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Suspens, Suspense

Faut-il écrire suspense ou suspens ? L’origine de ce mot, qui désigne un état d’attente anxieuse renvoie à ce petit e qui en modifie la prononciation. Avant d’être un effet de style littéraire, le suspens, ou la suspense (on écrivait sospens et sospense, et également suspence), était l’interdiction faite au prêtre de célébrer la messe de manière temporaire. Il était déclaré suspens, ou suspendu des fonctions ecclésiastiques. Selon la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1), s’il persistait malgré sa suspense, le prêtre était déclaré irrégulier. Il y avait aussi une autre acception allant dans le même sens : « Anciennement, charte de suspense, charte royale par laquelle tout procès intenté à une personne absente pour le service ou par les ordres du prince demeurait en surséance jusqu'à son retour». (2) Suspens, employé en tant qu’adjectif, désigne aussi un état émotionnel (la perplexité) ou une qualité du lieu ou de l’atmosphère. Le Trésor de la langue française offre ces deux sens de suspens qui ne font pas partie du domaine de la littérature, celui d’absence de bruit et celui d’incertitude ou d’indécision. Dans tous le cas demeure l’idée sous-jacente d’interruption ou de modification d’une activité ou d’un processus créant un laps d’attente, comme le montre cette phrase de Brantôme : « Il demeura tout ferme sans se mouvoir, comm’un homme lequel, délibérant qui ça qui là, mouvoit son esprit suspend et doubteux par la nouveauté et grandeur de l’affaire ».

Quant à l’étymologie, selon le TLF (3), suspense est un emprunt de l’anglais, lui-même emprunté au français suspens, comme le montre la locution *in suspense. Attesté depuis 1440, emprunté au latin suspensus. Dans le sens de censure ecclésiastique, cette expression revient plus tard en anglais sous la forme « in suspension » ou suspended, tandis que le sens d’attente figée devient suspense : « To keep or hold in suspense ». (4) Suspens a conservé le sens d’origine dans la locution adverbiale « en suspens » (une affaire en suspens), tandis que la suspense est revenue en français en changeant de genre au XXe siècle et en adoptant une prononciation anglicisante pour définir un procédé dramatique particulier dans le vocabulaire des critiques de cinéma. Ces allers et retours entre le français et l’anglais ont débouché sur une différence dans le genre et dans la prononciation en français selon que le mot désigne le procédé dramatique du suspense ou la suspense ecclésiastique. Aussi, on peut utiliser le mot suspens pour désigner le suspense.

En tant que technique narrative, le suspense précède la surprise, et son efficacité réside dans un dosage adéquat de la durée et de la pertinence des éléments qui créent la sensation d’attente angoissante. Le suspense a été cinématographique avant de redevenir littéraire. Souvent associé au roman policier, au film noir, il est également présent dans la comédie, dans les histoires d’amour ou de science-fiction. Le suspense remplace les anciennes péripéties du roman d’aventures et l’engouement contemporain pour les œuvres où le suspense tient une grande place révèle chez le lecteur et le spectateur une certaine manière de comprendre le temps passé à lire ou à regarder un film. Une claire unité d’action et de temps, sinon de lieu, s’impose. Il n’y a plus de place pour les longues descriptions, pour les digressions. Là où le temps de regard et de lecture est limité et morcelé, la clarté chronologique du suspense, qui connaît toujours un aboutissement, ou un rebondissement, mais surtout un début et une fin de l’attente, est étrangement rassurante.
 
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(1) Dictionnaire de l’Académie Française

(2) Littré

(3) Trésor de la Langue Française informatisé

(4) Dictionnaire François-Anglois et Anglois-François, tiré des meilleurs auteurs qui ont écrit en ces deux langues. A. Boyer, 1792.




23-03-09

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