vendredi 18 juin 2010

La chapelle de l'Arena


Le noble padouan Enrico degli Scrovegni craignait probablement les tourments de l’enfer et c’est pour racheter les péchés de son père Reginaldo degli Scrovegni, usurier notoire qui occupe une certaine place dans l’œuvre de Dante, (1) qu’il commanda à Giotto di Bondone, en 1305, les fresques de la chapelle, voisine de son palais, qui porte son nom à Padoue. Une chapelle destinée à l’expiation, à rétablir un équilibre perdu à l’aide d’un thème et de motifs familiers au public médiéval. Le thème de la rédemption d’un seul personnage est, à cette époque, abondamment illustré dans l’art. Il suffit de citer les nombreuses représentations de Marie Madeleine ou la place de la quête chevaleresque ou du pèlerinage expiatoire dans la société et la littérature du Moyen âge. L’usure étant considérée comme une faute d’une extrême gravité, la beauté de la chapelle devait être d’autant plus impressionnante.
La chapelle Scrovegni, dite aussi chapelle de l’Arena, déroule, du sol au plafond, différents épisodes tirés des Evangiles et de la vie de la Vierge et de ses parents, culminant dans la grande scène du Jugement Dernier qui sépare les bienheureux des damnés. Les fresques sont disposées de telle manière que le spectateur voit se déployer sous ses yeux toute l’histoire en même temps, exemple vertigineux de synchronie, de capture de scènes à un moment précis, où la couleur sert de repère. L’architecte Giotto a pu prévoir la direction du regard de plusieurs observateurs simultanés en présentant les mêmes objets sous des angles différents. A l’époque où la chapelle Scrovegni fut achevée, c’est-à-dire ans les premières années du Trecento, la technique de la fresque était à son apogée en Italie et le goût de l’époque prônait un incroyable foisonnement de couleurs rappelant le vitrail et de formes d’une grande délicatesse.

Si le dessin conserve certains traits gothiques, notamment dans les représentations de l’architecture ou dans les proportions, d’autres motifs font leur entrée, comme les perspectives, audacieuses pour l’époque et destinées à détailler un nombre maximal d’éléments de la réalité, au point qu’elles peuvent paraître surchargées d’arbres, de rochers, les angles et les lignes de biais qui donnent une impression étrangement moderne alors qu’ils correspondent à une perspective qui n’a pas été encore théorisée et reste intuitive. Les effets recherchés étaient la profondeur géométrique, mais aussi, à travers le jeu des ombres, l’expression des visages. Giotto est l’un des premiers artistes à avoir représenté l’émotion, non seulement présente dans le regard, mais transmise au corps tout entier. La douleur ou l’émerveillement se laissent deviner sous les plis des manteaux et remplacent par leur expressivité les connaissances anatomiques. Il suffit de regarder une position recroquevillée suggérant l’accablement, une accolade évoquant tantôt la fatigue, tantôt la compassion, un geste de la main décelant le début d’un mouvement ou une prolongation des mots de la conversation. La mise en place d’un certain naturalisme dans la description, dans les attitudes, permet aussi l’introduction d’éléments profanes au milieu des personnages sacrés, ce qui préfigure l’art de la Renaissance. Ainsi, on verra Scrovegni lui-même, dont la figure est à l’échelle de celle de la Vierge et des Saints, des mélanges qui rendent l’exemple et la mise en garde devant la faute aussi frappants que possible. La rédemption, thème éternel, lie l’anticipation de la modernité à l’iconographie médiévale. Les différentes formes de la culpabilité et le pardon final peuvent être suivis à travers des scènes très dramatiques, où les couleurs ont gardé leur brillance, sûrement à l’aide d’habiles restaurateurs et aux nombreuses contraintes imposées aux visiteurs d’aujourd’hui, qui ne peuvent admirer les fresques que pendant une quinzaine de minutes, dans le froid de la climatisation censée protéger les peintures et qui permettent, malgré tout, une expérience inoubliable.

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Pour en savoir plus :


La Mesure de de la réalité, Alfred W. Crosby Jean-Marc Mandosio, Éditions Allia, 2003

(1) Canto XVII 43-78

Image : Wikimedia Commons




01-05-09
 

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