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Ils sont tous morts

A propos de Ils sont tous morts, d’Antoine Jaquier

Dans l’une des Nouvelles Orientales, de Marguerite Yourcenar, il est question d’un peintre hollandais du XVIIème siècle, aux réalisations et au parcours médiocres, mais dont l’imagination et les rêves égalent ceux d’un Rembrandt. Je me suis souvenu de La tristesse de Cornélius Berg en lisant le roman d’Antoine Jaquier Ils sont tous morts. Le lien ? L’impression de retrouver le même décalage douloureux entre le songe et la vie, la même chute lente, mais sûre, qui laisse la place aux questions du choix personnel, de l’impuissance et des occasions manquées. Mais, contrairement au personnage de Yourcenar, qui s’enfonce dans un brouillard dépressif, les protagonistes de Ils sont tous morts n’en peuvent plus de tomber dans l’abîme, ils ont atteint le fond et ils creusent encore. Pourquoi ? Est-ce le fait de la pauvreté de leur réalité ou celui de la misère de leurs rêves ? C’est probablement ce mystère qui donne au récit de la brève vie d’un groupe de toxicomanes dans la Suisse des années 80 une épaisseur inattendue.

Le récit démarre avec les conversations étranges et les réunions alcoolisées d’une bande d’amis. Vers la fin de son adolescence, le seul horizon de Jack, de ses amis Steph, Manu et Tony est composé de sorties dans des bars miteux et d’expérimentations avec toute sorte de drogues. Le plongeon dans les paradis artificiels est la seule réponse à l’ennui de leur vie dans la campagne vaudoise… Ils cherchent un oubli de soi et des autres qui n’est pas, ironiquement, si différent de celui que pratiquent depuis toujours leurs aînés d’une manière plus discrète (on nous dit que, dans un bistrot, « habitué » veut dire alcoolique). Ils sont pris dans les dangereux pièges de l’innocence, ne savent rien, n’ont pas inventé la poudre mais en sont friands. Ils commencent en douceur, mais très vite les dépendances s’installent, la déchéance est amorcée –ce que le narrateur décrit sans laisser de côté les détails les plus sordides- et les copains un peu paumés du début deviennent des junkies qui n’ont d’autre motivation que la recherche de la prochaine dose, de la défonce continuelle. Chaque chapitre est une nouvelle mésaventure, jusqu’au moment où, dans l’un de leurs délires, ils imaginent un braquage parfait, qui leur offrira assez d’argent pour s’échapper de leur monde étriqué et aller vivre en Thaïlande.

De façon inespérée, mais pour leur plus grand malheur, leur plan va réussir. Les voilà désormais riches, mais tout aussi drogués et tout aussi désespérés qu’auparavant. Le pire n’est jamais sûr… mais le meilleur non plus, et les différentes formes de suicide vont peu à peu décimer le groupe d’origine. L’auteur nous prévient dès le début : ils sont tous morts… On se doutait que leur espérance de vie ne serait pas très longue, mais leur mort est aussi celle d’une époque, que le récit nous restitue toute en ombres et en mirages, juste à l’aide de quelques allusions aux scènes ouvertes de la drogue à Zurich et à Berne, aux festivals et à une musique qui n’est jamais démodée. Dans le monde du récit, les morts ont le rôle principal, et les quelques survivants (les quelques courageux ayant des projets, ou un avenir, ou simplement un peu de chance) s’en vont par la petite porte. Ceux dont les rêves étaient trop faibles, trop volatiles, disparaissent –presque- sans laisser de traces.

 

Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, Éditions L’Âge d’Homme, 2013

Publié le 20 octobre 2013

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