jeudi 24 juillet 2014

Renoir

À propos de l’exposition Renoir. Fondation Pierre Gianadda, Martigny. Du 20 juin au 23 novembre 2014.

Des textures et des matières qui accrochent la lumière, qui se reflète sur la peau des baigneuses, les cheveux des enfants, un ruban ou des brins d’herbe. Des nuances  de bleu pâle et de vert dans un paysage  éternellement en mouvement, comme bercé par la pluie ou le vent. Des tableaux –et quelques pastels et dessins au crayon- rares, que l’on ne verra pas souvent, car appartenant pour nombre d’entre eux à des collections particulières. Et dans ces œuvres, une petite centaine, le spectateur découvrira les différentes facettes du style de Renoir, exposées de manière chronologique, mais aussi par thèmes. L’art du portrait est ainsi représenté par des œuvres de jeunesse, de style assez classique, comme le portrait de William Sisley, peint à l’époque où Auguste Renoir était l’élève de Charles Gleyre, mais également par des visages mis en valeur par des étoffes chatoyantes, par la délicatesse d’une broderie ou  le dessin d’un chapeau. L’accent est mis sur la féminité, empreinte de raffinement dans des intérieurs à peine esquissés. Une féminité particulièrement épanouie dans les scènes familiales ; Renoir est particulièrement connu par son évocation de l’enfance. On voit ici de nombreuses images de ses fils, ainsi que d’autres enfants, parfois en train de jouer, et des femmes s’adonnant à des tâches quotidiennes.

Jean Renoir cousant, 1898


Il y a les modèles dont on surprend le regard et d’autres qui semblent surpris, absorbés dans une activité banale. Les baigneuses appartiennent à cette seconde catégorie ; leurs traits évoquent la sérénité, mais le centre de la toile est toujours le corps et ses gestes qui montrent naturellement une peau laiteuse, opalescente, de longues chevelures blondes ou cuivrées, des formes arrondies en hommage à la maternité, certainement, mais aussi à une tradition classique revisitée.



La douceur, et la variation audacieuse sur un thème ancien, on les retrouve dans les paysages, faits de petites touches ondoyantes, et de points lumineux qui retiennent un instant le regard, suggérant des volumes, des ombres, une ambiance évanescente parfois, un espace sur le point de changer ou de disparaître, emblématique du style impressionniste.



Renoir. Fondation Pierre Gianadda, Martigny. Du 20 juin au 23 novembre 2014.
 http://www.gianadda.ch/wq_pages/fr/expositions/

dimanche 20 juillet 2014

Parfums

À propos de Les 101 mots du parfum à l’usage de tous, d’Elisabeth de Feydeau ; Parfums, une histoire intime, de Denyse Beaulieu.

Cela fait longtemps que le thème du parfum me suit, m’enveloppe et me hante. Mes parfums sont des moments et des lieux disparus. Inexprimables par les mots, à moins de recourir un domaine sémantique qui concurrence la réalité insaisissable des souvenirs olfactifs. Qu’est-ce qu’une note poudrée ? Comment décrire la « rondeur » d’une senteur ? Écrire sur le parfum serait l’exercice de subjectivité par excellence, comme un journal intime éclaté en de nombreuses nuances qui garderait davantage de secrets qu’il n’en révélerait.  J’associe différentes époques de ma vie à des parfums que je portais en ces moments. Disparus des catalogues, il m’arrive d’en trouver des flacons intacts dans des parfumeries et sur internet. Mais l’effet qu’ils produisent sur moi est souvent décevant. Je retrouve les mêmes notes, mais rarement les impressions d’autrefois. Modification de l’odorat ? Altération des essences utilisées ? Je crois plutôt à l’incomplétude du cadre. Il me faudrait, pour ressentir exactement ce que je ressentais en gardant une mouillette imprégnée de  Femme de Rochas dans ma poche, une soirée d’automne, une envie de ne pas rentrer chez moi tout de suite, et de longer à vélo un certain canal, avant de me retrouver presque dans les bois à la tombée de la nuit. Tous les contextes ne se valent pas. Il faudrait pouvoir reconstituer les fils quasiment infinis d’une trame évanouie dans le passé, exercice impossible qui n’est pas sans rappeler le conte de Borges Funes ou la mémoire, où la reconstitution exacte d’une journée prend précisément une journée. Les ouvrages dédiés au parfum possèdent souvent cette caractéristique d’évocation intrigante ; les caractéristiques d’une odeur y sont patiemment rétablies, et les considérations techniques nous guident dans la découverte des complexités d’un monde à la fois archaïque et très moderne. Mais présence d’un parfum garde toujours une part de mystère que l’esthétique des flacons et la description des notes et des accords ne peuvent recréer. Les livres sont indispensables pour nous représenter concrètement les essences parfumées et leurs ingrédients, l’histoire des matières premières, les techniques d’extraction ou les effets des modes nous aident à comprendre l’importance culturelle du parfum.

