mardi 31 janvier 2012

Synesthésies

« L’art ne reproduit pas le visible ; il rend visible » Cette phrase, incluse ans la Théorie de l’art moderne de Paul Klee pourrait très bien définir la notion de synesthésie, en tant que figure de style, appliquée à l’art. La synesthésie désigne une correspondance entre différentes perceptions, entre plusieurs sens. Pour Klee, peintre mais aussi poète et musicien accompli, l’art du dessinateur et du peintre n’imite pas le réel, mais prend en considération, par exemple, des éléments rythmiques dans la couleur, pouvant s’identifier à des notes de musique. D’ailleurs, sont associés à la couleur des aspects dynamiques (« mouvement pendulaire ») ou de température. On peut naturellement trouver un précédent de la peinture polyphonique de Klee dans le célèbre vers de Baudelaire des Correspondances : Les parfums, les couleurs et les sons se répondent, lorsqu’il s’agit de transposer la dimension temporelle de l’œuvre musicale dans une dimension spatiale.  Cependant, dans l’association des perceptions, l’idée qui revient sans cesse est celle de la synthèse (géométrique, chromatique) qui définirait l’œuvre d’art en tant que mouvement. Elle intègre non seulement les éléments visibles ou perceptibles, mais aussi les potentialités et la perspective temporelle, ce qui est, ce qui pourrait être et ce qui est en train de devenir. Le mouvement et la profondeur, à l’époque où Klee définissait une approche moderne de l’art, rappellent également les débuts, au sens large, de la photographie et du cinéma, avec l’incorporation progressive de la couleur, du son, les expériences relatives à la lumière et au déplacement. Dans ce contexte, l’art de Paul Klee devient une réalité multidimensionnelle issue de la combinaison de plusieurs disciplines, ainsi transformée et enrichie.

En cherchant dans l’œuvre un ensemble qui recueille, canalise et développe des images et des savoirs venus d’autres disciplines, il y a probablement chez Klee un écho du grand idéal romantique du Gesamtkunstwerk, de l’œuvre d’art totale, comme toujours dans dans la Théorie de l’art moderne :   « Il m’arrive parfois de rêver une œuvre de vaste envergure couvrant le domaine complet des éléments, de l’objet, du contenu et du style » [1].

PS : Jusqu’au 11 mars se tient au Zentrum Paul Klee de Berne une exposition intitulée Eiapopeia. Das Kind im Klee. Comme le nom l’indique, l’exposition présente des dessins de Paul Klee qui explorent les différents aspects de l’enfance : les jeux, les punitions, la famille, des portraits d’enfants etc., accompagnés de court-métrages des frères Lumière. Le plus intéressant dans ces œuvres reste, à mon avis, les dessins représentant des groupes d’enfants, où l’on perçoit le plus clairement le fruit des recherches de l’artiste concernant le mouvement.

Paul Klee, Nocturnal Festivity, 1921


Paul Klee, Hermitage 2, 1918



Images : Commons Wikimedia

Sources


[1] Paul Klee, Théorie de l’art moderne, Folio Essais


http://www.etudes-litteraires.com/baudelaire-correspondances.php

jeudi 19 janvier 2012

Maisons et pères oubliés

A propos de La Maison où je suis mort autrefois, de Keigo Higashino et de Tonbo, de Aki Shimazaki.
Les histoires parallèles ont le charme des voyages dans le temps où les « si » ne relèvent plus du regret mélancolique ou de la frustration, mais des portes d’entrée vers un passé aussi énigmatique qu’envahissant. C’est le cas, à mon avis, pour ces deux brefs romans japonais, histoires de pères et de fils, où ces derniers mènent des enquêtes difficiles et troublantes sur les premiers, où la recomposition d’une histoire n’est jamais sans risques, même si elle apporte toujours davantage de liberté à celui qui se montre assez courageux pour la réaliser.

La Maison où je suis mort autrefois

Sayaka n’a aucun souvenir de sa vie avant l’âge de cinq ans. Sur ses photos d’enfance, elle ne sourit jamais, et sa vie d’adulte semble plutôt désastreuse. A la mort de son père, elle apprend que celui-ci se rendait souvent dans une maison isolée dans les montagnes. A l’aide d’un ami, elle s’y rend et retrouve une partie de sa mémoire, mais ses propres souvenirs ne s’insèrent pas dans le puzzle qu’elle vient de découvrir : des horloges toutes arrêtées à la même heure, des objets de la vie quotidienne éparpillés, comme si les habitants de la maison avaient disparu tous en même temps, et surtout le journal d’un enfant qui décrit des rapports familiaux tendus. Sayaka et son ami comprennent qu’il est arrivé quelque chose d’étrange et de violent, vingt ans plus tôt, et tentent de revivre le passé à partir du mystère posé par la maison elle-même, où des transformations difficilement inexplicables ont été faites.

