lundi 26 juillet 2010

La direction du regard

La rétrospective que la Fondation de l’Hermitage consacre à Edward Hopper (1882-1967) regroupe quelques-unes des œuvres parmi les plus significatives du peintre réaliste américain, allant des tableaux inspirés par ses voyages en Europe aux aquarelles où l’on voit des chalutiers ou des ponts, en passant par des gravures et des dessins ayant précédé les compositions subtiles et complexes de paysages citadins et campagnards qui ont longtemps façonné l’imaginaire de nombreux cinéastes.

Les critiques ont souvent mis l’accent sur les personnages solitaires des tableaux d’Edward Hopper, sur leur regard mélancolique, perdu dans une lumière matinale ou crépusculaire. Le mystère de ces chambres austères, de ces moments d’attente figée, éveille de nombreuses suggestions, mais résiste en réalité à toute interprétation, et cela fait précisément son charme. Le caractère énigmatique de ces personnages est révélé par leur condition de quasi-intrus dans une atmosphère où le jeu des lumières, le dialogue entre la nature et les traces de la civilisation, les éléments architecturaux et géométriques forment un environnement si fascinant par lui-même que toute scène dramatique paraîtrait dérisoire sans la solennité du non-dit, sans la tristesse suggérée par l’isolement. Les figures humaines s’inscrivent ainsi dans un contexte allégorique, car elles dévoilent un paysage intérieur, miroir du paysage extérieur ; on trouve là un thème représentatif de l’art romantique, enrichi de nostalgies parisiennes et de tableaux audacieux d’un monde industrialisé, curieusement dépeuplé. Car il est souvent question, dans l’œuvre de Hopper, de moments de répit, d’arrêts des machines, de cités endormies, saisies à des moments de la journée où l’élément artificiel semble avoir poussé là naturellement, grâce à la lumière.

Les personnages occupent de cette manière tout l’espace disponible, tout en évoquant, paradoxalement, l’absence et le vide, à travers un regard qui disparaît dans l’horizon ou à travers un visage à contrejour, caché par des cheveux, vu dans la pénombre d’un cinéma ou d’un café. Les dessins qui ont servi de base aux tableaux, et qui les accompagnent dans cette exposition, montrent l’importance de l’attitude que le personnage devait évoquer, les sentiments suggérés par certains gestes auxquels l’histoire de la peinture offre de nombreux échos, tout en gardant l’aspect unique de l’expérience individuelle dans sa banalité quotidienne. Dans « Sheridan Theatre », la femme vêtue d’une jupe rouge penchée sur la balustrade représente une perspective à peine esquissée, mais qui s’avère surprenante pour le spectateur déjà pris dans la courbe limpide du plafond et les lumières rougeoyantes entourant un centre plongé dans l’obscurité. Comme si la signification de ce tableau était entièrement contenue dans la direction d’un regard invisible.

mercredi 21 juillet 2010

Belles loutres

Deux jolies loutres font la sieste...
Une loutre se réveille

Debout les loutres...

Quelques jeux aquatiques

Un air mélancolique...

Et des mains agiles.

mardi 13 juillet 2010

Sortir du cadre

Il est un motif, abondamment employé dans la littérature fantastique, qui permet de construire une histoire dans l’histoire, ou le déploiement de mondes parallèles. Le personnage sortant du tableau, échappé au roman, prenant des libertés ou se révoltant contre son auteur est un avatar d’un trope ancien, qui apparaît déjà dans Don Quichotte, où les transgressions du seuil de la représentation sont assez courantes. L’impossibilité logique de ces transgressions, appelées métalepses narratives [1], produit des situations paradoxales où l’on retrouve souvent, comme fil conducteur rétablissant la différence entre les niveaux narratifs, le rêve ou une autre forme de représentation, comme le théâtre, le cinéma, l’écriture…(L’Illusion comique). La métalepse narrative entraîne une réflexion sur les frontières du récit : frontières spatiales et temporelles, d’abord, qui sont redéfinies en fonction des intrusions du narrateur ou de la perméabilité entre les différents niveaux ; frontières logiques, ensuite : le rêve devient réel, le personnage vient réclamer des comptes à son auteur (comme dans Niebla de Miguel de Unamuno, dans The Mezzotint, de M.R. James, ou dans la fascinante nouvelle W.S. de L.P Hartley), ce qui rend ce procédé propre à la nouvelle fantastique, mais pas seulement. La transgression demande dans tous les cas une frontière reconnaissable, chaque niveau ayant ses traits caractéristiques mis en valeur grâce à la description. Les auteurs romantiques ont également utilisé cette figure dans une perspective de reconstruction d’une époque disparue et de sa beauté idéalisée (Gautier, dans Le pied de momie). Cet usage trouve un écho dans des romans modernes, comme Possession d’A.S Byatt, où il n’est pas question à proprement parler de métalepse narrative, mais de niveaux du récit comparables dont la progression permet une meilleure compréhension d’une époque lointaine, dans ce cas le XIXe siècle.

