lundi 22 juillet 2013

Crise d'asthme

A propos de Crise d’asthme, d’Etgar Keret

Le merveilleux se dissimule dans la banalité pour se montrer avec éclat à l’instant le moins attendu. Il s’agit d’un schéma habituel dans de nombreux récits fantastiques. Ici, il sort d’un chapeau de magicien, sous la forme d’objets effrayants, à la place du classique lapin ; il attache une mémoire familiale indicible à une paire de chaussures, donne à un amoureux le pouvoir de traverser les murs, transforme le cochon-tirelire d’un enfant en ami imaginaire que l’on n’ose plus casser pour acheter d’autres jouets… Dans les nouvelles d’Etgar Keret, le lecteur découvrira de nombreux personnages extravagants et des situations bizarres, parfois comiques et souvent sanglants. Le point de départ des récits est bien ancré dans la vie quotidienne, dans des villes israéliennes modernes et sans histoires, où, cependant, tout peut arriver à partir de la crise d’un couple, d’une obsession, d’une querelle entre voisins : un dénouement violent ou, au contraire, la découverte d’une affinité secrète, d’une alliance possible.

Leur brièveté et leur rythme fiévreux rapprochent ces nouvelles d’un monologue qui ne perd pas le temps avec des détails insignifiants, du croquis sur le vif de pensées intimes, soudainement ramenées sous une lumière crue, qui laisse apparaître les labyrinthes de l’imagination dans toute leur étrangeté, avec leurs impasses et autres mises en abyme. C’est l’individu, ses attentes et son désespoir, qui constitue presque toute la matière du récit. Aussi sa perplexité devant des phénomènes absurdes subis davantage que choisis, acceptés pourtant comme s’ils obéissaient à une logique inconnue. La neutralité du narrateur, à la première ou à la troisième personne, accroît l’impression d’irréalité, et, paradoxalement, de normalité. Il y a là l’écho d’un Edgar Poe ou d’un Julio Cortázar, surtout dans la description de personnages solitaires –soldats, amants délaissés, qui auraient pu avoir une autre vie, voire d’autres vies, juxtaposées, déployées en rêve ou sous forme d’hypothèse, morts accompagnant les vivants-, mais aussi dans des chutes où l’inexpliqué est privilégié, qui ressemblent à la fin abrupte d’un cauchemar.   



Crise d'asthme, nouvelles traduites de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech Actes Sud, 2002

samedi 20 juillet 2013

Album. Lumière du soir

Voici une nouvelle série de dessins (j'ai utilisé du pastel et des crayons aquarellables, entre autres...)






dimanche 7 juillet 2013

Album...

La vie rêvée des lapins (2)




Haute-Nendaz-Tracouet










... Et une autre image d'altitude : le Mont Taishan, dans le Shandong, en Chine. Photo : P-A. R.

 

mardi 2 juillet 2013

Une collection très particulière

À propos de : Une collection très particulière, de Bernard Quiriny

 La Bibliothèque de Babel de Borges nous offrait une vision du monde déclinée dans un recueil infini, contenant non seulement tous les livres existants mais également tous les livres possibles, issus de toutes les combinaisons linguistiques virtuelles. Avec ces nouvelles dont les héros sont, entre autres, des livres gigognes, -des textes pouvant être décomposés et recomposés pour obtenir d’autres textes, des romans ennuyeux regorgeant de messages cachés- l’idée borgésienne est au cœur de cette anthologie de l’excentricité littéraire empreinte d'humour absurde. Le bibliophile Pierre Gould guide le narrateur et le lecteur dans un cabinet de curiosités contenant non seulement des ouvrages, mais aussi des villes improbables et des écrivains imaginaires, sans oublier d’étranges perspectives d’une société qui devrait accepter la possibilité de ressusciter, celle de rajeunir à volonté, ou celle de changer de nom et de prénom autant de fois qu’on le souhaite, si fréquemment que les gens oublieraient comment ils ont décidé de s’appeler…

