jeudi 26 juin 2014

Les procès de l'art

À propos de Les procès de l’art, petites histoires de l’art et grandes affaires de droit, de Claire Delavaux et Marie-Hélène Vignes

Quelle est la différence entre une œuvre d’art et un objet fabriqué de manière industrielle ? À quel moment un tableau est-il définitivement achevé ? L’artiste peut-il refuser, voire renier sa signature, ou refuser de livrer le travail commandé ? Quel est le statut du photographe à l’égard du droit d’auteur ? Quelles sont les prérogatives des héritiers et autres ayants droit, et comment peuvent-ils intervenir dans la diffusion des travaux d’un artiste décédé ? Ces questions, et bien d’autres tout aussi passionnantes –on pense à la liberté d’expression et à ses limites légales- forment la matière de cet ouvrage qui évoque les circonstances et le dénouement d’un bon nombre de procès célèbres. Au-delà de la diversité des contextes –les affaires ont été traitées aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, elles sont présentes du XIXe siècle jusqu’à l’époque actuelle et concernent toutes les formes d’art-, la difficulté principale lorsqu’il s’agit de juger demeure l’impossible objectivité dans la définition de l’œuvre d’art, qu’aucune loi ne peut faire, et, par conséquence, la définition de l’artiste et la délimitation de ses droits.

Certains de ces procès, par leur singularité, mais aussi parce qu’ils ont confronté les lois et les systèmes juridiques de plusieurs pays, sont devenus emblématiques du regard du public sur l’art moderne, de la notion de goût et de son évolution. Ainsi, lorsque, en 1926, les sculptures de Constantin Brancusi sont considérées par les douanes du port de New York comme de simples produits d’importation –et soumis de ce fait à une taxe de 40 pourcent, qui n’était pas appliquée aux œuvres d’art-, l’artiste, le galeriste et les acheteurs devront prouver, au cours de deux années de procédures, que l’Oiseau dans l’espace, malgré son caractère abstrait, appartient bien au domaine artistique, qu’il a été conçu et réalisé par le sculpteur et qu’il n’est pas un quelconque objet utilitaire. Cependant, si le style de Brancusi a finalement été reconnu, les questions posées par le procès demeurent toujours actuelles. Car il s’agit de déterminer des notions comme l’originalité, de préciser quel est le travail de l’auteur. Est-il seulement celui qui développe une idée ou également celui qui la met en pratique, ou en scène ?

Les auteurs apportent des réponses juridiques à des problèmes philosophiques au fond insolubles, ce qui peut paraître insuffisant. Pourtant, cette démarche est particulièrement pertinente pour traiter des cas parfois très complexes, impliquant des faux, des contrefaçons, des collaborations où il n’était pas facile de préciser qui avait fait quoi, ou simplement des conflits concernant la propriété d’une œuvre. Par exemple, entre l’artiste et son client, comme dans le cas de Whistler et du portrait de Lady Eden, où même le cas de Georges Rouault, dans la querelle qui l’a opposé aux héritiers d’Ambroise Vollard, où il s’agissait du droit de l’artiste à terminer des tableaux auxquels il n’avait plus accès. Il y a également les litiges déclenchés par une œuvre exposée dans un lieu public. L’espace peut être durablement modifié par une sculpture ou une installation. Les riverains ou les habitants d’un quartier sont-ils obligés de subir la présence dans leur voisinage d’un objet qu’ils n’ont pas choisi, et qu’ils trouvent choquant ou dénué de valeur artistique ? Le cas de la sculpture Titled Arc sur la Federal Plaza de New York au début des années 1980 est à ce sujet intéressant. Si l’opinion publique a fini par avoir gain de cause, et la sculpture a été démontée, ce n’est pas toujours le cas pour des affiches publicitaires jugés controversées ou d’autres installations qui peuvent être considérées comme plus ou moins encombrantes. L’activité artistique –ou publicitaire, pour les panneaux, affiches de films-, dans des lieux publics  peut donner lieu à des querelles où s’affrontent, d’un côté, les partisans de la liberté d’expression, et d’un autre, ceux qui subissent l’œuvre comme une agression (modification de l’environnement urbain, message incompréhensible ou choquant). Si la liberté des uns commence là où finit la propriété des autres, les juges devraient être attentifs à la réception du public, et à l’évolution des goûts dans la société.

