vendredi 18 juin 2010

Le Nommé Jeudi et la leçon des masques

Le fait de raconter une chose crûment et sans ménagement la fait paraître affreusement étrange (1).

Les pseudonymes éveillent la méfiance, l’anonymat fait peur. Après une année et demie de blog j’entends toujours la même chanson, avec le même refrain, qui appelle à la corrélation obligée entre un nom et un message, un appel assez dérisoire, comme si une identité formellement établie empêchait quiconque de manipuler et de mentir.
C’est donc le moment propice pour évoquer un roman publié il y a justement un siècle, Le Nommé Jeudi, un cauchemar (The Man what was Thursday, a Nightmare, 1908) de Gilbert Keith Chesterton (1874-1936), auteur des surprenantes aventures du Père Brown, prêtre détective, et de textes apologétiques du catholicisme moins connus. Dans son œuvre, Chesterton nous apprend que le meilleur endroit pour cacher une feuille est une forêt, et un anarchiste qui voudrait cacher ses idées devrait paradoxalement se déguiser en anarchiste. Il serait ainsi considéré comme un fou inoffensif et aurait tout loisir de développer des activités bien plus dangereuses. La transparence affichée réussit à distraire l’attention. La vérité devient subtile imposture, indécelable parce que le masque possède la précision d’une autobiographie riche en détails parfaitement exacts, crédible mais fausse dans son ensemble.
L’intrigue du roman peut être ainsi résumée : le poète Gabriel Syme, conservateur et partisan de l’ordre établi, accepte l’invitation de Lucian Gregory, poète anarchiste, d’être introduit dans une société secrète, le Central Anarchist Council dirigée par un personnage surnommée Dimanche, un groupe dont les membres adoptent comme pseudonyme le nom d’un jour de la semaine. Gabriel deviendra Jeudi. Ce que Gabriel n’a pas dit, c’est qu’il est un agent secret recruté précisément pour infiltrer cette société de conspirateurs. Il est donc le policier déguisé en policier déguisé en anarchiste.
Les réunions du groupe n’ont pas lieu dans des caves sombres, mais dans des cafés et des restaurants, d’où ils crient sur les toits leurs projets de massacre, convaincus que les autres convives n’y verront que du feu. Pour éviter un attentat, Gabriel commence à suivre un à un les membres de la bande, il les démasque aussi, et, l’un après l’autre, ils se révèlent des agents infiltrés, comme lui-même dédiés à la traque de Dimanche, mais le cauchemar se rapproche, et le jeu de masques et de miroirs trouble extrêmement Gabriel, car ses ennemis d’hier deviennent ses amis d’aujourd’hui. Le cauchemar d’être soudainement devenu un autre, opposé mais complémentaire, hante le récit jusqu’à la fin, (2) et la recherche du criminel est en même temps la quête d’une identité, pour tous les personnages, une identité après tout si fragile, si facilement mise à mal par des accessoires de théâtre. Le déguisement est une faille qui laisse apparaître des hésitations, des peurs, tandis que la vérité exhibée sans complexe devient un bouclier. Si vous savez tout (ou croyez tout savoir), inutile de vous interroger davantage.

La transparence, selon Dimanche, est un outil de manipulation très efficace, beaucoup plus efficace que les déguisements, le maquillage, les codes secrets et les noms d’emprunt utilisés par ses adversaires, dont les tentatives de camouflage ont toujours un aspect drôle, carnavalesque, voire outrancier. Il suffit de lire des passages où les faux conspirateurs sont décrits, riches en évocations romanesques de la décadence et de la cruauté, les retournements de situations et la bizarrerie de cette atmosphère de rêve où le suspense et les représentations de la peur sont toujours contrebalancés par l’humour.
Le Nommé Jeudi montre à quel point G.K. Chesterton méritait le surnom de Prince du Paradoxe. C’est un roman qui bouleverse pas mal d’idées reçues et qui donne aux changements d’identité la valeur d’un rite de passage, pour ceux qui décident sortir du cauchemar. (3)


(1) G.K. Chesterton, Le Club des métiers bizarres

(2) Tout conservatisme repose sur l’idée que si vous laissez les choses telles qu’elles sont, elles resteront ce qu’elles sont. Mais c’est faux. Si vous laissez quoi que ce soit tel quel, vous donnerez naissance à un total bouleversement. (Orthodoxie). Les extrêmes se rapprochent dans les paradoxes. On peut remarquer, dans Le nommé Jeudi, que l’idéologie est davantage un mode de communication qu’un système de pensée. Le jeu des masques favorise le rapprochement entre les adversaires et l’éclosion de la parole : « I feel somehow as if you were my mother, Syme, » he continued casually. « I feel that I confide anything to you, as you have promised to telle nobody. (Le nommé Jeudi) et aussi : You can’t tell the anarchists I’m a policeman. I can only watch you, knowing what you are; you can only watch me, knowing what I am. In short, it’s a lonely, intellectual duel, my head against yours. (…) I cannot betray you, but I might betray myself. Come, come! Wait and see me betray myself. I shall do it so nicely.”




04-11-08

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