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Trois nouvelles de G.K. Chesterton

Il ne faut jamais bouder le plaisir de revenir sur des classiques. Les trois nouvelles de G.K. Chesterton publiées en français sous le titre Le meurtre des Piliers Blancs appartiennent à cette catégorie de textes offrant un sentiment de familiarité ponctué de surprises. Il y a toujours au départ des mystères inconfortables, parce que baignés par une atmosphère surnaturelle, suggérant peut-être que l’explication rationnelle des dernières pages n’est pas nécessairement souhaitable, ou exhaustive, voire qu’une autre possibilité s’échappe devant nous, une fois le récit terminé.

L’étrangeté de l’ambiance ne doit rien à l’art de la description minutieuse, bien que celle-ci insiste souvent sur les variations de la lumière. Le lieu n’influence guère la trame, sauf lorsqu’il accompagne la réflexion, image du moment employé à rêver, où les objets deviennent intéressants à force de les regarder, envahis par les émotions du spectateur. Ainsi, Ce jardin resplendissant au soleil la rendait plus mélancolique que ne l’aurait fait un paysage nocturne, mais elle continua à le contempler (Le Prince qui disparaît), et de même : Terne et négligé, le parc à l’ombre des pins semblait être un endroit où les siècles auraient plu passer sans qu’on le remarquât. La lumière blanche du matin ne faisait qu’accentuer la grisaille, et Monk se surprit à penser que c’était réellement la végétation de cendre des temps primordiaux. Peut-être était-ce un effet de ses nerfs, qui n’étaient pas tendus sans raison. (Les cinq d’épée). Cette dramatisation du paysage sous le regard désenchanté est d’essence romantique ; dans les nouvelles de Chesterton, elle s’installe dans les pauses descriptives liées à une vision individuelle, mais n’aiguillonne pas directement le récit à l’aide de détails clé, car, d’après Borges, Chesterton a « l’excellente habitude qu’il a de n’expliquer que les choses inexplicables ». La vision individuelle est aussi au cœur des énigmes et des paradoxes : lorsqu’un détective affirme que son origine londonienne peut rendre plus facile la localisation d’un fugitif dans la campagne irlandaise, l’accent est mis sur une certaine habitude du regard qui nous empêcherait de considérer ce qui attire tout de suite l’attention du non-habitué. Comme si, pour bien voir un décor, il fallait nécessairement s’en éloigner.

G.K. Chesterton, Le meurtre des Piliers Blancs, traduit par Lionel Leforestier. Gallimard, Le promeneur.

Commentaires

  1. Si ma mémoire est intacte (malgré toutes ces choses corrosives qu'on lit dans les mauvais blogs), c'est la force de l'habitude qui avait usé le sens du détail d'une population peu habituée au changement. Monk, débarqué d'un autre monde, avait le regard plus affûté sur ce qui n'était pas du domaine de ses propres habitudes. Leçon à retenir. Il y avait encore l'épisode du fugitif caché dans une tour, avec une bougie qui éclairait de nulle part et d'une échelle qui disparaissait à l'intérieur quand on la cherchait à l'extérieur.

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  2. Leçon à retenir. Autrefois, je me suis demandée comment certaines de mes amies n'avaient aucune envie de voyager ou de connaître autre chose que leur environnement habituel. L'idée de toujours creuser le même sillon me dépassait, moi qui faisais miennes des devises comme "On n'est bien qu'ailleurs" ou "On s'en fout, on n'est pas d'ici, on s'en va demain"*. Et pourtant, j'ai fini par comprendre leur point de vue, en les regardant de loin, leur façon de comprendre le monde étant un 'ailleurs' également envisageable.

    *J'ai dû pêcher les deux phrases dans un roman de M. Yourcenar.

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  3. Il y a du pour, il y a du contre.

    Avec cette réflexion profondément taoïste, je laisse à Zhuangzi (Tchouang-Tseu) le soin de nous éclairer par une étincelle trouvée dans son premier chapitre: "La taupe ne boit d'une rivière pas plus d'eau que n'en contient son estomac".

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