vendredi 18 juin 2010

Promenades gothiques

Il est des lieux qui, dans la littérature et le cinéma, annoncent immanquablement des événements terrifiants ou violents. Les châteaux et les maisons hantés, les cryptes et les cimetières, les caves et les forêts, tout ce qui rappelle la décadence, la mort et l’abandon, mais aussi le manque de certitudes dans la perception de l‘environnement, comme la pluie, le brouillard et l’obscurité. Tout ce qui suggère le déséquilibre en plaçant le héros dans une situation mouvante, aux confins de la folie et du rêve plaît au spectateur et au lecteur de roman noir. L’étrangeté du décor précède et rend presque normale, bien que toujours redoutée, l’apparition irréelle chez celui qui aime se faire peur, et cela fait plus de deux siècles que les ambiances gothiques jouent ce rôle.

Avant d’être un genre romanesque à la mode, le gothique ou « gothick » était un style d’architecture quelque peu nostalgique qui, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle remplaça en peu de temps le style palladien, d‘inspiration italienne et classique. Cet intérêt soudain pour l’art médiéval signifie non seulement la récupération d’une esthétique oubliée, mais aussi l’affirmation d’un certain individualisme : l’espace est « personnalisé », il garde des traces des voyages du maître des lieux, qui, entre deux séjours en France ou en Italie, ose l’excentricité dans la décoration, l‘exotisme venu d‘un autre pays et d‘un autre temps. La notion de vie privée apparaît également à cette époque. Les éléments architecturaux et décoratifs protègent l’intimité, les chambres deviennent spécifiques et dédiées à un seul usage, les intérieurs sont aussi plus sombres et les ambiances plus feutrées. Les thèmes littéraires de la solitude et de l’enfermement correspondent à cette mise en valeur de l’individu isolé du monde extérieur, du héros confronté à la tyrannie familiale ou religieuse, ou aux malédictions ancestrales qui se manifestent par le biais des revenants. Il est curieux de constater que la vague gothique coïncide avec le développement des grandes villes d’une part, et avec le début révolution industrielle, de l’autre. Face à la modernité naissante, le goût de l’irrationnel et du sentimentalisme macabre triomphe dans les arts. Le gothic revival se traduit par une profusion de tours, de pinacles, de croisées d’ogives, de ruines décoratives, de chaumières, de labyrinthes de couloirs. Des châteaux et des abbayes sont bâtis dans ce style qu’on prétend typiquement anglais, mais qui restera surtout associé au romantisme, au goût du pittoresque, de l’émotion et des contrastes. Entre 1747 et 1792, Horace Walpole fait entièrement reconstruire le château de Strawberry Hill en y ajoutant des tours, des remparts et en transformant l’intérieur de ce qui était un manoir assez modeste. Dans son château, Walpole élabore le décor de son futur roman, le Château d’Otrante (1764). La gothic novel devient ainsi indissociable de l’architecture du même nom, qui devient un élément dramatique essentiel, tout comme la lumière et le climat. La mode est désormais lancée et des écrivains comme Ann Radcliffe, Matthew G. Lewis, William Beckford et Charles Robert Maturin vont poursuivre l’exploration de la sombre géographie du pays gothique. Vers 1830, la mode s’essouffle en Angleterre, mais elle a déjà laissé une trace dans le reste de l’Europe grâce aux traductions, et le récit fantastique triomphe en France et en Allemagne. L’art romantique privilégie aussi le retour vers un passé légendaire. Les ambiances inquiétantes d’un Moyen Âge rêvé se retrouvent, au XIXe siècle, dans les contes fantastiques de Théophile Gautier, aussi chez E.T.A. Hoffmann et Edgar Allan Poe, entre autres. Mais si l’exotisme ou la bizarrerie du cadre de ces récits rappelle le monde du roman gothique, d’autres artifices contribuent à créer l’impression d’étrangeté. L’alternance des points de vue, qui permet d’établir plusieurs versions parallèles et de présenter un narrateur peu fiable ; le recours au rêve, à l’hypnose ou à la drogue, le soupçon de folie qui plane sur les personnages. Tout cela suggérait un grand nombre d’interprétations possibles, une certaine ambivalence. Ainsi, en 1883, Maupassant décrit le fantastique, enfin débarrassé des outrances et des invraisemblances gothiques : « l'art est devenu plus subtil. L'écrivain a cherché les nuances, a rôdé autour du surnaturel plutôt que d'y pénétrer. Il a trouvé des effets terribles en demeurant sur la limite du possible, en jetant les âmes dans l'hésitation, dans l'effarement ».

08-04-08

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