Dans ce roman très sombre, qui évoque des questions comme la maltraitance des enfants, c’est la multiplication d’images paternelles, plutôt de reflets indirects qui apparaissent et disparaissent successivement qui est un de éléments les plus étonnants. On y trouve des pères rigides, absents, dangereux, des pères d’emprunt et des pères rêvés, et surtout, on y découvre les limites de l’analepse. Tout ce qu’on parviendra à savoir du passé tiendra dans les étroites frontières narratives de la reconstruction.     

Tonbo

Ces frontières sont également perceptibles dans Tombo, d’Aki Shimazaki, où l’enquête sur le temps passé obéit à une tout autre démarche. Il ne s’agit nullement de chercher la culpabilité chez le père mais, bien au contraire, de rétablir l’honneur perdu. Nobu est enseignant, comme son père l’a été autrefois, et dirige un « juku », école privée spécialisée dans la préparation d’examens ; une visite inattendue pousse Nobu à chercher les raisons du suicide de son père, et découvre que celui-ci s’est trouvé jadis au cœur d’une querelle entre étudiants, ayant assez mal tourné. Une intrigue simple, mais qui ouvre de nombreux thèmes dont on aimerait continuer l’exploration une fois le roman lu. Le titre « Tonbo », qui veut dire libellule, fait allusion à la forme du Japon sur la carte. Il s’agit d’un fil conducteur ténu, mais qui sert à rapprocher les événements et les souvenirs, à servir de base à l’analepse. Le lien entre parents et enfants favorise ainsi le développement de parallélismes romanesques, les presque-répétitions, l’élaboration de fictions  compliquées dès qu’on regarde en arrière, en réapprenant à interpréter le monde familier de l’enfance, avec ses lacunes et ses zones d’ombre.


 La Maison où je suis mort autrefois, Keigo Higashino, Babel noir, 2010
Tonbo, Aki Shizamaki, Lémac/Actes Sud, 2011   


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Ajout du 22 janvier



Plaisirs du week-end... Où suis-je?

dimanche 15 janvier 2012

Visions de la ville assiégée


A propos de Cadix ou la diagonale du fou, d’Arturo Pérez-Reverte

Il est des curiosités historiques qui méritent bien d’être renflouées de l’oubli où elles ont sombré, et le roman historique est une bonne occasion de faire ce que les manuels scolaires préfèrent ignorer. Le point de vue d’Arturo Pérez-Reverte sur le siège de Cadix (1810-1812) est à ce titre révélateur d’une démarche intellectuelle cherchant à dégager l’histoire de toute fadeur politiquement correcte, de la transformer en matière littéraire ambigüe et chatoyante, à travers des personnages et des situations incertains, à travers ce qui aurait pu être et n’a pas été, mais qui a pourtant laissé des traces. Et l’incertitude ne manque pas précisément dans cette histoire où se déroulent, en arrière-plan, également, les travaux précédant la Constitution de 1812. Le portrait d’une cité libérale (ce qui, dans l’Espagne de l’époque, tenait davantage de l’anomalie), pris dans des temps intéressants, ne laisse de côté aucune dimension de la vie urbaine et se complique en outre d’une trame énigmatique destinée à ajouter d’autres aspects inquiétants à la ville tournée vers la mer.       

De sièges et assiégés
Le personnage principal du roman est sans doute la ville, à la fois chaotique et soumise à un ordre indéchiffrable. Le chaos est celui entraînée par le siège, par les bombes françaises, par la population supplémentaire qui ne cesse d’affluer d’autres coins d’Andalousie et même de Madrid. Malgré la guerre, les habitants continuent à vivre, à faire la fête lors du carnaval, à s’intéresser autant à la politique qu’aux affaires. Dans ce contexte, sept personnages représentent différents aspects de Cadix. Il y a Lolita Palma, qui dirige une compagnie d’importation de produits d’Amérique et voit peu à peu ses affaires péricliter, à cause de la concurrence des Etats-Unis ; il y a Pepe Lobo, corsaire malgré lui qui rêve d’un bout de terre loin de la mer ; il y a le commissaire Tizón, cynique et corrompu, chargé de traquer celui qui, dans la désorganisation de la ville, a imaginé un agencement particulier de la géographie urbaine, rappelant une partie d’échecs, en tuant des jeunes filles aux endroits où tombent les bombes françaises. Sans oublier justement les Français, des assiégés aussi à leur manière, qui ne peuvent ni avancer ni reculer. Parmi eux, le capitaine Simon Desfosseux affronte des problèmes de balistique et considère la guerre et le siège d’un point de vue purement mathématique. Les alliés et les ennemis se croisent sans que leurs histoires s’imbriquent vraiment, mais leurs parcours dessinent différentes routes parallèles, différentes cartographies de Cadix, accordées à leurs intérêts ou à leurs cibles :  

