vendredi 18 juin 2010

Actualité de Jane Austen

Qui lit encore les romans de Jane Austen ? Beaucoup de monde, en apparence. Les quinze dernières années ont connu au moins une dizaine d’adaptations au cinéma ou à la télévision des six œuvres principales de la romancière anglaise : Raison et Sentiments (Sense and Sensibility, 1811), Orgueil et Préjugés (Pride and Prejudice, 1813), Mansfield Park (1814), Emma (1816), Northanger Abbey (1818) et Persuasion (1818) font souvent l’objet de versions filmées qui suivent plus ou moins fidèlement leurs modèles. Sans parler d’autres œuvres cinématographiques inspirées d’épisodes de la vie de la romancière comme Jane, d’après le roman Becoming Jane Austen, de Jon Spence ou The Jane Austen Book Club, d’après le livre de Karen Joy Fowler, où les péripéties développées chez une demi-douzaine de personnages s’appuient sur les intrigues de Jane Austen.

Il existe bien entendu un certain nombre de bonnes raisons de lire ou relire ces histoires de jeunes filles un peu ingénues, parfois espiègles, souvent manipulatrices lorsqu’il s’agit de s’occuper de l’affaire la plus importante de leurs vies : la recherche d’un mari. Mais le caractère original des points de vue exprimés sur l’amour ne devrait pas faire penser à une quelconque modernité de l’œuvre. Il s’agit davantage de décrire les différentes possibilités d’adaptation à des milieux hostiles, avec tout ce que cela signifie comme stratégies, concessions et parfois hypocrisie. En cela, les romans de Jane Austen sont fascinants, comme le sont toujours ceux d’Edith Wharton et de Henry James. Leur apparente froideur est en réalité brûlante, elle cache des thèmes universels, comme la puissance de la volonté individuelle face au groupe, la trahison et la loyauté, l’amour raisonné et les intermittences du cœur. Mais il existe, à mon avis, d’autres raisons qui les rendent aussi plaisants qu’intemporels :
La simplicité. Le style de Jane Austen est limpide. Je viens de lire Northanger Abbey ; il s’agit d’un texte aisément compréhensible par les non anglophones et ceux qui ne sont pas bilingues. Il ne contient pas d’expressions trop anciennes ou des mots savants. Le propos est clair, léger comme les robes de style empire, ce qui ne l’empêche pas d’être d’une grande subtilité. Ainsi, la jeune Catherine Morland, amoureuse de Henry Tilner, exprime avant tout son plaisir d’être invitée par la famille de ce dernier dans le manoir de Northanger Abbey, et ce plaisir n’a pas de lien avec son amour, mais avec son goût des romans gothiques dont elle est une fervente lectrice. J’aime tout particulièrement ce roman, car il me semble une représentation aboutie de l’éducation sentimentale considérée comme une dissociation entre l’imagination et la réalité.
The Tilneys, they, by whom, above all, she desired to be favourably thought of, outstripped even her wishes in the flattering measures by which their intimacy was to be continued. She was to be their chosen visitor, she was to be for weeks under the same roof with the person whose society she mostly prized —and, in addition to all the rest, this roof was to be the roof of an abbey! Her passion for ancient edifices was next in degree to her passion for Henry Tilney — and castles and abbeys made usually the charm of those reveries which his image did not fill. To see and explore either the ramparts and keep of the one, or the cloisters of the other, had been for many weeks a darling wish, though to be more than the visitor of an hour had seemed too nearly impossible for desire. And yet, this was to happen.(1)

La construction méthodique de l’œuvre, qui possède l’ordre et la beauté d’une façade palladienne. Il n’y a pas, chez Austen, ni temps mort, ni digression, ni bizarreries d’aucune sorte, et pourtant, les intrigues s’étalent sur des centaines de pages où il est question de bals, de promenades à la campagne ou de voyages d’une ville à l’autre. La vie des demoiselles est loin d’être ennuyeuse et le rythme de l’œuvre n’ennuiera pas davantage le lecteur. Le discours indirect libre permet un contrepoint d’une certaine gravité à toute cette effervescence un peu superficielle. L’introspection est mise en parallèle avec la vie sociale.
L’identification du lecteur (et du spectateur) reste possible dans la description d’un monde clos, l’aristocratie anglaise de L’époque Regency, qui n’est pas un réservoir à fantasmes comme l’ère victorienne, mais un temps lointain et souvent méconnu, une société dont le goût pour la sobriété en matière vestimentaire et décorative n’a pour nous rien de ridicule. Difficile de représenter l’émotion ou le chagrin d’amour avec des acteurs au visage plâtré et affublés de coiffures ressemblant à des pièces montées sans tomber dans le comique involontaire. C’est surtout valable pour le cinéma, qui cultive (trop) souvent l’anachronisme dans la représentation des relations personnelles. Il est en effet plus facile de jouer des rôles qui nous ressemblent avec des personnages qui nous ressemblent.
L’ironie de miss Austen se base sur l’observation des comportements, sur les éléments extérieurs influençant et parasitant la naissance du sentiment amoureux (les milliers de livres de rente de tel ou tel prétendant des demoiselles Bennett dans Orgueil et Préjugés, les romans d’épouvante lus par Catherine Morland dans Northanger Abbey...) Le narrateur fait souvent appel au lecteur, le prend en compte en le faisant prendre une attitude distanciée face à une galerie de portraits de jeunes naïves, d’hommes vaniteux et malpolis, de parents cupides, d’amies médisantes, sans exagérations et sans complaisance, mais parfois avec une certaine sympathie envers ceux qui ne sont pas réellement méchants, mais qui ont fait le mauvais calcul au mauvais moment. Aussi, les points de vue exprimés sur le mariage font la part belle à la stratégie et à la manipulation. Ils expriment un certain réalisme, définitivement éloigné du conte de fées.





(1) Northanger Abbey, ch. 16


08-07-09

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