Image : I. Abbet

Image : I. Abbet



Les 101 mots du parfum à l’usage de tous, d’Elisabeth de Feydeau

De « l’absolue » à « Émile Zola », en passant par la notion de classification, la descriptions de matières premières comme l’encens ou la rose ou l’évocation des routes du parfum, ce petit ouvrage propose une histoire de la parfumerie en 101 mots-clés. S’y entrecroisent des brèves biographies de parfumeurs, des rois ayant développé des modes, des villes emblématiques de la parfumerie, comme Grasse, l’histoire et les avatars de l’eau de Cologne depuis le XVIIIe siècle, les méthodes qui permettent l’extraction et la conservation des senteurs des fleurs les plus fragiles, comme l’enfleurage, la notion de familles de parfum (floraux, ambrés, hespéridés, chypres…), le concept de note, qui rappelle l’univers musical… Le tout de manière simple et synthétique. On y apprend beaucoup, aussi bien sur les industries anciennes (les gantiers-parfumeurs) que sur la façon contemporaine de concevoir un nouveau parfum (les notions de brief, de headspace, la révolution de la parfumerie incarnée par les matières de synthèse, ou des sites spécialisés comme osmoz.com). Le tout offre une impression d’universalité et d’intemporalité. Le parfum existe ou a existé dans toutes les civilisations, avec des usages multiples (hygiénique, cosmétique, rituel). Les goûts changent au fil des époques, les formules sont actualisées, mais le parfum reste un élément culturel incontournable, qui peut expliquer l’essor d’une ville ou certaines routes commerciales.

Parfums, une histoire intime, de Denyse Beaulieu


À partir d’une anecdote personnelle, la journaliste Denyse Beaulieu (qui tient aussi le blog graindemusc suggère à Bertrand Duchaufour la création d’un parfum nommé, chez L’Artisan parfumeur, Séville à l’aube. La reconstitution d’un souvenir (une aventure amoureuse survenue pendant une nuit de semaine sainte sévillane) en utilisant des éléments olfactifs en apparence disparates, mais pouvant faire partie d’une composition harmonieuse, est un fil conducteur original pour un récit qui explique la relation complexe et passionnée de l’auteur avec le monde du parfum. Une relation qui commence pendant son enfance québécoise, où sa voisine française lui fait entrevoir un monde raffiné qui n’existe que sur papier glacé… ou enfermé dans un flacon, et qui continue à Paris, auprès de créateurs de fragrances renommées. Le parfum, ce sont les âges de la vie, la reconnaissance de la féminité et le rapport au corps et à la séduction. Ce sont des histoires de romances et de modes, mais surtout, d’un travail et d’une économie souvent mal connus du public. La découverte, également, d’ingrédients, parfois inattendus, qui font partie du plus simple des parfums, car les compositions ont besoin de fixateurs qu’autrefois étaient des substances animales, comme le musc, l’ambre gris ou la civette, dotées d’odeurs de sécrétions sexuelles, aujourd’hui remplacés par des équivalents issus de l’industrie chimique, mais qui rappellent que le parfum ne masque pas l’odeur naturelle du corps : au contraire, elle la met en valeur en ajoutant des notes florales, vertes, épicées… En ajoutant des dimensions spatiales, comme l’ambiance d’une ville ou d’une forêt, et temporelles, comme le souvenir d’une première eau de toilette ou d’un croisement inespéré entre l’encens et la fleur d’oranger. Aussi, le lecteur trouvera dans ce livre un grand nombre d’informations concernant la fabrication actuelle des parfums. On peut citer la question des reformulations, qui peuvent les rendre méconnaissables aux amateurs, celle des allergies aux parfums et les règlementations qu’un « principe de précaution » appliqué sans discernement peuvent entraîner, mettant en danger l’existence de produits qui ne posaient pas de problèmes jusqu’à alors, celle, enfin, de l’ambigüité du parfum  en lui-même, qui depuis l’Antiquité est utilisé dans un contexte religieux, aussi bien que mondain, qui rappelle le luxe et le raffinement, mais aussi la nature, la propreté et la toxicité, les senteurs agréables et désagréables… Tout un monde.

