vendredi 18 juin 2010

Le poète et la princesse

Il y a quelque temps, un tableau représentant Shakespeare, peint de son vivant, dit-on, a été dévoilé au public. Admirablement bien conservé, le portrait du poète et dramaturge n’est qu’un énième mirage destiné à épaissir le mystère qui l’entoure depuis cinq siècles. Car la biographie de Shakespeare est une suite de lignes pâles et incertaines qui ne souffrent aucune comparaison avec son œuvre. Depuis des siècles, ce manque de cohérence entre la l’histoire personnelle et l’œuvre intrigue les écrivains, les critiques et les rêveurs de toute sorte qui ont attribué au poète des vies plus intéressantes. (1) Ainsi, Shakespeare n’aurait jamais existé. Il aurait été Christopher Marlowe ou Francis Bacon ou le Comte d’Oxford, ou plusieurs auteurs en même temps. Ces jeux d’érudits mettent en évidence une seule chose : la difficulté de trouver une quelconque vérité littéraire dans une biographie, l’impossibilité de transformer une vie banale en œuvre d’art.
Dans The Birthplace, qui est l’une des plus belles fictions qui aient été écrites sur Shakespeare (2), Henry James pose la question essentielle de l’indépendance de l’écrivain face à sa propre vie. Ce long récit place le narrateur dans le rôle du critique littéraire et, par extension, dans celui de tout lecteur. Un ancien bibliothécaire est engagé pour s’occuper la maison natale d’un grand poète. Bientôt sa fonction commence à révéler des aspects déplaisants, comme l’imposture que supposent les anecdotes sur l’enfance du poète racontées aux visiteurs. Malgré ses scrupules, le conservateur réussit à enchanter les touristes qui ne cherchent nullement la vérité historique, mais une image qui corresponde à leurs rêves. Le noyau de la vraie/improbable/possible maison natale est une chambre d’enfant austère, une coquille vide. Le scepticisme de Henry James quant à l’attribution des œuvres de Shakespeare au personnage ayant vécu à Stratford-on-Avon met en évidence la fragilité et les lacunes de toute biographie, qui peut être rapidement transformée en légende. Après tout, est-ce vraiment important de savoir s’il y a eu un auteur, ou trois, ou dix, si tout ce qu’on peut en dire est nécessairement inexact ? La vérité est absente, cachée dans l’écriture, ou comme le rappelle la phrase de Borges : « Tout ceci est vrai parce que je l’ai inventé ».
Publiée en 1903, The birthplace développe également un thème cher à James et que l’on peut retrouver dans certaines de ses œuvres, en particulier celles de la dernière décennie du XIXe siècle, comme The figure in the carpet, (3) et The Aspern papers. Ces récits offrent une image du critique littéraire qui songe à s’approprier les œuvres d’un écrivain à travers sa biographie ; cette démarche conduit, dans la fiction, à de nombreux malheurs, elle est perçue de manière très négative, non seulement par le caractère immoral de toute indiscrétion, mais aussi parce que connaissance biographique parasiterait la compréhension d’un ensemble et la recherche de la cause absente, du secret qui expliquerait l’œuvre. Dans The Aspern papers, le critique est représenté en charognard, en opportuniste, tandis que The figure in the carpet laisse la place à une quête subtile, quasiment insaisissable mais essentielle du sens d’un texte. Entre ces deux extrêmes, The Birthplace montre la tension entre la conscience exigeante du savant et les désirs plus légers du public.
Un peu plus de deux siècles plus tôt, la question du lien ou de l’absence de lien entre un texte littéraire et son auteur s’était déjà posée avec La Princesse de Clèves. Mme de La Fayette n’a jamais signé son roman, publié en 1678 de façon anonyme. La Rochefoucauld a-t-il participé à l’écriture, comme le veut une certaine théorie ? Tout cela est incertain. Dans La Princesse de Clèves, les personnages et les situations ne sont pas autobiographiques, malgré un cadre historique précis, mais les débats sur l’amour propres au monde précieux y sont représentés. Le lecteur du XXIe siècle peut toujours s’intéresser aux mésaventures et aux dilemmes de Mlle de Chartres et de M de Nemours parce qu’ils sont intemporels et universels, tandis que la vérité historique de celle ou de celui qui a imaginé ces personnages se rattache à des circonstances bien délimitées et à une série de détails disparus avec son époque. Déliée de la biographie, la fiction devient plus libre et adaptable à tous les contextes.

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(1) Qui a écrit les œuvres de Shakespeare ? Cette question est très ancienne. La controverse des « anti-stratfordiens » date du XIXe siècle, mais les premiers doutes sur l’auteur ont surgi bien plus tôt. Les différentes théories déploient des trésors d’imagination et un certain goût pour la conspiration, avec des dizaines de candidats possibles au rôle de Shakespeare. Ces théories ont aussi inspiré des réflexions humoristiques. Ainsi, selon George Bernard Shaw: "Les pièces de William Shakespeare n'ont pas été écrites par William Shakespeare mais par quelqu'un qui s'appelait également William Shakespeare".

(2) Le nom de Shakespeare n’est pourtant pas mentionné dans The birthplace, mais les allusions y sont nombreuses.

(3) Le site


permet de lire une bonne partie des nouvelles de Henry James en anglais, y compris The Birthplace.

08-04-09

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