vendredi 18 juin 2010

Les charmes de l'orthographe

La langue écrite est une réalité vivante et changeante. Ceux qui ont appris le français en connaissant déjà une autre langue auront très probablement été frappés par le grand nombre de fautes d’orthographe que l’on trouve dans des textes rédigés par des interlocuteurs francophones, des erreurs que l’on retrouve à tous les niveaux de l’enseignement, de l’école primaire à l’université. À qui revient la faute des fautes d’orthographe et de leur universalité ? À une école en déliquescence tournant le dos au savoir, méprisant la lecture et rognant sur les heures de français, la théorie du « niveau qui baisse » ? La faute reviendrait-elle à l’influence de la télévision, au langage sms ? À un certain laisser-aller éducatif et à des méthodes d’apprentissage de la lecture « globales » ? Probablement tout cela a une certaine influence sur l’apprentissage, mais le problème est bien plus ancien et plus complexe et il dépasse les questions liées à l’école ou à la pédagogie.

A l’origine, il est des causes inhérentes à l’évolution de la langue française qui ont peu à peu transformé son orthographe en un système extrêmement difficile à mémoriser et à appliquer. Cette évolution est liée à l’histoire de l’imprimerie et à celle de la littérature, c’est une affaire de grammairiens et de poètes, de chroniqueurs et de lexicographes. L’histoire de l’écriture est aussi celle de la lecture à voix haute, de la tradition orale et de la persistance de traits archaïques. Vous entendez vèr, mais vous avez le choix d’écrire verre, ver, vers, vair… En entendant « oiseau » pour la première fois, qui pourrait soupçonner qu’il ne faut pas écrire wazo ? L’adéquation entre ce que vous entendez et ce que vous lisez, ce que les linguistes appellent la régularité entre les sons et les lettres (régularité des correspondances entre phonèmes et graphèmes) montre des taux de 55%, en français, alors qu’en espagnol et en italien les taux s’élèvent à 97% et en finlandais ils sont de l’ordre de 99%.

Ces « décalages » entre l’oral et l’écrit en français sont nombreux, sans oublier les problèmes d’orthographe grammaticale, comme l’accord du participe passé, de lettres qui ne se prononcent pas ou de liaisons devant h. L’attachement à une orthographe traditionnelle et habituelle peut aussi servir à désambigüiser de nombreux homophones. Aussi, la fixation de l’orthographe française n’a lieu qu’au XVIIIe siècle, elle est don relativement récente dans l’histoire de la langue. Les graphies simplifiées utilisées au cours du Moyen âge, qui restituaient la prononciation, avec de grandes disparités selon les régions, incluaient aussi un grand nombre d’abréviations.

À partir du XIIIe siècle, l’écriture de mots segmentés ou séparés commence à se répandre et les abréviations se font plus rares. Certaines, comme le –x qui remplaçait un –us seront néanmoins conservées et on voit apparaître des lettres étymologiques pour éviter les homonymes.
Au XVIe siècle, le développement de l’imprimerie et la tendance à utiliser français dans les domaines administratifs, religieux ou scientifique à la place du latin employé jusqu’alors exigeait le développement d’une norme savante unique. En même temps, l’ordonnance de Villers-Cotterêt de 1539 imposait la langue française dans tous les documents relatifs à la vie publique, soutenant ainsi la tendance à la centralisation linguistique et à la marginalisation des dialectes commencée plusieurs siècles auparavant. Des écrivains comme Ronsard, Dolet et Marot ont proposé des réformes de l’accentuation et de la ponctuation, sans oublier la Défense et illustration de la langue française, de Joachim du Bellay. Enfin, c’est à Robert Estienne que l’on doit l’établissement des bases de l’orthographe moderne dans son dictionnaire français-latin (1540). Ainsi, le recours à l’étymologie (par exemple conter devient compter), la distinction des homonymes à l’écrit par des terminaisons différentes, et le regroupement des mots en familles (la forme grand, qui se rapproche de grandeur ou agrandir remplace l’ancienne forme grant). Ces nouvelles règles, certainement utiles à l’époque pour éviter les ambiguïtés avaient toutes un point commun : elles découlaient d’une autorité royale, étatique ou savante.

L’établissement de cette norme avait beau être arbitraire et décidé par des poètes ou des savants, il n’était pas moins accepté, par ceux qui écrivaient et surtout par ceux qui lisaient. L’acceptation de la norme est la clé pour comprendre la survivance de l’orthographe française à travers les âges, son archaïsme apparent et son côté sophistiqué et délicieusement désuet. L’orthographe serait une tradition communément admise. Suivant cette idée, la préface à la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) précise que L'Académie s'est attachée à l'ancienne Orthographe receuë parmi tous les gens de lettres, parce qu'elle ayde à faire connoistre l'Origine des mots. C'est pourquoy elle a creu ne devoir pas authoriser le retranchement que des Particuliers, & principalement les Imprimeurs ont fait de quelques lettres, à la place desquelles ils ont introduit certaines figures qu'ils ont inventées, parce que ce retranchement oste tous les vestiges de l'Analogie & des rapports qui sont entre les mots qui viennent du Latin ou de quelque autres Langue. Ainsi elle a écrit les mots Corps, Temps, avec un P, & les mots Teste, Honneste avec une S, pour faire voir qu'ils viennent du Latin Tempus, Corpus, Testa, Honestus.