« La ville s’est transformée en un échiquier hostile, pleine de cases étranges, d’angles ténébreux jusque-là inconnus. Un casse-tête fait de traits géométriques dont il n’a pas la clef, avec une multitude de pièces insoupçonnées qui défilent sous ses yeux comme un défi ou une insulte » p. 369

Chemins solitaires
Si la ville garde son côté illisible, aussi bien pour ceux qui veulent l’atteindre de l’extérieur que pour ceux qui sont enfermés dedans, c’est peut-être parce que les comportements individuels introduisent des perturbations là où l’on ne trouvait que le hasard, créant ainsi des échos, des ripostes ou des modes de fonctionnement aussi inattendus qu’imprévisibles. Le désordre favorise ici la création de structures informelles et fragiles, lorsque les règles de vie en société ne sont plus fiables, et met en lumière le thème, classique, de l’introspection au milieu de la foule.  

Cadix, ou la diagonale du fou, Arturo Pérez-Reverte, Seuil, 2011

lundi 2 janvier 2012

De l'étoffe des rêves

Êtes-vous en train de rêver que vous interprétez les rêves ?

Ces propos de Sun Kaisi développent en écho, sur le mode de l’entretien infini, les pensées et les désirs de Zhang Chao. Des paradoxes venant taquiner, interroger ou déchiffrer la substance du rêve se déploient dans l’un des plus célèbres recueils de « propos détachés » de la fin du XVIIe siècle chinois, où l’auteur ajoute les opinions de ses amis et autres lettrés à la suite de son propre discours, dans une discussion à plusieurs voix poétiques, tantôt légère, tantôt grave. On rend ainsi à chacun ce qui lui appartient et leur conversation demeure plaisante et singulière à travers le temps (précisément parce que le songe se situe hors du temps), pour ceux qui aiment retrouver la trace du papillon de Zhuangzi, des métaphores du règne végétal appliquées aux affaires quotidiennes, à l’amour et l’amitié, ainsi que la présence obstinée de la lune dans un paysage intellectuel fait d’encre délavée et de scepticisme mêlé de sensualité.

Le rêve se fond dans la vie, il imprègne la nature, les nuages, la lumière et les arbres, et l’auteur en tient compte dans son discours esthétique appliqué à l’espace :

Il y a des paysages réels, des paysages peints, des paysages rêvés, des paysages imaginés. La beauté des paysages réels tient à l’intensité de leurs reliefs, celle des paysages peints aux nuances de l’encre, celle des paysages rêvés à leur imprévisible mystère, celle des paysages imaginés à leur conformité à nos désirs. (p. 63)

Mais lorsque tout devient rêve, tout devient également image. Ainsi «Pour un vrai lecteur tout est livre : les paysages, le jeu d’échecs, le vin, les fleurs et la lune. » (p. 98). Le charme des propos de Zhang Chao tient ainsi pour moi à la correspondance entre les différentes images, à l’osmose entre les différents mondes, le littéraire, l’imaginaire, celui façonné dans les rêves, sans oublier le réel doté et enrichi par tous les autres.


Zhang Chao, L’Ombre d’un rêve. Traduit du chinois et présenté par Martine Vallette-Héméry. Picquier poche




Ajout du 08 janvier : Loutre méditative


La qualité de l'image n'est pas très bonne, mais les conditions météo ne l'étaient pas davantage. J'aime beaucoup le geste d'appuyer sa patte semblable à une main sur sa joue, comme si elle se demandait ce qu'elle   allait faire. Elle a fait une boule de neige et a joué avec.

Ajout du 09 janvier... La suite:

Elles aiment les boules de neige

Et les glaces à l'eau...



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Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères , de Tahmima Anam Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amo...