Accéder au contenu principal

Le poète et la princesse

Il y a quelque temps, un tableau représentant Shakespeare, peint de son vivant, dit-on, a été dévoilé au public. Admirablement bien conservé, le portrait du poète et dramaturge n’est qu’un énième mirage destiné à épaissir le mystère qui l’entoure depuis cinq siècles. Car la biographie de Shakespeare est une suite de lignes pâles et incertaines qui ne souffrent aucune comparaison avec son œuvre. Depuis des siècles, ce manque de cohérence entre la l’histoire personnelle et l’œuvre intrigue les écrivains, les critiques et les rêveurs de toute sorte qui ont attribué au poète des vies plus intéressantes. (1) Ainsi, Shakespeare n’aurait jamais existé. Il aurait été Christopher Marlowe ou Francis Bacon ou le Comte d’Oxford, ou plusieurs auteurs en même temps. Ces jeux d’érudits mettent en évidence une seule chose : la difficulté de trouver une quelconque vérité littéraire dans une biographie, l’impossibilité de transformer une vie banale en œuvre d’art.
Dans The Birthplace, qui est l’une des plus belles fictions qui aient été écrites sur Shakespeare (2), Henry James pose la question essentielle de l’indépendance de l’écrivain face à sa propre vie. Ce long récit place le narrateur dans le rôle du critique littéraire et, par extension, dans celui de tout lecteur. Un ancien bibliothécaire est engagé pour s’occuper la maison natale d’un grand poète. Bientôt sa fonction commence à révéler des aspects déplaisants, comme l’imposture que supposent les anecdotes sur l’enfance du poète racontées aux visiteurs. Malgré ses scrupules, le conservateur réussit à enchanter les touristes qui ne cherchent nullement la vérité historique, mais une image qui corresponde à leurs rêves. Le noyau de la vraie/improbable/possible maison natale est une chambre d’enfant austère, une coquille vide. Le scepticisme de Henry James quant à l’attribution des œuvres de Shakespeare au personnage ayant vécu à Stratford-on-Avon met en évidence la fragilité et les lacunes de toute biographie, qui peut être rapidement transformée en légende. Après tout, est-ce vraiment important de savoir s’il y a eu un auteur, ou trois, ou dix, si tout ce qu’on peut en dire est nécessairement inexact ? La vérité est absente, cachée dans l’écriture, ou comme le rappelle la phrase de Borges : « Tout ceci est vrai parce que je l’ai inventé ».
Publiée en 1903, The birthplace développe également un thème cher à James et que l’on peut retrouver dans certaines de ses œuvres, en particulier celles de la dernière décennie du XIXe siècle, comme The figure in the carpet, (3) et The Aspern papers. Ces récits offrent une image du critique littéraire qui songe à s’approprier les œuvres d’un écrivain à travers sa biographie ; cette démarche conduit, dans la fiction, à de nombreux malheurs, elle est perçue de manière très négative, non seulement par le caractère immoral de toute indiscrétion, mais aussi parce que connaissance biographique parasiterait la compréhension d’un ensemble et la recherche de la cause absente, du secret qui expliquerait l’œuvre. Dans The Aspern papers, le critique est représenté en charognard, en opportuniste, tandis que The figure in the carpet laisse la place à une quête subtile, quasiment insaisissable mais essentielle du sens d’un texte. Entre ces deux extrêmes, The Birthplace montre la tension entre la conscience exigeante du savant et les désirs plus légers du public.
Un peu plus de deux siècles plus tôt, la question du lien ou de l’absence de lien entre un texte littéraire et son auteur s’était déjà posée avec La Princesse de Clèves. Mme de La Fayette n’a jamais signé son roman, publié en 1678 de façon anonyme. La Rochefoucauld a-t-il participé à l’écriture, comme le veut une certaine théorie ? Tout cela est incertain. Dans La Princesse de Clèves, les personnages et les situations ne sont pas autobiographiques, malgré un cadre historique précis, mais les débats sur l’amour propres au monde précieux y sont représentés. Le lecteur du XXIe siècle peut toujours s’intéresser aux mésaventures et aux dilemmes de Mlle de Chartres et de M de Nemours parce qu’ils sont intemporels et universels, tandis que la vérité historique de celle ou de celui qui a imaginé ces personnages se rattache à des circonstances bien délimitées et à une série de détails disparus avec son époque. Déliée de la biographie, la fiction devient plus libre et adaptable à tous les contextes.