D’autres cas sont plus curieux. Les histoires d’héritages, comme celle ayant opposé les descendants du couple Bonnard, autour d’un faux testament, l’attitude protectionniste de la veuve du peintre Foujita, mais aussi l’incroyable histoire du vol « patriotique » de la Joconde, en 1911, ou l’affaire du portrait posthume de la tragédienne Rachel, qui montre que le XIXe siècle avait commencé à prendre en compte la notion de droit à la vie privée et de droit à l’image. On trouvera dans ce livre de nombreux autres exemples classés par thèmes : l’art et le sexe, l’art et la religion, questions relatives à la signature et à l’attribution, utilisation détournée de l’œuvre d’art, problèmes de vandalisme ou dégradation, d’expertise judiciaire… De Véronèse à l’art contemporain, en passant par Picasso, Magritte ou Buffet, ce sont aussi les tendances de l’art des derniers siècles qui sont ici explorées à travers un point de vue peu connu.   


Les procès de l’art, petites histoires de l’art et grandes affaires de droit, de Claire Delavaux et Marie-Hélène Vignes, éd. Palette… 2013

Image : éditions Palette... 

mardi 24 juin 2014

Les mystères de Yoshiwara

À propos de Les mystères de Yoshiwara, de Matsui Kesako

Yoshiwara était une ville dans la ville, un quartier très particulier dans l’ancienne Edo, qui deviendrait Tokyo en 1868. Lieu entièrement dédié aux plaisirs depuis le XVIIe siècle, Yoshiwara était seulement accessible par voie fluviale. À l’intérieur, des normes très rigides s’appliquaient, au sein d’une hiérarchie complexe où se croisaient les privilèges et les interdits. Le roman de Matsui Kesako, situé au début du XIXe siècle, nous offre un guide de ce labyrinthe géographique et social, de ce « monde flottant » disparu, qui a tant inspiré peintres et écrivains. Le fil conducteur est celui d’une enquête, menée par un prétendu romancier, qui essaie d’apprendre le plus possible sur la disparition d’une célèbre courtisane nommée Katsuragi, au passé mystérieux, et dont l’élégance et le succès auprès de plusieurs hommes auraient été à l’origine de diverses rivalités et défis. Au fil des entretiens, l’énigme semble s’épaissir autour d’un projet de rachat et d’un scandale impliquant une famille se samouraïs.

Si les questions de l’enquêteur n’apparaissent pas dans le texte, le lecteur a en revanche les réponses et témoignages très détaillés des différents acteurs de la vie de Yoshiwara. Il y a les « habitués », clients qui dépensent des fortunes en achetant des articles –kimonos d’apparat, soies brodées, ornements pour les cheveux et autres bijoux- à leurs courtisanes préférées, mais les dépenses ne s’arrêtent pas là, car ces dames sont entourées d’une nuée d’intermédiaires qui réclament pourboires et cadeaux. Ce sont les assistantes, apprenties, geishas, entremetteuses, revendeuses de cadeaux, amuseurs, intendants, préposés aux lits… Et une grande partie de leur monologue évoque l’argent, le besoin permanent, les différences entre la vie luxueuse des plus convoitées et le quotidien dégradant des servantes ou des prostituées ayant perdu leur beauté et leur renommée. Ces activités autour du commerce du sexe, qui pourraient sembler simplement parasitaires, apparaissent cependant indispensables lorsqu’on accepte l’étrangeté des règles de Yoshiwara, où, par exemple, il faut passer par une maison de thé pour rencontrer une  certaine courtisane, être acceptée par celle-ci au cours d’interminables cérémonies, participer à des soupers, écrire et recevoir des lettres –on apprendra que l’un des arts les plus appréciés chez les courtisanes est celui de la calligraphie. C’est un petit monde très codifié, inventant sans cesse des modes vestimentaires, des coiffures audacieuses, et un style de vie qui emprunte de nombreux motifs au théâtre, comme les intrigues amoureuses, la jalousie, le déguisement, les mises en scène pendant les cortèges… Cela est exposé de manière transparente, tout comme l’on évoque l’origine des femmes qui travaillaient dans le quartier : elles avaient été vendues par leurs parents, ne connaissaient pas la ville d’Edo et n’étaient pas libres de partir, à moins d’être « rachetées » par un client. Pourtant, aussi sordide ou terrifiant que soit l’envers du décor, le monde de Yoshiwara reste  fascinant par sa singularité et ses contrastes, à mi-chemin entre le rêve et le cauchemar.


