jeudi 19 janvier 2017

La dernière nuit à Tremore Beach


à propos de La dernière nuit à Tremore Beach, de Mikel Santiago

   Une des qualités qui font tout le charme du roman noir, roman policier ou roman à suspense à notre époque, peut-être la qualité principale, est la création d'une atmosphère particulière, dans des tonalités lugubres ou effrayantes. Cette atmosphère, lointain héritage romantique et gothique, prend le pas sur n'importe quelle intrigue, façonne même l'intrigue. Le lieu est une partie non négligeable de l'action, lui offre un certain exotisme de nature à brouiller les repères quotidiens. Cependant, nul besoin de châteaux, d'âges obscurs ou d'échos d'outre-tombe pour créer une telle ambiance, qui surgit davantage du contraste appuyé que provoque l'irruption d'une anomalie inexplicable dans un monde des plus sympathiques et transparents, dans des maisons dotées du confort moderne peuplés de gens qui se servent d'internet, dans des endroits qui semblent faits pour des vacances de rêve. Dans ce roman, l'anomalie est d'abord un accident peu banal. Peter, compositeur de musique pour le cinéma en panne d'inspiration, a trouvé dans une maison isolée en bord de mer, dans un village qui ne l'est pas moins, sur la côte du comté de Donegal, le refuge idéal pour se remettre d'un divorce malheureux, un bout de plage où les habitations sont très éloignées les unes des autres. Au village de Clenhburran, il a trouvé aussi des amis et un environnement chaleureux. Mais tout change lorsqu'il est frappé par la foudre en rentrant d'une soirée bien arrosée. Le musicien s'en tire apparemment sans dommage. Pourtant, il commence bientôt à souffrir de violents maux de tête, et à subir des rêveries bizarres et des visions macabres qui ont l'air bien réelles, où lui-même et ses proches sont enlevés ou assassinés. Ces visions sont accompagnées d’événements qui lui font douter de son propre jugement. Du somnambulisme aux prémonitions, en passant par la maladie mentale, l'inquiétante étrangeté se développe ici, en effleurant le genre fantastique, grâce à la pluralité des hypothèses, où le narrateur va nous conduire, tour à tour, par les routes de l'irrationnel ou par celles de la folie et du crime. Et, avec cela, tout le monde devient suspect et toutes les situations équivoques : les touristes, les habitants et les résidents de passage, les médecins, les amis si raffinés qui mènent une existence des plus lisses, les fêtes villageoises... Tout le monde peut mentir ou cacher bien des secrets et on sent bien que la vie dans cette si charmante plage irlandaise risque à tout moment de basculer dans le cauchemar. Peut-être, précisément, en raison de cette ambiance si spéciale faite de solitude, de tempêtes en mer et d'orages électriques, qui peut être aussi belle qu'angoissante. La dernière nuit à Tremore Beach restitue un certain Unheimlich avec bonheur. Un topos bien employé pour entretenir le suspense et les nuits blanches


La dernière nuit à Tremore Beach, de Mikel Santiago, traduit de l'espagnol par Delphine Valentin. Actes Sud / Actes Noirs, 2016

Image : http://www.actes-sud.fr/catalogue/romans-policiers/la-
derniere-nuit-tremore-beach



jeudi 12 janvier 2017

Les Hautes Montagnes du Portugal


à propos de Les Hautes Montagnes du Portugal, de Yann Martel

   Le journal d'un prêtre portugais du XVIIe siècle, échoué sur l'île de São Tomé, est l'origine d'une série de voyages et de quêtes se prolongeant sur plusieurs siècles, où il sera souvent question d'histoire naturelle, de mystérieux cadeaux et des différentes facettes du deuil. Le bien nommé Père Ulisses, après avoir séjourné en Angola, s'installe à São Tomé, à l'époque une colonie en déclin, où l'on cultive un peu de cacao, on ravitaille des bateaux négriers, mais où la pauvreté est particulièrement frappante. Il s'intéresse au sort des esclaves, tout en comprenant que les barrières de langue et de culture empêchent une vraie communication, et rendent impossible l’évangélisation. Il consigne dans son journal la progression de son désespoir, jusqu'au jour où il rend visite à un groupe d'esclaves très particulier, une rencontre qui lui donne l'idée de fabriquer un objet religieux bien étrange, qui aurait plus tard été offert à une église des Hautes Montagnes du Portugal, ce qui désigne dans le roman une région rurale de l'est du pays, près de Bragance, mais qui est avant tout un lieu symbolique. Une région abandonnée et sauvage, du moins à cette époque, au point d'héberger, selon la légende, les derniers exemplaires du rhinocéros ibérique. Cependant, c'est seulement l'étrange objet liturgique, apparemment un crucifix, cité dans le journal du prêtre, qui attire l'attention, en 1904, du malheureux Tomás, qui vient de perdre sa femme, son fils et son père en peu de temps. Pour ce modeste employé d'un musée d'histoire, à Lisbonne, l'idée de trouver le trésor perdu du père Ulisses agit comme un antidote à sa propre mélancolie. Mais il lui faudra se rendre dans une région où il perdra tous ses repères de citadin, et des conditions de voyage particulièrement pénibles dévorent rapidement le temps et même le sens de sa recherche. Plus de trente années plus tard, on retrouve un écho du périple de Tomás dans l'histoire d'une veuve, originaire d'un village de ces Hautes Montagnes, qui souhaite faire autopsier le corps de son mari, afin de savoir, non pas comment il est mort, mais comment il a vécu. Et encore, dans les années 1980, les différents fils conducteurs reviennent dans l'histoire de Peter, parlementaire canadien décidé à changer radicalement de vie, au moyen d'un retour à ses racines portugaises, situées précisément dans ces Hautes Montagnes.

   Les Hautes Montagnes du Portugal offrent de nombreux recoins ombragés et propices à la réflexion, où se mêlent des souvenirs littéraires et des motifs fantastiques. On y croise des grands singes, des animaux quasi-mythologiques, les premières automobiles, les romans d'Agatha Christie, et, surtout, des amours contrariées par la mort. L'abondance d'éléments disparates et leur agencement donnent une dimension exotique à une intrigue qui pourrait ressembler à un cabinet de curiosités en mouvement, car on se déplace beaucoup dans ce roman : à pied, en voiture, en avion... Le deuil se vit à travers le voyage, souvent en marchant, même à reculons, comme pour voir s'éloigner le passé.



Les Hautes Montagnes du Portugal, de Yann Martel, traduit de l'anglais (Canada) par Christophe Bernard. Grasset, 2016


Albrecht Dürer, Rhinocéros

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