Le franchissement des bornes perturbe davantage l’illusion dans laquelle le lecteur se laisse prendre que la cohérence de la narration, car cette dernière est assurée par la présence de motifs récurrents, et par l’organisation et progression du récit. Ainsi, dans la nouvelle The Man who was Milligan, d’Algernon Blackwood, c’est le narrateur qui traverse un tableau. Milligan, employé d’une agence de voyages londonienne, écrivant des scénarios dans son temps libre, s’installe dans une chambre meublée, où se trouve un ancien dessin chinois, très probablement une œuvre d’art volée. D’abord intrigué par l’image qui représente un homme solitaire sur une barque, il commence par la regarder, puis par s’intéresser à la culture chinoise, en lisant des livres sur la Chine. Le narrateur retrouve Milligan dix ans plus tard en Chine, où il mène une vie totalement différente. Milligan affirme avoir perdu la mémoire de son arrivée dans le pays, mais se souvient d’être « entré » dans le tableau. Il serait ainsi toujours prisonnier du dessin volé, qui aurait fini par le séduire et le retenir. Le narrateur retourne en Angleterre, achète le dessin et constate qu’il y a désormais deux personnages sur la barque. La construction de cette nouvelle révèle, au-delà des jeux d’intrusion et d’échange entre deux mondes parallèles, un arrière-plan symbolique qui met l’accent sur l’attraction exercée par une autre culture et par les voyages. L’idée de « sortir du cadre », ou d’y pénétrer, se retrouve aussi, de manière assez originale, dans des récits qui transforment le lecteur en narrateur. C’est le cas de La bibliothèque de Villers, de Benoît Peeters, nouvelle qui propose une énigme dont la solution n’est jamais donnée, invitant ainsi le lecteur à la relecture, à la reconnaissance des pièges en apparence simples et, peut-être, à l’élaboration de plusieurs dénouements distincts, tous valables.



[1] Définition de métalepse narrative par Gérard Genette : toute intrusion du narrateur ou du narrataire extradiégétique dans l'univers diégétique (ou de personnages diégétiques dans un univers métadiégétique, etc.), ou inversement. (Figures III)

lundi 5 juillet 2010

Cartographies du labyrinthe

Le titre Borges blogueur, dans le blog de l’Acratopège ne devrait passer inaperçu pour tous les lecteurs passionnés de l’œuvre de Jorge Luis Borges. Il était notamment question de trouver un texte pour quelqu’un qui est en train de monter un spectacle. L’extrait finalement choisi [1] possède, comme bien d’idées borgésiennes, un caractère universel lui donnant aussi bien des allures prédictives que des résonances immémoriales. Borges aurait ainsi anticipé les moyens de communication électroniques dans une réflexion constante à propos du rôle du lecteur dans l’œuvre littéraire. En changeant la forme du livre, le regard porté sur le texte changerait aussi, et la littérature compterait désormais au rang des arts éphémères, où il serait difficile de retrouver un fil conducteur devant l’avalanche de textes, gloses, reprises, commentaires et plagiats dispersés dans un no man’s land spatiotemporel. Sans hiérarchies et sans guides, les blogs seraient ainsi plus proches du Livre de sable que de la Bibliothèque de Babel. Parce qu’elle offre une infinité de perspectives concernant l’écriture, les références à la littérature classique et l’interprétation des textes, l’œuvre de Borges est d’une rare pertinence lorsqu’il s’agit d’appréhender une modification d’importance dans une forme littéraire dominante ou, dans le cas du blog, suffisamment récente et incertaine pour que plusieurs lectures contradictoires puissent être mises en avant. Cependant, si l’œuvre de Borges fait penser à la communication électronique, c’est parce les deux ont en commun et la génération de jeux de miroirs, et l’exploration des systèmes complexes.