Les 101 mots du parfum à l’usage de tous, d’Elisabeth de Feydeau, Archibooks, 2013 ; Parfums, une histoire intime, de Denyse Beaulieu. Presses de la cité 2013

jeudi 10 juillet 2014

L’Europe de Coppet. Essai sur l’Europe de demain

À propos de L’Europe de Coppet. Essai sur l’Europe de demain, de Paolo Garonna

Aujourd’hui, le thème des espaces de liberté se représente avec force et urgence face à la crise évidente de l’Europe de Napoléon, celle de l’interventionnisme public, de l’hyperréglementation, des conflits de pouvoir et d’intérêt entre les Etats et des difficiles accords intergouvernementaux entre des Etats-nations en déclin. Ce thème est également d’actualité face aux résurgences autoritaires du patriotisme économique et de l’hypertrophie de la bureaucratie. Du côté positif, on voit s’établir aujourd’hui une Europe des peuples, des citoyens et des entreprises, construite par la base sans les Etats nationaux et souvent contre ces derniers. (L’Europe de Coppet p. 31)

L’extraordinaire production intellectuelle du groupe de Coppet, dans sa dimension libre, informelle, et surtout en décalage avec son époque, -le château lémanique et ses hôtes, qui représentaient il y a deux siècles le centre des périphéries européennes et la réflexion sur la liberté individuelle dans un monde qui allait transformer l’aberration révolutionnaire en totalitarisme impérial ou en nationalisme- peut devenir un ensemble d’outils capable d’inspirer les politiques européennes actuelles. Il faut plonger dans ce passé pour construire l’avenir de l’Europe, afin de redécouvrir la pertinence et l’actualité de la pensée de Necker, de Mme de Staël, de Benjamin Constant ou de Sismondi, dans des thèmes comme la démocratie, le fédéralisme, le rôle de la société civile, les réformes, l’égalité politique entre les hommes et les femmes ou la décadence des États-nations. Ces derniers,  dont le caractère problématique se manifestait déjà à l’époque, se révèlent actuellement peu capables de répondre efficacement aux défis de la mondialisation en matière de compétitivité et de leadership. Le groupe de Coppet a développé une conception de l’Europe qui peut être pourtant utile dans le contexte de nos jours. C’est du moins l’idée que Paolo Garonna développe dans cet ouvrage où il est question, à travers un va-et-vient entre passé et présent, de l’héritage de Coppet, avec ses multiples facettes, jusqu’aux projets de constitution européenne désavoués par les peuples, en passant par une intéressante extrapolation, pas si lointaine de l’esprit de Coppet, et qui complète le puzzle de l’identité européenne : la définition de l’amour courtois et de ses valeurs fondatrices d’une nouvelle société dans L’Amour et l’Occident de Denis de Rougemont.

 Les acquis de Coppet sont ici explorés en quatre thèmes principaux, qui renvoient aux questions de l’actualité, celles de la crise économique, institutionnelle, identitaire, que subit l’Europe. L’échec des projets de constitution des années 2000 avait mis en évidence la dissonance entre les aspirations et les besoins d’une bonne partie de la population et les recettes proposées par les gouvernements. Ces thèmes sont la liberté (ou la place de l’individu dans la société et les institutions) ; les nations (à ne pas confondre avec les États) ; l’égalité entre les hommes et les femmes et la modernisation sociale (dans le rejet des fondamentalismes et la mise en valeur des rôles positifs de la famille et de la religion), et enfin les reformes, sujet essentiel pour échapper au maximalisme révolutionnaire, prélude à l’emprise des États totalitaires.