Quant aux collections, elles regroupent de nombreuses possibilités extrêmes de la littérature : des œuvres distillant un ennui si efficace que toute phrase est destinée à être oubliée aussitôt lue, des livres de cuisine aux recettes empoisonnées, des romans qui ne supportent plus la médiocrité de leurs auteurs et qui se retouchent et corrigent tous seuls, des univers fictifs si puissants qu’ils finissent par avaler et enfermer les malheureux écrivains ; certains livres parviendraient à tuer leurs lecteurs, d’autres les sauveraient. Les villes décrites ne sont pas moins originales : un quartier malfamé dans une cité russe qui étendrait indéfiniment ses tentacules, une bourgade sud-américaine éternellement en ruines (mais qui ne s’effondrerait jamais entièrement), un village français assoupi (au sens propre), où le temps s’écoule plus lentement qu’ailleurs, la maquette d’une ville égyptienne qui renfermerait, dans une drôle de mise en abyme, des maquettes de plus en plus petites… On retrouve également ici la trace de Borges, -on peut naturellement penser à la Carte de l’empire « qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point »-. L’un des personnages de « Fictions » est même évoqué explicitement dans l’un de ces lieux, une ville où tout événement s’inscrit à jamais dans la mémoire des visiteurs.

La mémoire et l’oubli sont par ailleurs des motifs souvent utilisés dans les nouvelles d’Une collection très particulière. Que ce soit la manière dont le lecteur parvient à retenir, ou pas, les mots et les vers ; ou la perte de la mémoire chez un auteur amateur atteint d’un trouble l’empêchant de se souvenir de ce qu’il a écrit la veille –et condamné de ce fait à réécrire chaque jour le même début de roman. La mémoire des mots constitue toute la matière des univers littéraires. Une matière fragile et capricieuse, -après tout, il est si facile d’oublier-, qui sert pourtant à élaborer des constructions étonnantes, défiant la raison et les idées reçues.


Une collection très particulière, Bernard Quiriny. Éditions du seuil 2012 

lundi 1 juillet 2013

Traduire Hannah

A propos de « Traduire Hannah », de Ronaldo Wrobel

Comment s’est-il retrouvé dans cette galère ? À cause de la peur ou, plus vraisemblablement, de l’ennui ? Pour Max, le personnage principal de ce roman, cordonnier discret à Rio de Janeiro dans les années 1930, le mariage et les histoires d’amour sont des sources d’embrouilles, dont il se tient à une distance prudente, du moins avant qu’il ne rencontre Hannah, ou du moins une version de Hannah, par voie épistolaire. Lorsque la police, à la recherche de subversions et autres conspirations, l’oblige à traduire le courrier de la communauté juive de Rio, écrit en yiddish, Max découvre soudainement tous les secrets de ses voisins, leurs lectures, médisances, regrets, ambitions et rêves, mais, dans le lot, il y a aussi les lettres aussi banales qu’énigmatiques envoyées par une certaine Hannah, qui vient de se marier, à sa sœur, installée en Argentine.

Intrigué, le traducteur part à la recherche de la jeune femme, et finit par la retrouver et en tomber amoureux ; l’intrusion de Hannah dans le récit est pourtant celle d’un monde romanesque et inattendu, où les apparences s’effacent pour laisser la place à d’autres ombres : souvenirs du passé dans le shtetl polonais, que les immigrés juifs tentent de conserver à travers le langage et les traditions. Chacun garde une part d’histoire, une identité cultivée avec nostalgie ou mise à l’écart comme un objet encombrant. Un passé qui forme un joli contraste avec la nouvelle vie au Brésil, plus calme et cependant  pas dépourvue d’inquiétudes et de menaces. Il y sera question de coutumes, d’assimilation, d’intrigues politiques de plus en plus compliquées impliquant des prostituées et des agents secrets, de mensonges et de vérités qu’il faudra regarder de loin pour comprendre. Afin de lire entre les lignes, une trop grande proximité n’est pas précisément un avantage, et une correspondance surveillée peut cacher autant d’aveux que de pièges destinés à l’espion débutant. C’est là l’aspect le plus original de ce roman : des chemins narratifs qui bifurquent et déjouent les prévisions du lecteur pressé. 
   


Traduire Hannah, de Ronaldo Wrobel, traduit du brésilien par Sébastien Roy, Métailié 2013

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Paul Delvaux, maître du rêve

Paul Delvaux, maître du rêve . Évian, Palais Lumière. Du samedi 01 juillet au dimanche 01 octobre 2017 Le maître du rêve, tel est ...