vendredi 18 juin 2010

Le Philosophe et la Mélancolie

"L'OEuvre au Noir" est le roman d'un seul personnage, d'un seul point de vue, celui du médecin et alchimiste Zénon, tour à tour bâtard inadapté, étudiant assoiffé de savoir ou savant hétérodoxe et persécuté. Un personnage complexe, dont les traits ont été empruntés à plusieurs figures de l'art et de la science du XVIe siècle, qui traverse, tout au long de l'intrigue, une forêt d'apparences trompeuses et une suite de champs de bataille, où les querelles politiques et les guerres de religion laissent apparaître les questions insolubles de la solitude et de l'angoisse devant la mort.
"L'OEuvre au Noir" est aussi le roman de l'esprit partagé entre espoir et tristesse. Le monde ouvert de la Renaissance, qui ressemble à un paradis de richesses nouvelles facilement atteignable va progressivement se rétrecir. Les voyages deviendront des fuites en avant. Le monde de Zénon est déjà celui de Fabrice à Waterloo. Un monde dominé par des courants de pouvoir qui agissent en réseau ou entrent en collision, où la violence peut être occasionnelle, hasardeuse, et de ce fait rarement compréhensible. Le rêve de l'homme nouveau et des découvertes scientifiques se transformera en souvenir improbable entre les quatre murs de la cellulle de Zénon. Le regard du philosophe, qui a une fois rencontré un miroir aux multiples facettes, se tourne vers l'intérieur. Nulle passion n'habite Zénon, sinon celle du savoir, (1) qui s'épanouit dans les conditions les plus difficiles et représente, sur le mode du désenchantement et du scepticisme, le triomphe de l'intelligence dans un monde bête et méchant. L'OEuvre au Noir est un rêve de liberté absolue ; liberté de voyager dans une Europe ravagée, de penser et de s'exprimer, de croire et de ne pas croire, d'abandonner la terre d'origine, de tout délaisser, même la vie devenue insupportable.
Chez Zénon, il y a aussi la figure allégorique de la mélancolie. La célèbre gravure de Dürer inspira d'ailleurs Marguerite Yourcenar le titre d'une nouvelle publiée dans les années 1930, "D'après Dürer", qui contient tous les éléments (mêmes personnages, même époque, même intrigue) de ce qui deviendra plus tard "L'OEuvre au Noir". Des références picturales (Bosch, Brueghel, Cranach l'Ancien) font également partie du roman. Elles sont présentes dans les descriptions des paysages flamands. Elles créent chez le lecteur une impression de déjà vu, un cadre à la fois exotique et connu. Et on connaît aussi le soin que Marguerite Yourcenar mettait à définir l'arrière-plan intellectuel et culturel de ses personnages. Pour obtenir un effet de vraisemblance, l'auteur fait appel aux sources littéraires, mais aussi aux documents d'archives, aux expressions anciennes lorsqu'il s'agit de reconstituer la langue du XVIe siècle... Ainsi, la mélancolie est un trait d'époque, un état d'esprit qui rappelle la culture classique. Mais la théorie des passions peut cacher, dans "L'OEuvre au Noir", un thème intemporel. La responsabilité individuelle du scientifique, qui apparaît souvent dans l'oeuvre de Marguerite Yourcenar. Pour l'auteur, engagé en faveur de la défense de l'environnement à une époque où l'écologie n'était pas encore devenue un combat politique, la société a tout à craindre des "apprentis sorciers" (2) et la mélancolie est, pour Zénon, l'expression du pessimisme devant le mauvais usage que l'homme fait de la connaissance.

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(1) "J'ai parcouru au moins une partie de cette boule où nous sommes; j'ai étudié le point de fusion des métaux et la génération des plantes; j'ai obsevé les astres et examiné l'intérieur des corps. (...) Je sais que je ne sais pas ce que je ne sais pas; j'envie ceux qui sauront davantage, mais je sais qu'ils auront, tout comme moi à mesurer, peser, déduire et se méfier des déductions produites, faire dans le faux la part du vrai et tenir compte dans le vrai de l'éternelle admixtion du faux." Zénon dans "L'OEuvre au Noir".


(2) "Mais j'avoue que la race étant ce qu'elle restera sans doute jusqu'à la fin des siècles, il est mauvais de mettre les fols à même de renverser la machine des choses et des furieux de monter au ciel. Quant à moi, et dans l'état où le Tribunal m'a mis, (...) j'en suis venu à blâmer Prométhée d'avoir donné le feu aux mortels." Zénon dans "L'OEuvre au Noir".

12-11-07

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