Les mystères de Yoshiwara, de Matsui Kesako, traduit du japonais par Didier Chiche et Shimizu Yukiko.éd. Philippe Picquier, 2011

Image : wikipedia.org; Kitagawa Utamaro,
Trois beautés de notre temps

dimanche 8 juin 2014

Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna

À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser

Les Écoles du Nord, c’est le nom que l’on attribue aux écoles picturales de Flandres, Hollande, Allemagne et Suisse, par rapport à École italienne, à partir de la Renaissance. Cela couvre une longue période, qui comprend aussi bien des anges flamands que des paysages hollandais et des épisodes bibliques. Le catalogue de la collection Jean Bonna, consacré au dessin, décliné dans les techniques et sujets les plus divers,  nous fait découvrir, à travers une septantaine de feuilles, des œuvres de Dürer ou Rembrandt ou Brueghel de Velours pour les plus connus, mais également les travaux remarquables d’artistes anonymes, ou ceux ayant représenté des animaux à la manière de Dürer, comme Hans Hoffmann, auteur d’un marcassin et d’une grenouille verte, accompagnée d’escargots et d’alchémille, des images sur vélin étonnantes par leur précision et délicatesse.

L’un des sujets récurrents des œuvres de cette collection est le paysage. À une époque marquée par des guerres incessantes aux Provinces-Unies et aux Pays-Bas espagnols, les dessinateurs évoquent une campagne paisible, des horizons dégagés et le travail dans les champs ou sur les canaux. C’est le cas d’un Herman Saftleven ou d’un Hendrick Avercamp, autrement connu par ses scènes hivernales de patinage sur des rivières gelées. Cela fait partie des paradoxes d’un temps qui aimait aussi l’abondance des natures mortes et l’exotisme des bouquets de tulipes, alors que la réalité était celle d’une pénurie certaine. L’exotisme est aussi présent dans les portraits animaliers. Si les Dix lièvres dans un paysage, attribué à Sebald Beham, développe les mouvements des bêtes familières, d’autres auteurs dessineront des tortues, des tatous, un porc-épic ou un  crocodile. L’illustration répond alors à la curiosité scientifique, dans la description détaillée d’un insecte ou d’une écrevisse. La collection compte également de nombreuses études d’arbres, de différents auteurs. Cet intérêt pour la nature, en plus de consolider une certaine maîtrise du trait et de la perspective, pouvait aussi servir de préparation à des tableaux. La destination de certains dessins n’est pas connue. Étaient-ils de simples esquisses ? Des expérimentations sur des supports inhabituels ? Les techniques utilisées sont d’ailleurs des plus diverses. Si la plupart des œuvres ont été exécutées à la plume, et que la base reste l’encre noire ou brune, d’autres matériaux ont souvent été utilisés pour créer des effets d’ombre ou de lumière, ou pour apporter des nuances de couleur : gouache, aquarelle, pierre noire, sanguine, graphite…

Un autre thème que l’on rencontre souvent est la beauté féminine, la mise en scène du corps dans un théâtre mythologique, comme Vénus, Adonis et l’Amour, de Hendrick Goltzius, ou l’Allégorie de la luxure, réalisée dans l’entourage de Hans Baldung Grien. Il s’agit d’un sujet classique, mais de plus en plus intégré dans le paysage, ou, au contraire, plutôt énigmatique, comme cette œuvre anonyme allemande représentant un Groupe de trois femmes et cinq soldats nus. Une scène sans décor, sans arrière-plan, ouverte à toutes les interprétations. Allégorie guerrière ou amoureuse?     


Hans Hoffmann, Nuremberg?, vers 1530-vers 1591/1592, Prague. Un marcassin (sus scrofa), 1578, aquarelle et gouache sur traces de pierre noire, sur velin préparé en blanc crème. Crédits de l'image : Commons wikimedia

 À propos de Dessins des Écoles du Nord du XVe au XVIIIe siècle, collection Jean Bonna, par Nathalie Strasser, distribué par SilvanaEditoriale, 2013

Lien permettant de voir deux dessins de la collection, je n’ai pas trouvé d’autres images libres de droits.

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