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Eloge de la rêverie

Une étude canadienne (1) met l’accent sur le rôle de la rêverie dans la réflexion. Le mind wandering, activité préférée des daydreamers et autres bayeurs aux corneilles stimulerait certaines régions du cerveau et faciliterait ainsi la résolution de problèmes complexes, car « Quand on rêve éveillé, on peut ne pas atteindre son objectif immédiat (par exemple la lecture d'un livre ou suivre les cours en classe) mais l'esprit prend le temps de régler des questions plus importantes, comme la promotion de sa carrière ou ses relations personnelles ». (2) Puisque nous passons en moyenne un tiers de notre vie à rêvasser, cela ressemble à une bonne nouvelle.

Pourtant, la rêverie, aussi bien dans le langage courant que dans la littérature de fiction, est davantage associée à une oisiveté malsaine et à un irrémédiable décalage avec la réalité. Le verbe rêvasser, attesté depuis la fin du XIVe siècle, et affublé du suffixe péjoratif –asser (on rêvasse comme on traînasse), avait en ancien français le même sens que rêver, c’est-à-dire divaguer, ou délirer et, selon son étymologie, le sens primitif de rêver était « vagabonder » ou « rôder ». (3) Quant à rêverie, expression déjà utilisée au XIIIe siècle, elle désigne tout aussi bien le délire que la folie, voire l’ivrognerie pendant tout le Moyen Age. Il faut attendre les Essais de Montaigne pour que la rêverie prenne le sens de « activité de l’esprit qui médite, qui réfléchit ». (4) Aussi, parmi les sens attribués à ce mot par Littré il y a ceux de « délire causé par une maladie ou par la fièvre», d’« état d’esprit occupé d’idées vagues » ou, à une époque plus tardive, de « produit de l’action de rêver, de méditer ». Les différents usages de « rêver » et « rêverie » à l’époque médiévale et classique révèlent une éternelle méfiance envers les dangers de l’imagination lorsqu’elle est évasive, désordonnée et créatrice d’illusions.
La rêverie, lorsqu’elle fait partie de la fiction, surtout dans les romans de la seconde moitié du XIXe siècle et du XXe siècle, apparaît également comme un danger, associée aux langueurs romantiques, souvent féminine et entraînée par les mauvaises lectures, comme chez Emma Bovary. La rêverie et ses risques, mais aussi son côté séduisant apparaissent également dans l’œuvre de Barbey d’Aurevilly, où le rêve éveillé est associé à une histoire d’amour cachée, et à l’ambivalence sur ses origines, comme dans L’Ensorcelée, où l’illusion rêveuse sert à mettre en place une atmosphère mystérieuse, et dans Les Diaboliques, où la rêverie de l’auditoire clôt les récits et les questions posées offrent différentes possibilités d’interprétation. Dans tous ces exemples, la rêverie peut conduire à une deuxième version du récit : « Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et dont il n'avait montré que ce qu'il en savait, c'est-à-dire les extrémités. L'émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pensée et complétait, avec le genre d'imagination qu'il avait, ce roman authentique dont on n'avait à juger que quelques détails dépareillés. » (5)
Aussi, la rêverie romanesque peut représenter un enfermement progressif, et une rupture volontaire des entraves et des conventions temporelles dans un processus intellectuel très vaste, ainsi qu’on le voit dans La Montagne Magique (6). Dans le roman de Thomas Mann, elle est notamment un excellent prétexte pour donner une grande liberté au le récit, qui est enfin délié des contraintes du narrateur omniscient et de la chronologie, et qui permet des digressions et des divagations sur le corps, sur la peinture, la poésie ou l’histoire, dans une somme où le lecteur peut s’égarer sans guide, mais qui enrichissent le texte en lui apportant les points de vue parallèles, le relativisme de la connaissance et des références et allusions culturelles. La rêverie littéraire est aussi, par son refus de toute forme figée, un incroyable déclencheur d’idées inattendues, qui apparaissent plus tard, peut-être quand on croit réfléchir et on se souvient simplement de tout ce à quoi on pense quand on ne pense à rien.

Regarder les lumières, sur l’autre rive du lac, et ne penser à rien. Vraiment ? Alors qu’en coulisses s’effondrent ensemble le présent et les certitudes de l’avenir dans le calme et l’indifférence. Le rêveur est attiré par les horizons troublés, par les moments de répit incertains, qui sont autant de points de fuite indispensables pour construire une perspective.
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(1) http://www.pnas.org/content/early/2009/05/11/0900234106.a...




(3) Michel Stanesco : Jeux d’errance du chevalier médiéval. Aspects ludiques de la fonction guerrière dans la littérature du Moyen Age flamboyant. E. J. Brill.

(4) (source : Trésor de la Langue Française)

(5) (Le Dessous de cartes d’une partie de Whist )

(6) Thomas Mann, Der Zauberberg, La Montagne magique, trad. Louise Servicen. Ed. Fayard.

18-05-09

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