mardi 21 avril 2015

Sauve-toi!

À propos de Sauve-toi !, de Kelly Braffet.

   Le rêve de la raison engendre des monstres est le titre d'une gravure de Goya où un homme endormi, incarnation du penseur, du peintre lui-même, partisan des Lumières, est harcelé par des cauchemars prenant la forme d'animaux nocturnes comme des chats, des chouettes et des chauve-souris à l'aspect menaçant. Réalisée en 1797, l’œuvre est une réponse désenchantée aux idéaux révolutionnaires qui avaient débouché sur la Terreur. L'enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on, et les sociétés les plus policées peuvent connaître des éclats soudains de sauvagerie et des poussées obscurantistes, comme si la civilisation n'était qu'un vernis fragile qui ne sert qu'à créer des fictions confortables. Et c'est dans l'une de ces fictions -de moins en moins- confortables, que se débattent les personnages de ce troisième roman de Kelly Braffet, un récit noir peuplé de figures esseulées, obligées de faire partie de telle ou telle communauté, de rejoindre un troupeau, volens nolens. Les conséquences de pareille intégration dans un quelconque camp du bien, dans ce qui est perçu comme raisonnable ou souhaitable, ne peuvent être que néfastes.

   Dans la petite ville de Ratchetsburgh, banlieue de Pittsbourgh, Patrick Cusimano traîne le poids d'une famille discréditée : un père en prison après avoir accidentellement tué un enfant en roulant en état d'ivresse, et un frère alcoolique avec lequel il partage la maison où ils ont toujours vécu. Une existence faite d'inertie et de résignation qui se complique lorsqu'il entame une liaison avec la petite amie de son frère, et qui devient décidément ingérable lorsque Layla, une adolescente plus ou moins paumée, commence à s'intéresser à lui. Malgré leurs différences, Patrick et Layla partagent le sentiment d'avoir dû payer pour les erreurs ou les idées de leurs parents. Ceux de Layla dirigent un groupe de prière et trouvent dans la religion une réponse à toute question ou inquiétude. Mais leur engagement évangélique a fait de leurs deux filles la risée et le bouc émissaire de leur lycée. C'est ainsi que Layla a fini par se construire une apparence gothique et par s'attacher à un groupe d'amis marginaux et violents, autant de boucliers pour cacher sa faiblesse, tandis que sa sœur Verna affronte quotidiennement les insultes et autres agressions des autres élèves, qui lui reprochent l'attitude hostile de son père envers l'éducation sexuelle à l'école. De fait, le progressisme et l'éducation sexuelle n'apparaissent ici que comme des prétextes dont certains se réclament pour assouvir une envie de pouvoir ou de domination, tout comme la religion... L'important est l'appartenance à un groupe, le partage de ses codes (langage, vêtements, couleur des cheveux), tandis que les récalcitrants subissent rejet et harcèlement.

   Ce communautarisme insidieux s'infiltre dans tous les domaines de la vie. Les rêves d'avenir n'ont plus rien de personnel, mais s'inspirent des modèles cinématographiques ou télévisuels, tout comme la sexualité, les désirs ou les sentiments. L'imposture se manifeste dans des détails grotesques, comme la mauvaise qualité des « bagues de virginité », la naïveté des parents prétendument stricts ou le sadisme caché sous l'apparence innocente des filles les « plus populaires du lycée ». Le mensonge, inhérent à l'utopie et aux hantises de perfection, est omniprésent au sein de ces petits groupes qui se livrent une concurrence acharnée, jusqu'à ce que tous les personnages, Layla, Patrick, Verna, ne se voient, un peu malgré eux, entraînés dans un cycle de violence. Le grégarisme et la promiscuité viennent facilement à bout des idéaux de pureté ou de fonctionnement rationnel d'une famille ou d'un groupe, développant la bêtise et la folie, ces monstres tapis dans la normalité. Le vocabulaire de la folie est d'ailleurs souvent utilisé pour décrire les effets de ces éducations soit excessivement laxistes, soit uniquement basées sur de nombreux interdits. Dans ce sens, le roman montre une vision assez pessimiste des sociétés contemporaines, et le titre français, qui peut être lu également comme « Va-t-en » est particulièrement bien choisi. Il faut bien s'en aller pour se retrouver, et pour se débarrasser des étiquettes.