Un désordre trompeur

Pour ne citer qu’un seul récit, ce sera La Bibliothèque de Babel, composée d’une série indéfinie d’hexagones. Elle serait infinie, mais, comme pour tous les objets impossibles ou paradoxaux de l’œuvre de Borges (le livre de sable, les tigres bleus, le disque à une seule face, l’Aleph…), les limites de la bibliothèque sont posées par les capacités de l’imagination humaine, d’abord dans la représentation de l’univers en tant que bibliothèque, ensuite, dans le rappel du mythe de la tour de Babel. Le chaos linguistique qui suit la construction de la tour dans le récit biblique est remplacé dans la bibliothèque par des modèles d’ordre, géométriques, tels que la cellule hexagonale pour les idéalistes ou la sphère parfaite pour les mystiques, ou linguistiques, comme ceux des fréquentes mises en abyme relatives au contenu des ouvrages et à leur disposition dans les rayonnages. Le chaos apparent déguise un ordre aussi secret que conjectural, parce qu’il n’est pas représentable dans sa totalité par l’utilisateur, mais seulement à travers des échantillons et des exemples. Il existe sous forme intuitive et théorique. En transposant cette image à l’activité du blogueur, les ressemblances s’avèrent assez frappantes, à commencer par le désarroi de beaucoup en face du chaos illusoire de la bibliothèque totale, de sa taille excessive, du nombre infini des textes lisibles (en sachant que le nombre des textes illisibles (ou itératifs) est tout aussi vaste. Pourtant, on nous dit qu’un seul livre contient tous les livres, ouvrage total et miroir de la bibliothèque totale, tandis que la structure de la bibliothèque rappelle davantage le caractère alternant des fractales que la confusion générée par les malentendus langagiers, comme le montrent les fréquentes allusions à un espace dédoublé, répété de manière constante. La clé pour se débrouiller dans son labyrinthe de rayonnages serait la reconnaissance de patterns, comme l’indique la fin de la nouvelle : la bibliothèque est illimitée et périodique. Les motifs sont récurrents et la bibliothèque est compréhensible pour autant qu’elle soit considérée comme un système complexe, où les parties sont interconnectées et les livres finissent par se retrouver selon un ordre que seul l’utilisateur, dans son ignorance, tient pour un fouillis incohérent.

Le désordre apparent ne serait qu’un ordre sous-jacent. Le véritable chaos viendrait précisément d’une utopie d’ordre, inlassablement recherchée par les bibliothécaires de Babel et qui se traduirait pour le blogueur en une quête irrationnelle d’une organisation du réseau simultanément illimitée et à échelle humaine. C’est ainsi qu’un autre récit, intitulé De la rigueur de la science, et inclus dans Histoire universelle de l’infamie/Histoire de l’éternité, met en scène un objet paradoxal, la carte d’un empire à l’échelle 1 :1. Cette réalité virtuelle, miroir et simulacre d'un espace réel illisible, finit par être abandonnée (et l’art de la cartographie disparaît avec la carte), car les problèmes pratiques que pose son installation mettent en évidence le caractère inutile, voire nuisible, de l’utopie.

[1] « Ludwig Rubiner qui pressentait déjà le caractère obsolète du livre comme moyen d'expression, proclamait que le manifeste allait constituer l'organe le plus adéquat de nos échanges intellectuels, et tout d'abord par sa forme; cette feuille grand-ouverte comme un lit, comme un étendard déployé, sans la feinte humilité du livre qui par ses huit arêtes, pénètre comme un bélier sur nos étagères. Il est évident que le manifeste est comme un cri, mais un cri qui aurait cette ingénuité gesticulatoire et spontanée des discussions dans le cénacle des disciples. »
[Autres inquisitions]

dimanche 4 juillet 2010

Deux collages

Lorsque j'ai réalisé ces deux collages, je ne pensais probablement pas à la notion d'ordre, mais certainement à celle d'équilibre. Depuis, quelqu'un m'a fait remarquer que les couleurs se répétaient à différents endroits de chaque tableau.

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Paul Delvaux, maître du rêve

Paul Delvaux, maître du rêve . Évian, Palais Lumière. Du samedi 01 juillet au dimanche 01 octobre 2017 Le maître du rêve, tel est ...