 Le groupe de Coppet était un vrai réseau culturel et politique au niveau européen. Ses membres se sont illustrés dans différents domaines (économie, science politique, théâtre, littérature…). C’était également un creuset d’échanges personnels, d’histoires passionnées, d’amours fécondes, d’amitié, ainsi qu’un monde familial où l’on éduquait davantage que l’on théorisait sur l’éducation, où un Benjamin Constant réfléchissait  sur l’idée d’une constitution qui ne serait pas figée, mais perfectible et adaptée aux besoins et avant tout capable de garantir les libertés individuelles.

« Aucune autorité sur la terre n’est illimitée, ni celle du peuple, ni celle des hommes qui se disent ses représentants, ni celle des rois, à quelque titre qu’ils règnent, ni celle de la loi, qui, n’étant que l’expression de la volonté du peuple ou du prince, suivant la forme de gouvernement, doit être circonscrite dans les mêmes bornes que l’autorité dont elle émane. » (B. Constant, Principes de politique, p 142)

Ce rejet du despotisme, qu’il soit incarné dans le système de l’Ancien régime, dans l’égalitarisme forcé de la Révolution ou dans le modèle napoléonien d’un État centralisé et tentaculaire qui se mêle de tout et qui organise tout, constitue un apport dont la valeur demeure intemporelle. Constant, qui poursuivait, en amour, la « maîtrise du temps » était bien en avance sur son époque. Ses idées devraient trouver un écho maintenant, en nous prévenant contre l’expansion de l’intrusion étatique sous prétexte de crises financières, contre le protectionnisme et autres « patriotismes » économiques qui limitent les échanges entre individus et entreprises. Contre l’idée d’un pouvoir illimité et illégitime, que représentait jadis  l’empire, -et aujourd’hui l’image de l’Union européenne vue comme une strate bureaucratique de plus- l’esprit de Coppet défend l’harmonie des pouvoirs, la jouissance de la propriété, l’autonomie locale, la liberté de la presse…

  Les idées de Coppet puisent leurs sources dans le modèle anglais et dans l’expérience, alors relativement récente, de la Révolution américaine, mais également dans l’histoire des cités indépendantes italiennes du Moyen Âge, dont l’essor était directement lié à leur autonomie politique, à l’importance du commerce et des échanges financiers. Ce modèle toscan a été analysé notamment par Jean-Charles Sismondi. L’œuvre de Sismondi, après son entrée dans le groupe de Coppet, s’intéresse aux structures institutionnelles médiévales de petite taille, qui laissaient une grande place à l’expression du pluralisme politique, à la participation des citoyens au gouvernement, aux réseaux d’entreprises et aux libertés individuelles. Le déclin de ces formes de gouvernement coïncide avec la mise en place d’États centralisateurs au XVIe siècle. L’époque de Coppet connaîtra aussi le développement de la statistique et un regain d’intérêt pour le fédéralisme. Le modèle suisse est aussi une source d’inspiration, aussi bien pour le groupe de Coppet que pour une Europe où l’on cherche à multiplier les échanges et à entretenir la croissance tout en sauvegardant les particularités régionales, comme les langues et les coutumes. Le rôle de Mme de Staël dans ce sens sera indispensable. C’est elle qui a évoqué pour la première fois le terme de « nationalité ». C’est aussi elle qui s’est intéressé à la littérature allemande, au romantisme, aux spécificités européennes qui confluaient dans son salon parisien en exil. Cette richesse apportée par les voyages, par un certain art de la conversation, par la reconnaissance des différences et la mise en lumière de patrimoines culturels reste  valable pour l’Europe actuelle.

