jeudi 17 juin 2010

Sur quelques lignes de Pascal

"Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, sans corrompre son jugement par la manière de la lui proposer! Si on dit : "Je le trouve beau ; je le trouve obscur", (...) on entraîne l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire; et alors il juge selon ce qu'il est, c'est-à-dire selon ce qu'il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n'est pas auteur y auront mis (...) si ce n'est que ce silence n'y fasse aussi son effet, selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur de lui donner, ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et de l'air du visage, ou du ton de voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt, tant il en a peu de ferme et de stable."

Pensées, 1670, fragment de la Pensée 105 dans l'édition L. Brunschvicg, 1897.


La lecture des Pensées de Blaise Pascal possède l'étrange vertu de nous rendre, sinon plus intelligents, du moins plus attentifs à l'arrière-plan culturel, philosophique et moral des sujets les plus rebattus de notre quotidien. Chaque petit fragment de ce projet d'apologie de la religion chrétienne, qui ne fut jamais terminée, renferme des perles de réflexion, des hypothèses fulgurantes et de fascinants paradoxes. Ici, il est question de jugement esthétique. Ce que nous croyons nous appartenir exclusivement, notre marque identitaire, à savoir le goût, obéit en réalité à une masse d'influences dont l'importance et l'origine nous échappent le plus souvent. Rien n'est plus soumis aux caprices et aux modes du jour que la notion de beauté, qui peut être si facilement altérée par l'influence de notre interlocuteur, par quelque chose d'aussi tenu qu'un regard, une attitude imperceptible, voire par le silence. Dans ces quelques lignes de Pascal, il y a tout l'art de la persuasion qui, dans la perspective du dialogue entre le Chrétien et le Sceptique, constitue le coeur des Pensées. Considérés individuellement, les fragments de l'apologie inachevée surprennent le lecteur de XXIe siècle qui s'intéresse à la communication non verbale, aux apparences trompeuses des discours qui prétendent faire appel à sa sa raison et qui ne flattent que sa vanité et son imagination. Pascal nous invite à la discussion, tout en dévoilant les processus intellectuels qui permettent de persuader et de convaincre, de modifier la perception et de créer l'illusion du vrai.

04-06-07

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