparaître, parce qu’il ne peut être conservé dans une capsule de verre, comme les objets pieux d’autrefois. Artificiel, certainement, mais doté d’une cohérence esthétique indéniable.…

Villes illusoires

À propos de La Ciutat invisible, de Emili Rosales
À la llarga he sabut que només existeix el que es perd, siguin ciutats, amors o pares
C’est une histoire de portes entrouvertes, de cachettes et de souvenirs presque enfouis, d’une quête qui n’arrive jamais à démarrer vraiment, malgré le nombre croissant de mystères qui s’abattent sur le protagoniste ce  roman catalan, le pauvre Emili Rossell qui ne demandait pas autant. Celui-ci a cependant mieux à faire que de  plonger dans la poussière de l’histoire pour chercher l’identité de son père, ou les traces de la ville invisible -étrange univers de ses jeux d’enfant- ou même un Tiepolo disparu il y a plusieurs siècles. Le passé ne l’intéresse pas. Il se dérobe à sa propre curiosité et à celle de ses amis, afin de continuer à mener la vie qui lui plaît dans sa galerie d’art de Barcelone.  Jusqu’au jour où les ruines de la ville invisible, un projet oublié du règne de Charles III, reviennent le hanter par le biais des mémoires d’un architecte …