  Aussi, la vie familiale des Necker devient incontournable pour comprendre l’esprit de Coppet. L’éducation à la fois libérale et teintée d’austérité protestante donnée à Germaine, la future Mme de Staël, l’activité de salonnière de Suzanne Necker, le rôle de Jacques Necker dans la politique, l’admiration réciproque entre les membres de la famille, tout cela a contribué à créer un climat unique où les idées les plus originales pouvaient se développer. Une famille à contre-courant de ce qui était communément admis à la fin du XVIIIe siècle (rejetant l’hypocrisie du libertinage et faisant des mariages d’amour). Cette particularité, et plus tard la liberté affichée par Germaine de Staël, dans sa vie comme dans ses romans, donne à leur milieu une dimension à la fois traditionaliste et moderne. Et c’est quelque chose qui n’est pas suranné à l’époque actuelle, où le thème de la crise des valeurs familiales revient incessamment dans le débat public. L’Europe de Coppet apporte des réponses qui vont dans le sens de l’égalité de droits et de responsabilités entre les hommes et les femmes, à partir de l’exploration du sentiment amoureux.  L’amour, surtout sous sa forme courtoise, sera également pour Denis de Rougemont, plus d’un siècle plus tard, la racine originelle de l’Europe, son héritage chrétien et humaniste, impliquant le sentiment et ses évolutions dans la formation de la notion moderne de l’individu et de la famille. Cette identité unique n’a rien à voir avec un quelconque « multiculturalisme », ou avec des frontières géographiques. Les frontières sont là dans la pensée et la culture.

« L’Europe de Coppet » revient à plusieurs reprises, également, sur les travaux de Jacques Necker, notamment à propos des processus d’accumulation produite par les marchands et les entrepreneurs, à propos des dangers de l’égalitarisme ou des « bienfaiteurs abstraits », ces maîtres à penser pleins de bonnes intentions et d’idées utopiques qui ne s’intéressent guère aux aspects concrets de l’administration d’un pays. Le groupe de Coppet, loin des constructions théoriques, préfère confronter les idées à l’épreuve du réel. C’est encore une leçon à retenir pour l’Europe du présent et du futur, encore coincée entre les tentations populistes de protectionnisme, de repli sur soi et la dilution des identités dans un multiculturalisme factice, un encouragement pour une politique plus libérale, moins basée sur l’interventionnisme de l’État et davantage sur les ressources et les initiatives de la société civile.



 L’Europe de Coppet. Essai sur l’Europe de demain, de Paolo Garonna, traduit par Fabienne Pasquet, éd. Loisirs et Pédagogie, Le Mont-sur-Lausanne, 2010

mardi 8 juillet 2014

Hommes et Femmes de la Renaissance

À propos de Hommes et Femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne, de Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith

En deux siècles, de 1400 à 1600, de nombreux portraits individuels façonnent indirectement l’image d’une époque exceptionnelle pour l’Europe ; une période d’effervescence intellectuelle et artistique, de questionnement religieux, de découvertes scientifiques et de voyages lointains. La Renaissance est une période brillante, qui voit se développer les idéaux humanistes et le retour à la culture antique, qui cherche la paix et qui se termine pourtant dans les conflits dynastiques et les guerres de religion. Succès et échecs se côtoient également dans ces biographies  souvent aventureuses où l’on trouve des artistes, des savants, des condottieres et des mécènes, mais aussi des penseurs éclectiques et inclassables. Même si les chronologies apportent une certaine simplicité, on ne peut situer la Renaissance de manière précise, dans un lieu déterminé, sans évoquer des influences multiples, des communications, des confluences de talents dont l’apparition à ce moment de l’histoire garde toujours quelque chose de mystérieux et de hasardeux.

Les personnages évoqués dans cet ouvrage ont eu des vies très différentes. Néanmoins, leur parcours met en évidence des caractéristiques communes. Parfois il s’agissait d’une origine modeste ou incertaine, qui poussait ces hommes et femmes à sortir de la gêne financière (après un veuvage, comme Christine de Pizan, ou après une enfance pauvre comme Machiavel), ou d’un statut dans les marges de la société (ils étaient nombreux à être des enfants illégitimes, comme Leon Battista Alberti, Francesco Sforza, Frédéric de Montefeltro, Léonard de Vinci, Érasme, L’Arétin…). Mais ce qui les rapproche presque tous est la curiosité intellectuelle, la passion de l’étude et des idées audacieuses (Léonard de Vinci, Alberti, Copernic, Thomas More, Alde Manuce, Gutenberg), le goût des voyages et l’intérêt pour l’Antiquité grecque et latine tout en développant les langues vernaculaires. Ce dernier trait donnait alors aux villes et cours italiennes une place essentielle, dans le développement de la Renaissance.

