dimanche 24 août 2014

La Folie Baudelaire

À propos de La Folie Baudelaire, de Roberto Calasso.

Une des acceptions du mot folie, probablement issu de feuillie ou feuillée, est celle de maison de plaisance, de maison de villégiature isolée dans la campagne, dont le style palladien ou inspiré de la Renaissance italienne, cherchait à donner aux divertissements du XVIII et XIXe siècles un cadre aussi élégant qu’irréel. C’étaient des espaces de fête et de liberté, propices à l’imagination libertine et au jeu.  Le titre de l’essai de Roberto Calasso ne fait allusion à ces bâtiments légers et tombés dans l’oubli, mais à un autre sens du mot où il s’agit également  d’architecture du plaisir : les extravagantes fabriques de jardin qui, selon Sainte-Beuve, caractérisaient l’œuvre de Baudelaire : « M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l’Edgar Poe, où l’on récite des sonnets exquis, où l’on s’enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l’on prend de l’opium et mille drogues abominables dans des tasses d’une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtchatka romantique, j’appelle cela la folie Baudelaire. » 

Hôtel de Pimodan
 Il est question, dans cette Folie Baudelaire, de lieux d’art et de littérature, de cadres et  d’images, de peintres et de muses, de journaux et de critiques, de nature et d’artifice, d’amis et d’ennemis, et, bien entendu, de poésie. De tout ce qui permet de cerner et de comprendre le monde baudelairien. Il y a d’abord le Romantisme, ses mythes, surtout celui de la vie de bohème, et ses personnages clés : Chateaubriand, Gautier, Mérimée, Hugo… Certains sont des modèles de style, ou des amis. Pourtant, Baudelaire reste toujours dans les marges de la littérature comme dans celles de la société. Il ne cherche pas, comme Flaubert ou Mérimée, des relations dans les cercles du pouvoir ou des postes pouvant lui assurer la sécurité matérielle. Il déambule dans l’histoire littéraire comme dans les salons picturaux, édifie des châteaux en Espagne, cumule les dettes et les déboires, interroge la bêtise bien enracinée dans son temps, incarnée par ses pôles négatifs, le général Aupick et le notaire Ancelle, crée son œuvre en se perdant dans cette géographie de papier et de toile peinte où la dimension temporelle s’efface. Mais il se trouve aussi, dans des lieux réels,  l’empreinte de l’auteur des Fleurs du Mal : l’hôtel Pimodan, où se réunissait le  « club des Hashischins », rappelle la présence de Théophile Gautier ou d’Apollonie Sabatier ; le Louvre, endroit public idéal pour rendez-vous secrets, notamment avec sa mère Caroline ; les lieux d’exil, comme Bruxelles, et même les labyrinthes du rêve, où l’art resurgit sous la forme de bâtiments improbables et d’étranges photographies et dessins encadrés dans un « bordel-musée ».

L’univers de Baudelaire est celui de la ville, de la vie parisienne, des peintres et des romanciers. On retrouve des échos qui se répercutent d’un art à un autre : « (…) le génie de l’artiste peintre de mœurs est un génie d’une nature mixte, c’est-à-dire où il entre une bonne partie d’esprit littéraire. Observateur, flâneur, philosophe, appelez-le comme vous voudrez ; mais vous serez certainement amené, pour caractériser cet artiste, à le gratifier d’une épithète que vous ne sauriez appliquer au peintre des choses éternelles, ou du moins plus durables, des choses héroïques ou religieuses. Quelquefois il est poëte ; plus souvent il se rapproche du romancier ou du moraliste. » (Le Peintre de la vie moderne. II Le croquis des mœurs). Les différents chapitres de La Folie Baudelaire évoquent ainsi, entre autres, la vie et le style de  Delacroix, Degas ou Manet. Ils sont des contemporains de Baudelaire, et partagent avec lui le caractère unique, l’envie de sortir des ornières et des normes, tout en prenant en compte l’importance des précurseurs, en observant la trajectoire individuelle des romantiques. Pour cela, Roberto Calasso multiplie les allusions, fait preuve d’érudition ciblée en déployant de nombreuses analogies qui se ramifient à leur tour : Baudelaire mène à Degas, qui mène à Berthe Morisot et à l’impressionnisme ; les musées et  la critique des salons anticipent l’évolution vers le journalisme et « l’industrie culturelle », éléments essentiels de la condition des écrivains au XIXe siècle… Le lecteur pourra s’égarer plaisamment dans la très riche exploration de ce monde disparu.