Sauve-toi !, de Kelly Braffet, traduit de l'anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Éditions du Rouergue 2015


jeudi 16 avril 2015

De Raphaël à Gauguin


à propos de l'exposition De Raphaël à Gauguin. Trésors de la collection Jean Bonna, à la Fondation de l'Hermitage, Lausanne

   Le papier est un matériau singulier. Fragile, il tolère mal les agressions de l'humidité et de la lumière. Comme support d'art, il ne semble pas destiné à un long avenir. Le papier, c'est le territoire de l'esquisse et du brouillon, de l'ébauche préalable de ce qui deviendra tableau ou fresque. Pourtant, malgré son caractère friable, les œuvres sur papier font parfois preuve d'une surprenante résistance aux effets destructeurs du temps. Cela tient peut-être aux caractéristiques des pigments utilisés dans le dessin, à celles du papier, et, naturellement, aux conditions de conservation. La volonté de conserver l'éphémère fait que les œuvres ne puissent être exposées de manière permanente, elles constituent, en revanche, des objets précieux gardés au sein des départements des arts graphiques de nombreux musées et bibliothèques, et de quelques collections privées. L'importance des dessins est double : ils peuvent être considérés, pour leurs qualités artistiques, comme des œuvres à part entière, tout en étant des témoignages uniques de l'évolution du travail des artistes, comprenant les séances de pose, le dessin en plein air, les étapes de l'élaboration d'un tableau, l'influence de l'esthétique d'une époque déterminée ou, simplement, l'expérimentation avec diverses matières et textures.

   Cette diversité des approches artistiques et historiques est bien présente dans la collection Jean Bonna, constituée depuis une trentaine d'années, à Genève, et connue du public depuis dix ans environ. Suivant un chemin intuitif, basé sur le goût personnel, la collection regroupe des dessins exécutés entre le XVe et le XIXe siècle. On y retrouve aussi bien la Renaissance de Dürer et Hans Hoffmann avec des animaux fidèlement reproduits, que l'étude pour la Vierge au long cou, du Parmigiano, les lavis de Victor Hugo ou des baigneuses de Renoir. Ce voyage pictural s'arrête au seuil de l'art moderne, après avoir exploré ces facettes méconnues des maîtres anciens. L'abondance et la pertinence des choix sont frappantes : « Ce qui caractérise votre collection, c'est sa volonté encyclopédique. Elle veut raconter une histoire du dessin des origines à nos jours (presque jusqu'à nos jours), d'une manière exhaustive [...] » ˡ L'histoire du dessin est aussi celle de la « peinture sur papier », telle est la diversité des techniques et matériaux, qui en font souvent des œuvres accomplies.

   Il y a un lien entre la représentation picturale et l'écriture lorsque le support est le papier ou le parchemin. Ce n'est pas sans rappeler l'univers de l'illustration et de la miniature. Les enluminures disparaissent avec le Moyen Âge et avec l'essor de l'imprimerie, mais le dessin, à partir du XVe siècle, lorsqu'il devient une phase préparatoire dans la réalisation d'une peinture, continue de se faire en grande partie avec les outils de l'écriture : la plume et l'encre, différentes sortes de crayon, comme le crayon Conté, la pierre noire (schiste argileux noir au grain fin, qui donne un trait souple gris ou noir, remplacé au XIXe siècle par le graphite), le fusain (charbon de bois). Ces techniques incluent également l'aquarelle, la gouache, le lavis (encre diluée), la sanguine (argile ferrugineuse) ou, afin de créer ombres et nuances, les « trois crayons » (trois minerais sur du papier teinté : pierre noire, sanguine et craie blanche). Davantage que la couleur, les artistes semblent chercher la précision dans le trait, les contrastes et les effets de lumière. À l'époque de la Renaissance, la richesse chromatique vient plus tard, sur la toile ou la tapisserie. C'est ainsi qu'on trouve deux études de compositions du XVIe siècle, un dessin de Raphaël (pour la Conversion de Saint Paul, dans une tapisserie destinée à la Chapelle Sixtine) et une étude pour la Vierge au long cou, du Parmigiano. Aussi, un portrait de François II par François Clouet offre des formes harmonieuses et bien définis, des nuances douces. En Allemagne et aux Pays-Bas, les dessins sont cependant rares avant que Dürer n'importe d'Italie l'habitude de l'étude préparatoire (auparavant, les peintres dessinaient directement sur le support définitif). Par la suite, les Écoles du Nord sont pourtant bien représentées par des œuvres aussi originales qu'attachantes, comme le Marcassin de Hans Hoffmann ou deux petits dessins de Rembrandt réalisés à la plume et à l'encre brune.