Les villes

Si la seconde moitié du XVe siècle est une époque relativement pacifique en Europe, les villes italiennes sont en plein essor, notamment grâce au commerce. La Renaissance est un phénomène urbain, et si les villes comme Florence, Milan, Venise ou Rome étaient riches et influentes, elles n’étaient pas moins instables et menacées. Certaines figures sont ainsi emblématiques de l’époque, tels Cosme de Médicis et Laurent le Magnifique. Florence, par exemple, est dominée par la famille Médicis pendant trois siècles, ce qui n’empêche pas les exils, les troubles ou la dictature théocratique de Savonarole entre 1494 et 1498. La fragilité du pouvoir est un thème renaissant, que l’on retrouve chez des figures comme César Borgia, et bien sûr, chez Machiavel. L’évolution des cités-États, dont la décadence est parallèle à l’apparition des nations marque la fin de la Renaissance.

Les femmes

Le livre met aussi en valeur certaines biographies féminines. Plusieurs sont bien connues, en tant que reines, comme Catherine de Médicis, ou doivent leur place dans l’histoire au fait d’appartenir à des familles influentes (Lucrezia Tornabuoni, Éléonore de Tolède), ce qui leur permettait d’exercer un rôle diplomatique ou politique, tout en protégeant des artistes et des écrivains, en créant un art de vivre basé sur le raffinement et la courtoisie. Les écrivains et poètes ne manquent pas, et on peut citer Marguerite de Navarre, Vittoria Colonna, Louise Labbé, ou l’énigmatique Isotta Nogarola. En filigrane apparaissent les conditions de vie des femmes de ce temps-là, ce qui comprenait des mariages très précoces (vers l’âge de 15 ans), une éducation peu soignée, désordonnée ou même inexistante, même s’il existe des exceptions (dans les mêmes milieux sociaux, on côtoyait des savantes et des illettrées).

Les artistes

La Renaissance, c’est avant tout un monde visuel, et cet ouvrage nous propose une iconographie assez riche, en bonne partie concernant des portraits, mais aussi des peintures qui rendent l’esprit du temps, marqué par un élargissement des sujets artistiques (la mythologie, l’histoire et la littérature) après quelques siècles d’art presque exclusivement religieux. Les images de la Renaissance renvoient à l’importance de la nouvelle architecture, aux villes idéales, (au traité de Vitruve, redécouvert, qui donnait les clés des techniques de construction de l’Antiquité classique), à la perspective, au naturalisme dans les visages, très loin de la stylisation médiévale, aux volumes et aux paysages brumeux en arrière-plan. La peinture à l’huile connaît un grand succès à partir de l’œuvre de Jan van Eyck. Mais la Florence du XVe siècle est aussi la ville de Botticelli, de Brunelleschi, de Masaccio et de Donatello. On rappelle également les goûts de l’époque dans la passion pour les tentures et les tapisseries (à sa mort, en 1547, le roi Henri VIII en possédait plus de 27 000) à travers l’œuvre de Bernard van Orley. Sans oublier les débuts de l’imprimerie, qui va permettre la diffusion des nouvelles idées, créer des codes techniques (l’écriture cursive ou italique) ou esthétiques inédits pour les livres (l’extraordinaire Songe de Poliphile) mais aussi faire disparaître des arts anciens, comme l’enluminure.

Parcours atypiques

Une éducation éclairée combinée à un esprit incisif pouvaient offrir des occasions inattendues de voyager ou échanger des connaissances. Toutefois, les déplacements étaient trop fréquemment une question d’exil. Parmi les histoires les plus extraordinaires, on lit celle d’une femme célèbre : Doña Gracia Mendes Nasi. L’intolérance religieuse oblige la famille juive de Gracia, née à Lisbonne en 1490, à se convertir au christianisme. Mariée à Francisco Mendes, qui possédait une des plus importantes banques d’Europe, elle s’installe à Anvers à la mort de son mari et devient une femme d’affaires reconnue, mais doit partir à Venise et ensuite à Ferrare, où elle peut de nouveau vivre en tant que juive, et protéger de nombreux juifs des persécutions. Elle finira sa vie à Istanbul, accueillie par le sultan Soliman, tout en développant un projet de cité-État à Tibériade…