--------------------------------------------

(1) Qui a écrit les œuvres de Shakespeare ? Cette question est très ancienne. La controverse des « anti-stratfordiens » date du XIXe siècle, mais les premiers doutes sur l’auteur ont surgi bien plus tôt. Les différentes théories déploient des trésors d’imagination et un certain goût pour la conspiration, avec des dizaines de candidats possibles au rôle de Shakespeare. Ces théories ont aussi inspiré des réflexions humoristiques. Ainsi, selon George Bernard Shaw: "Les pièces de William Shakespeare n'ont pas été écrites par William Shakespeare mais par quelqu'un qui s'appelait également William Shakespeare".

(2) Le nom de Shakespeare n’est pourtant pas mentionné dans The birthplace, mais les allusions y sont nombreuses.

(3) Le site


permet de lire une bonne partie des nouvelles de Henry James en anglais, y compris The Birthplace.

08-04-09

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Suspens, Suspense

Faut-il écrire suspense ou suspens ? L’origine de ce mot, qui désigne un état d’attente anxieuse renvoie à ce petit e qui en modifie la prononciation. Avant d’être un effet de style littéraire, le suspens, ou la suspense (on écrivait sospens et sospense, et également suspence), était l’interdiction faite au prêtre de célébrer la messe de manière temporaire. Il était déclaré suspens, ou suspendu des fonctions ecclésiastiques. Selon la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1), s’il persistait malgré sa suspense, le prêtre était déclaré irrégulier. Il y avait aussi une autre acception allant dans le même sens : « Anciennement, charte de suspense, charte royale par laquelle tout procès intenté à une personne absente pour le service ou par les ordres du prince demeurait en surséance jusqu'à son retour». (2) Suspens, employé en tant qu’adjectif, désigne aussi un état émotionnel (la perplexité) ou une qualité du lieu ou de l’atmosphère. Le Trésor de la langue françai…

Art des natures mortes

Un récent billet de ce blog évoquant certaines des caractéristiques de ce genre pictural m’a donné le désir d’approfondir quelque peu le sujet de la nature morte. Le sujet est très ancien, -présent déjà à l’époque hellénistique et romaine, visible encore dans des mosaïques et des fresques -, il existe également des témoignages d’autres représentations d’aliments et d’objets inanimés ; ainsi, Pline l’Ancien raconte l’histoire des raisins peints par Zeuxis, de manière tellement réaliste que les oiseaux viennent les becqueter, mais aucune de ces œuvres n’a été conservée- ₁. Ainsi, depuis l’Antiquité, le réalisme minutieux et l’évocation de la vie quotidienne sont deux traits essentiels des natures mortes. Dans le contexte antique, la nature et la nourriture évoquaient la richesse, l’hospitalité d’une maison ou le passage des saisons.


Toutefois, l’histoire de la nature morte, telle qu’on la connaît depuis quelques siècles, se déroule parallèlement à celle de la peinture sur chevalet. L’exp…

Un tableau : Jacopo de' Barbari, Portrait de Luca Pacioli

Un tableau : Jacopo de' Barbari, Portrait de Luca Pacioli
   Conservé au musée napolitain de Capodimonte, le portrait du mathématicien Luca Pacioli (1445-1514), peint vers 1500 et attribuée à Jacopo de' Barbari est à plus d'un titre étonnant. Rares sont les données sûres sur ses origines, son auteur ou la date probable d'exécution. Seule la signature, inscrite dans le décor sous la forme d'un petit papier plié, le « cartiglio », où se pose une mouche, mentionne « Jaco.Bar. Vigen 1495 ». Nul ne sait si cette inscription fait allusion à l'auteur ou au commanditaire (Ludovic Sforza, en ce temps-là duc de Bari). La toile apparaît pour la première fois en 1631, dans un inventaire des collections du palais ducal d' Urbino, sans autre information concernant son acquisition. Ensuite, quelques données sur sa destination ultérieure, d'Urbino à Naples en passant par Florence, au gré des héritages.
   Le savant, vêtu de l'habit franciscain, se tient au centre d…