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Ma journée bernoise (I)

Aujourd’hui, à Berne, malgré le printemps qui arrive, j’ai préféré passer mon temps dans la pénombre des musées. Le Historisches Museum présente, jusqu’au 24 août 2008, une grande exposition consacrée à Charles le Téméraire, une exposition qui comprend, entre autres, des armures, des tableaux, des manuscrits, des tapisseries murales, des bijoux et des pièces très rares, comme le livre de prières du Téméraire. Les différents objets ont été prêtés par de nombreux musées, comme le Kunsthistorisches Museum de Vienne, le Louvre, la Bibliothèque Royale de Belgique ou la collection Getty. Certaines des pièces provenant du butin de Morat se trouvent dans des musées et des collections Suisses. Le « siècle bourguignon » me fascine depuis mon premier voyage en France, à Dijon, précisément. Ce monde évoque pour moi le brocart d’or, les étoffes damassées, les entrelacs et les labyrinthes, les fleurs et les fruits stylisés, les miroirs convexes de Van Eyck, les enluminures des livres d‘heures, les retables dorés, le paradis des licornes et des lapins, la beauté émouvante du gothique flamboyant. S’il y a bien exubérance et foisonnement, notamment dans les motifs des tapisseries murales aux mille fleurs, dans l’émaillage et le sertissage des objets liturgiques, l’art du Moyen Âge finissant ne tolère aucun excès, bien au contraire ; dans toutes ces complications, il y a un projet sous-jacent, une idée cohérente. L’expression de la douleur chez une Crucifixion de Van der Weyden laisse apparaître des géométries complexes, de savantes harmonies chromatiques. Les œuvres révèlent une maîtrise absolue du détail et une grande richesse symbolique, mais aussi l‘art de contenir les passions. Des tapisseries représentent des récits inspirés de l’histoire antique ; des éléments chrétiens viennent s’y mêler, sans oublier les références à l’actualité et à la vie de la cour, une cour fière de son goût et de sa culture. Dans la peinture, l’art du portrait adopte les nouveautés venues d’Italie : le paysage en arrière-plan, l’observation de la nature, les éléments allégoriques, les traits de la vie quotidienne, l’individuation, la profondeur.

Charles de Bourgogne, duc qui se rêvait empereur, a vécu entouré de ces objets, ou d’autres objets semblables. Les fastes des fêtes bourguignonnes avaient un rôle diplomatique ; le luxe était un échantillon de la puissance ducale, de sa capacité à entretenir des armées. La vie de Charles le Téméraire (on l’a affublé de ce surnom romantique bien après sa mort, ses contemporains l’appelaient plutôt le Hardi ou le Travaillant) (1), se déroule entre 1433 et 1477, à une époque où les batailles et la société toute entière demeuraient encore féodales, mais elles n‘allaient pas le rester longtemps. Le changement s‘insinuait, avec l‘essor des villes italiennes et celles du nord, comme Florence, Bruges ou Bruxelles, les cités où se trouvait la richesse issue du commerce et des premières banques. La brève vie de Charles le Téméraire sera rythmée par les guerres, les sièges, les révoltes et les traités de paix, et il mourra sur le champ de bataille, devant Nancy, après les célèbres défaites de Grandson et de Morat, où les confédérés obtiennent un fabuleux butin : l‘or et les bijoux seront vendus, mais les étoffes précieuses, les tapisseries, les manuscrits enluminés demeurent encore des témoins de ce qui a été la fortune bourguignonne. De cette époque violente, seule la beauté reste. Le duché de Bourgogne, construit aux dépens du royaume de France et du Saint Empire sur le modèle de l’ancienne Lotharingie de l’héritage carolingien, ne pouvait se maintenir longtemps sans inquiéter ses puissants voisins. C’était aussi un ensemble de territoires instables où tout projet de cohésion se révélait impossible. Il cultiva néanmoins les alliances avec les Habsbourg en négociant le mariage de sa fille unique avec le futur empereur Maximilien.


26/04/2008


(1) Philippe de Commynes, conseiller du Téméraire et futur traître, décrit ainsi le caractère de Charles de Bourgogne dans ses mémoires :

« (…) car à la vérité, il avoit de bonnes et vertueuses parties en luy. Nul prince ne le passa jamais de désirer nourrir grans gens, et les tenir bien reiglés. Ses bienfaictz n'estoient point fort grands, pour ce qu'il vouloit que chacun s'en ressentist. Jamais nul plus liberallement ne donna audience à ses serviteurs et subjectz. Pour le temps que je l'ay cogneu, il n'estoit point cruel; mais le devint peu avant sa mort (qui estoit mauvais signe de longue durée). Il estoit fort pompeux en habillemens, et en toutes aultres choses, et ung peu trop. Il portoit fort grand honneur aux ambassadeurs, et gens estranges. Ilz estoient fort bien festoyés et recueillis chez luy. Il désiroit grande gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit en ses guerres que nulle autre chose; et eust bien voulu ressembler à ces anciens princes, dont il a esté tant parlé après leur mort; hardy autant que homme qui ait régné de son temps. »

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