Ainsi, connaître l’orthographe, c’est reconnaître un héritage fait de mélanges de dialectes régionaux, d’origines latines et d’un bon usage inspiré des écrivains. Connaître l’orthographe, c’est refuser l’uniformisation. Au contraire, le mépris de l’orthographe met l’accent sur la transmission d’un message immédiat, indissociable de son contexte et générateur de confusions. Le but des grammairiens de la Renaissance et de l’époque classique était de créer un système logique et universel, compréhensible par tous ( l'Académie a jugé qu'elle ne devoit pas y mettre les vieux mots qui sont entierement hors d'usage, ni les termes des Arts & des Sciences qui entrent rarement dans le Discours; Elle s'est retranchée à la Langue commune, telle qu'elle est dans le commerce ordinaire des honnestes gens, & telle que les Orateurs & les Poëtes l'employent; Ce qui comprend tout ce qui peut servir à la Noblesse & à l'Elegance du discours. )

Face à cela, le langage sms et les orthographes fantaisistes actuelles supposent une régression, car les abréviations et les graphies sont liées à des modes éphémères ou à d’obscurs jargons qui rendent les textes quasiment incompréhensibles pour les non initiés. Néanmoins, des rectifications de l’orthographe lexicale ou d’usage (et rarement des réformes de l’orthographe grammaticale) ont eu lieu au cours des derniers siècles (les dernières datent de 1990, mais elles restent largement ignorées des médias). L’acceptation d’une orthographe nouvelle par le public est essentielle pour le succès d’une réforme. Il ne faudrait pas oublier l’échec de la réforme de l’orthographe allemande, amorcée en 1998 pour une période d’essai de sept ans au bout desquels elle fut rejetée aussi bien par les éditeurs que par le public, à cause des confusions qu’elle créait entre l’ancienne norme et la moderne.

Pour finir, si l’orthographe française est étrange et compliquée, il faut se dire qu’elle est aussi majoritairement acceptée telle qu’elle est actuellement, malgré les contraintes qu’elle impose aux élèves et aux étudiants. Parce qu’elle aide à la compréhension des règles grammaticales. Parce que, probablement, le caractère conservateur de l’orthographe répond à un désir d’ordre et de cohérence, de certitude sécurisante trouvée dans une tradition culturelle, que beaucoup de lecteurs ressentent.

Pour en savoir plus

« Le français m’a tuer » L’orthographe française à l’épreuve de l’enseignement supérieur. « Les cahiers du CENTAL ». Université catholique de Louvain.

(Article sur l’orthographe en français)

(Dictionnaire de l’Académie française)

26-02-09

4 commentaires:

  1. Passionnant Inma! Je découvre cet article et j'y apprends une foule d'informations intéressantes.

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  2. Très bon rappel. L'école lutte évidemment de toutes ses forces pour maintenir l'orthographe telle qu'elle est, puisqu'elle n'admet en principe pas les déviances. Dans les domaines connexes pourtant, le sens et la prononciation des mots, elle est souvent impuissante, surtout lorsque ces altérations sont répercutées par les médias. Je citerai à titre d'exemples qui choquent particulièrement l'ancien latiniste en moi, mais qui pourraient être multipliés à loisir, la prononciation de "etc." (qui devient "ces" jusque sur les bancs de l'université) et l'usage du terme "décimer" pour massacrer ou réduire à l'extinction.
    Autre occasion de souffrance mentale, sur laquelle je ne m'étendrai pas: la traduction fautive de termes de la langue anglaise, notamment dans les films documentaires, qui altèrent parfois gravement le sens du message originel.

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  3. Mère-Grand, j'ignorais que vous étiez latiniste. Je voyais seulement votre goût de l'écrit.

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  4. Merci beaucoup pour vos commentaires, comme quoi un vieux billet peut toujours répondre à une certaine actualité. En revanche j'ai changé la mise en page, qui apparaissait avant en un seul paragraphe. C'est interminable! À chaque fois que je change la présentation, de nouveaux problèmes apparaissent, parfois sur les anciens billets, sans parler de l'horloge impossible à régler et qui donne toujours l'heure de quelque fuseau horaire du pacifique. Quand je dis que je suis décalée...

    @Mère-grand, mais étendez-vous, je vous en prie, sur les erreurs de traduction. C'est aussi un sujet très intéressant.

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