mardi 20 mai 2014

Rouge sur Rouge

À propos de Rouge sur Rouge, de Edward Conlon

La grande ville est un lieu hostile, incompréhensible, replié en petites communautés ou, au contraire, éclatant en ramifications multiples. Ce portrait de New York en arrière-plan d’une histoire policière s’attache au caractère unique de la cité, à sa respiration et à sa vie collective, qui n’a rien d’harmonieux ou de prévisible – à moins que le crime et la mort, dans un tel contexte- ne puissent être anticipés. Une métropole qui ressemble très peu à une ruche, où le désordre fait davantage penser à une guerre civile larvée, que seuls les embouteillages et autres entraves à la circulation réussissent à empêcher.

Le lecteur fera la connaissance de deux inspecteurs à la police de New York, deux figures qu’en principe tout oppose. Nick Meehan est discret et respectueux des règlements. Sa vie s’étiole dans son quartier d’origine, avec sa culture irlandaise lointaine et une famille de plus en plus réduite. Son coéquipier Esposito a une vie familiale épanouie et préfère, au travail, des expériences plus intenses, n’hésitant pas à frayer avec les membres de deux gangs rivaux en plein affrontement pour obtenir des informations. C’est une vision du rôle de la police aux frontières floues, où les ennemis d’aujourd’hui peuvent devenir les alliés de demain. Esposito et   Meehan vont incarner, pendant quelques semaines, une de ces alliances fragiles et complexes, alors que Meehan joue cependant un double jeu, car il a reçu la mission de surveiller discrètement son collègue. Entre deux règlements de comptes entre dealers, des affaires de suicides et la poursuite d’un violeur en série, l’intrigue semble se développer autour de l’amitié entre les deux hommes, une amitié teintée de méfiance dans un milieu délétère. Au fur et à mesure, la trame se resserre autour de quelques personnages, et les humanise au-delà de leur condition de victimes ou de suspects.

Mais c’est surtout la singularité de la vie new-yorkaise qui est ici mise en avant. Avec les différentes strates de sa géographie et de sa culture : la toponymie qui renvoie à des noms indiens ; la persistance de traits culturels importés, d’Irlande ou d’Italie pour les plus anciens, du Mexique ou d’autres pays d'Amérique centrale pour les plus récents ; la possibilité de croiser, dans la même journée, les routines rassurantes qui font penser à des villages paisibles (l’emploi courant de l’espagnol, les commerces vendant des spécialités exotiques, la fréquentation de l’école), et des explosions de violence à n’importe quel moment, pendant des funérailles, par exemple. Le maintien de l’ordre ressemble à une triste utopie à laquelle plus personne ne croit et qui est le plus souvent remplacée par une adaptation résignée à de nouvelles lois, à la présence de nouveaux meneurs, pas très futés, qui seront vite balayés par d’autres. Le roman s’attarde longuement à explorer ces aspects, avec de nombreuses scènes d’intérieur, qui montrent des familles dépassées ou gardant encore des illusions. Les différents microcosmes de New York vus à travers le regard d’un auteur qui a fait partie pendant de nombreuses années du NYPD et qui sait bien recréer leurs facettes étranges et contradictoires.



Rouge sur Rouge, de Edward Conlon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Bastide-Folz, Actes Sud/ Actes Noir, 2014



Crédits de l'image : http://www.actes-sud.fr/

dimanche 11 mai 2014

Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol

À propos de l’exposition « Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol », Palais des Beaux-Arts, Bruxelles

Lorsqu’on aborde le « siècle d’or » de la peinture espagnole, les figures emblématiques sont Et Greco, Velázquez, Murillo et Zurbarán. C’est une partie significative l’œuvre de ce dernier qui peut être découverte au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu’au 25 mai. Les tableaux offrent une vue d’ensemble de la production picturale très riche, essentiellement peuplée de figures religieuses, mais aussi de quelques natures mortes et même de portraits. Le contexte de Francisco de Zurbarán est celui du mysticisme et de l’austérité, des intérieurs ténébreux, des saintes somptueusement habillées en dames du monde, qui cultivent l’anachronisme et un certain mystère.

La vie de l’artiste (1598-1664) s’étend sur une période où le triomphe des arts va de pair, en Espagne, avec un déclin économique et une perte d’influence internationale qui ne seront réellement visibles qu’à la fin du siècle. Un temps de lent repli, marqué par l’influence de la Contre-Réforme.  Le peintre, né à Fuente de Cantos (Badajoz) fait son apprentissage à Séville, qui est, à l’époque, non seulement l’une des grandes villes espagnoles, mais aussi le siège de la Casa de contratación, institution qui contrôlait l’ensemble du commerce avec l’Amérique. Un lieu d’importance, qui attire des artistes de toute l’Europe,  où plusieurs ordres religieux sont bien établis. Ce sont précisément ces ordres les principaux mécènes ou clients de Zurbarán. Parmi d’autres, le couvent de la Merci Chaussée, qui lui commande en 1628 une série de peintures mettant en scène son histoire, des œuvres comme le surprenant Saint Sérapion en font partie. Dans la scène du martyre du saint, le spectateur est surtout attiré par les nombreuses nuances de blanc de l’habit monastique, par l’aspect très détaillé des plis et des ombres, par les contrastes et la clarté qui ressort du fond noir.

Le naturalisme dans les formes et le traitement des personnages est également présent, au-delà de sa première période sévillane, dans le reste de sa production, y compris dans l’unique portrait signé par Zurbarán qui soit conservé, ou dans d’autres peintures dont le sujet, également religieux, présente des scènes de la vie quotidienne : enfance de la Vierge, vie de Jésus, apparitions miraculeuses et passions mystiques. Les visages ont souvent une expression profonde et grave. Ils captivent le regard avec leur allure réfléchie, mélancolique ou extatique.

Contrairement à d’autres artistes de la même époque, Zurbarán a très peu voyagé, n’est pas allé en Italie. Il a, en revanche, séjourné à la cour de Madrid, en 1634 d’abord, où il a retrouvé Velázquez, afin de participer à la décoration du Palais du Buen Retiro ; à cette occasion, il a découvert les peintres italiens, ce qui a donné à sa palette des couleurs plus douces, l’éloignant du ténébrisme de ses débuts. De retour à Séville, il obtient d’importantes commandes à Llerena, Marchena, Arcos de la Frontera, pour des églises. Les séries des saintes appartiennent à cette époque.  L’activité se poursuivra avec grand succès pendant plusieurs années, en plus des tableaux destinés au marché sud-américain réalisés dans son atelier. À partir de 1658, Zurbarán réside à Madrid, où il meurt en 1664. Ses dernières années nous offrent des œuvres à la composition très complexe, comme le Saint Nicolas de Bari, ou dotées de paysages nocturnes en arrière-plan, comme la Vision de Saint Jean Baptiste. La peinture de Zurbarán nous fait découvrir des ambiances sombres, dramatiques et en même temps curieusement calmes, comme si tout malheur était déjà révolu, ou avait été accepté.


Zurbarán, maître de l’âge d’or espagnol. Du mercredi 29.01 au dimanche 25.05.2014 Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, catalogue, 248 pages  http://www.bozar.be/activity.php?id=13203&selectiondate=2014-04-27

San Serapio

Vision de San Pedro Nolasco

Santa Dorotea

Images : Commons Wikimedia



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