La Folie Baudelaire, de Roberto Calasso. Traduit de l'italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 2011

Charles Baudelaire, Autoportrait, 1860



jeudi 14 août 2014

Paris 1900, la Ville spectacle

À propos de l’exposition Paris 1900, la Ville spectacle, au Petit Palais. Jusqu’au 17 août

L’art de l’époque se plaisait dans la diversité et l’audace, dans l’évocation de temps légendaires et de pays exotiques. Le tournant du siècle qui a vu apparaître les premières automobiles, le cinéma, le téléphone était une période de paix, où l’esthétique surannée croisait souvent des rêves futuristes, où les divertissements de masses rencontraient un succès toujours grandissant. C’est au milieu de cette atmosphère optimiste et quelque peu euphorique qu’une cinquième Exposition Universelle est organisée en 1900. Cette manifestation a accueilli plus de 50 millions de visiteurs tout au long de ses 212 jours, cristallisant au passage le mythe de Paris comme lieu de tous les plaisirs et de l’art.

Les nombreux objets et films exposés actuellement au Petit Palais –précisément l’un des vestiges des modifications urbanistiques dues à l’Exposition Universelle- saisissent le Zeitgeist dans ses plus diverses facettes. L’ornementation typique des arts décoratifs ;  la modernité et le progrès technique, incarnés notamment par le cinématographe, mais aussi par la grande roue, la première ligne de métro, la photographie ou les voyages devenus plus confortables ; la place de l’industrie de la mode, présente ici à travers des costumes, accessoires et documents graphiques ; l’importance des plaisirs, ceux du monde de la nuit, avec ses endroits emblématiques –le Moulin Rouge, le Chat Noir-, ses personnages célèbres –les demi-mondaines-, et les milieux de la prostitution ; sans oublier les pièces de théâtre qui ont inspiré les affichistes de l’Art Nouveau.

Les meubles, les bibelots, les motifs peints ou imprimés expriment des tendances artistiques favorisant les lignes courbes, le caractère original des formes. Les supports sont multiples : verre, vitrail, bois, papier, et les œuvres sont signées par Gallé, Majorelle, Mucha, Lalique… Elles offrent surtout l’image d’une nature profondément stylisée.  Les fleurs de l’Art Nouveau ne semblent pousser qu’à l’intérieur, elles sont délicates et parfaites, froides et mystérieuses. Ces qualités, elles les partagent d’ailleurs avec les femmes, d’après artistes et couturiers. La cape brodée de Worth, les créations de Jeanne Paquin et les robes de soirée chatoyantes témoignent de ce goût du raffinement. La féminité, enfermée dans des corsets,  cascades de dentelle et chapeaux démesurés  montre ainsi le triomphe  de l’artifice, ne s’épanouit que dans des ambiances nocturnes, ou des lieux prestigieux. La Parisienne devient en ces années le symbole de l’élégance et une partie indissociable de la légende de la ville. Les femmes de milieux aisés menaient une vie sociale très riche. Leur souvenir est resté, grâce aux peintres, dans les scènes de rue où on les voit marcher, contempler des vitrines, intégrer le paysage de Paris.

Le spectacle est partout, et la mise en scène de la vie mondaine faite de promenades, bals, salons, est un thème récurrent pour les artistes et écrivains. Il y a du désordre et de l’inventivité dans la recherche de la nouveauté et du plaisir, et cela va créer une fable touristique durable. Il y a également une certaine continuité, un lien avec d’autres époques parisiennes marquées par un même foisonnement intellectuel, comme la période romantique.  La profusion, perceptible dans tous les domaines esthétiques est l’une des qualités de cette exposition, même si la présence d’autant d’éléments et projections dans des salles donnent parfois à l’ensemble un côté labyrinthique.



À propos de l’exposition Paris 1900, la Ville spectacle, au Petit Palais. Paris. Jusqu’au 17 août 2014.










Images : Inma Abbet



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