   Le paysage sur papier permet aux peintres d'exprimer une réalité suggérée avec une apparente simplicité, par des traits d'un grand raffinement, comme chez Claude Lorrain. Ses espaces sondent les formes incertaines de l'obscurité. Ce goût des tonalités brumeuses, des ambiances nocturnes, est également typique des artistes romantiques. La tache, le relief ou l'aspérité, la couleur naturelle du papier, sont des éléments qui contribuent à créer une atmosphère.

   Le portrait se décline dans de multiples styles et techniques, souvent mélangés : le crayon chez Dante Gabriele Rossetti (portrait de Jane Morris), les trois crayons chez François Boucher (Buste d'une jeune fille), le fusain chez Courbet (L'Homme à la pipe), le crayon Conté et le fusain chez Gauguin (Étude de deux Tahitiennes)... Le sous-titre de l'exposition évoque des trésors, et cela n'est en rien exagéré.


François Boucher, "Buste d'une jeune fille", vers 1740

Claude Gellée, dit Le Lorrain, "Paysage littoral avec un combat sur un pont"

Odilon Redon, "La barque", pastel, vers 1900




De Raphaël à Gauguin. Trésors de la collection Jean Bonna, à la Fondation de l'Hermitage, Lausanne, du 6 février au 25 mai 2015



1 Pierre Rosenberg, de l'Académie Française, Président-directeur honoraire du musée du Louvre, lettre à Jean Bonna, reproduite dans le catalogue de cette exposition.

Quelques liens

Fondation de l'Hermitage



Un autre article de ce blog, à propos d'une partie de la même collection


Inventaire du département des arts graphiques du Musée du Louvre


Des informations sur la conservation et la restauration de documents et œuvres d'art sur papier




mercredi 1 avril 2015

Jalousie


La jalousie est une ouverture, en sens unique, allant de l'intérieur vers l'extérieur, une sorte de lucarne. En plus du Sentiment qui naît dans l'amour et qui est produit par la crainte que la personne aimée ne préfère quelque autre (Littré), le mot désigne un Treillis de bois et de fer qui permet de voir à travers, sans que l'on soit vu (id.). Il s'agit de dissimuler quel est le vrai centre d'attention, ce que l'on regarde réellement. Le même sens se retrouve dans le nom donné aux « lorgnettes d'opéra », autrefois appelées « lunettes de jalousie » :lunettes qui consistent à avoir un miroir exposé obliquement dans une boîte percée à jour qui tient par des vis à l'extrémité de l'objectif ; par son moyen on voit directement les objets que l'on semble regarder de côté. (id.). À cela, il faut ajouter un autre usage de cette expression : elle évoque le dispositif composé de lamelles mobiles de bois ou de métal, qui sert à ouvrir ou fermer une fenêtre, à laisser passer plus ou moins la lumière et, à se protéger de la chaleur et, surtout, à voir sans être vu. C'est ce qu'on appelle aussi un store vénitien. En espagnol, la celosía 1 , également d'origine italienne, correspond à cette partie de la fenêtre. Mais comment passe-t-on de la jalousie amoureuse ou à la blessure d'amour propre à l'élément ornemental qui offre la possibilité d'exercer un regard contrôlé, glissant en biais ? Ces curieuses acceptions sont un emprunt de l'italien gelosia, de geloso (jaloux), qui a pour racine le grec ζηλoς (zelos). L'Antiquité donnait la même dénomination de « jalousie » aux notions de rivalité, envie ou peur de perdre l'affection de la personne aimée. Elles apparaissent en français au cours du Moyen Âge 2. Concernant le motif architectural, il est attesté à partir du XVe siècle 3. Et il semblerait que sa présence ait eu un rapport à la notion de jalousie en tant que sentiment, car cette structure, d'origine orientale, était destinée à cacher les femmes des regards des passants. Personne ne pouvait, en revanche, les priver de leur propre regard. Le regard des jalousées échappait ainsi, de manière inattendue, à la surveillance des jaloux.



  1. Enrejado de listoncillos de madera o de hierro, que se pone en las ventanas de los edificios y otros huecos análogos, para que las personas que están en el interior vean sin ser vistas. (Diccionario de la RAE)



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