 Si la Renaissance se termine avec l’émergence des nations, c’est aussi parce que les grandes découvertes en Afrique et Amérique ont permis la création d’empires et amené de nombreuses richesses à des royaumes comme l’Espagne et l’Angleterre. Les conflits qui suivront la réforme protestante finiront de changer définitivement les repères de la vie intellectuelle et spirituelle, après les repères géographiques, car le monde méditerranéen, et les villes italiennes avaient peu à peu perdu de leur importance.

Sandro Botticelli. Portrait de Simonetta Vespucci.
Image : Commons Wikimedia


Le Songe de Poliphile



Hommes et Femmes de la Renaissance. Les inventeurs du monde moderne, de Robert C. Davis et Elizabeth Lindsmith, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Ricard et Catherine Sobecki. Flammarion 2011

mardi 1 juillet 2014

Les Falaises de Wangsisina

À propos de Les Falaises de Wangsisina, de Pavan K. Varma

Anand, qui possédait tout, commence par tout perdre. Le jeune avocat, travaillant pour un prestigieux cabinet à Delhi, marié à la belle Tanu, se retrouve du jour au lendemain seul, car sa femme le quitte pour son meilleur ami, qui est accessoirement son patron. Il est aussi mis à l’écart dans son métier, à cause de son penchant pour l’alcool, et pour que le désastre soit complet, le médecin qu’il consulte pour des douleurs persistantes lui diagnostique un cancer du pancréas au stade terminal. La trame jadis bien tendue de la comédie sociale, des ambitions brûlantes et de la force de l’inertie laisse alors apparaître des déchirures irréparables. Anand n’a plus qu’à s’asseoir et attendre la mort. C’est sans compter sur une erreur de diagnostic providentielle, qui lui rend la santé et une liberté inattendue.  Le moment est venu pour lui de voyager, et de s’habituer à une existence sans attaches. Anand s’installe dans une vallée du Bouthan, au milieu des bois et des falaises qui renferment de belles et tristes légendes, des lieux presque enchantés qui semblent retenir longtemps leurs hôtes.

Jusque-là, et si l’on fait abstraction des prénoms et des choix vestimentaires, le récit pourrait avoir lieu en Europe ou aux États-Unis. Il est question de problèmes de couple, de dégringolade professionnelle et d’une attitude désemparée face à la mort. Il est question de l’indispensable qui devient soudainement dérisoire. Des thèmes qui nous sont familiers dans une société mondialisée, urbaine et assez déconnectée de la réalité à certains moments, et qui est également un portrait d'une certaine Inde contemporaine. Pourtant, la deuxième partie du roman va nous faire découvrir d’autres saveurs et d’autres lignes de vie, avec cette promenade initiatique dans un pays petit et méconnu, où il faudra trouver des véritables richesses dans des traditions libératrices du corps et de l’esprit. L’esprit qui est « un animal bizarre », s’adaptant tour à tour à un environnement stressant, mais nécessaire, puis à une période d’introspection ou un ermitage choisi. 

C’est ainsi, qu’Anand, se débarrassant des soucis anciens, va découvrir les mystères d’une philosophie où le sexe et l’appréciation de la nature jouent un grand rôle. Une femme, amie et amante, lui servira d’intermédiaire dans ce processus de renaissance aux perceptions et aux émotions, rythmé par la poésie et par la rencontre avec un disciple de Drukpa Kunley, le « fou  divin » du XVI siècle, qui rappellera les principes du tantrisme à Anand et à sa compagne. Les Falaises de Wangsisina nous ouvre des pistes cachées, difficiles de reconnaître dans le monde moderne mais on ne peut plus évidentes pour ceux qui osent s'y aventurer, avec une bonne dose d’optimisme.

Image : http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/les-falaises-de-wangsisina




Les Falaises de Wangsisina, de Pavan K. Varma, traduit de l’anglais (Inde) par Sophie Bastide-Foltz. Actes Sud, 2014

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Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères , de Tahmima Anam Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amo...