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Apparition & Disparition

Le récit d’une perturbation dans les routines quotidiennes d’un homme seul nous emmène très probablement vers une réflexion sur les conséquences de l’oubli. Shimura ne reçoit jamais de visites, mais ses objets personnels sont déplacés en son absence, tandis que des aliments sont prélevés dans son frigidaire presque chaque jour. Afin de résoudre cette énigme, Shimura place une webcam dans sa cuisine qu’il peut surveiller depuis don travail. Il finira par apprendre qu’une femme vit chez lui à son insu depuis un an. Reste à savoir comment et pourquoi.

En lisant le roman d’Eric Faye Nagasaki, je ne peux que penser aux effets inattendus d’une amnésie, voulue ou non, d’une destruction de pans entiers du passé communément acceptée, qui trouverait cependant de curieuses résistances. La modernité, l’histoire, la solitude, la crise économique, voire les allusions littéraires empreintes d’étrangeté (un récit d’Edogawa Ranpo,  « La Chaise humaine » où  un homme vivrait à l’intérieur d’un canapé), se laissent explorer et dérouler comme un écheveau de vraies-fausses pistes qui mènent à des conclusions rassurantes sans en finir totalement avec le mystère. Parce que le mystère découle à la fois de l’inattention et d’une observation excessive. Comme si tout était possible dès qu’on détourne le regard, comme si la vraie invisibilité partait d’une volonté de ne pas être vu. Et, paradoxalement, ce sont précisément ceux qui cherchent à se faire oublier avec la plus grande ardeur  qui finissent par sortir de l’oubli, comme dans « Les Lumières fossiles », un autre récit d’Eric Faye où il est question de la disparition d’une jeune femme, qui met en lumière une vie indéchiffrable à laquelle l’un de ses anciens voisins finit par s’intéresser.

S’interroger sur l’oubli signifie explorer les contours de l’image de soi, du faux et des apparences. Le glissement vers des traits de la littérature fantastique n’est pas donc surprenant, dès qu’on aborde les clairs-obscurs de l’identité.




Nagasaki, d'Eric Faye, Stock 2010   


Ajout du 31 décembre à 23heures


Blanchon et moi souhaitons une excellente année 2012 à tous les lecteurs de ce blog :-)  



Commentaires

  1. "Parce que le mystère découle à la fois de l’inattention et d’une observation excessive." Voilà une jolie phrase qui mériterait d'être proposée comme sujet de dissertation au baccalauréat! Sur cette question, je pense bien sûr aussi à la "Lettre volée" d'Edgar Poe.
    Et merci pour le conseil de lecture.
    Meilleurs voeux.
    PJR

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  2. C'est un peu l'histoire que j'avais racontée à P-A.R à propos de mon fond d'écran, photo prise depuis Fiesole, vue sur le Duomo et les collines etc... pendant quelques mois j'ai l'image devant les yeux sans jamais voir les gens qui se trouvent sur le balcon, et pourtant c'est un détail curieux, car je ne suis jamais montée sur le Duomo et je ne savais pas qu'on pouvait le faire, et je découvre cela seulement en m'en éloignant dans l'espace et le temps. Activité touristique suggérée par mon fond d'écran :-)

    Une variante du principe de "la lettre volée" parcourt toute l'oeuvre de fiction de G.K. Chesterton, mais j'ai du mal à trouver la citation exacte.

    Meilleurs voeux à vous aussi!

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  3. C'est un sujet qui peut toucher chacun de nous dans la multiplicité de nos personnalités.
    Edgar Poe, oui... bien sûr.
    Je pense aussi à Sophie Calle qui traite souvent des identités et de l'absence : "Fantômes", "Disparitions" "Carnet d'adresses"... et des souvenirs qui ressurgissent.
    Mais on n'oublie jamais ceux qui disparaissent. Les fantômes n'existent que dans nos pensées; nos pensées sont réelles; donc nous donnons vie aux fantômes et... aux disparus.
    C'est sûr, j'aurais un zéro pointé à la disserte du bac.
    Belle année à tous.

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  4. J’ai terminé il y a peu "Nagasaki" et ne l’ai pas encore oublié, alors vite, je vous écris !
    Je n’aurais jamais acheté ce petit livre (il n’aurait pas attiré mon attention ;-)), pourtant mis bien en évidence dans une librairie, si je n’avais pas lu votre billet quelques jours auparavant.
    Merci de m’avoir fait découvrir ce livre et cet auteur !

    C’est drôle, cette phrase, "parce que le mystère découle à la fois de l’inattention et d’une observation excessive", m’a aussi frappée, je la trouve très belle et très vraie. Le mystère peut surgir là où on ne l’attend pas, peut-être découle-t-il plus de la façon de regarder que de ce que l’on regarde. J’ai la vague impression que l’on peut englober les êtres ou les choses de mystère avec notre regard. J’ai toujours trouvé cela très étrange, que parfois plus on observe quelque chose, plus cela peut nous apparaître mystérieux. C’est la beauté du mystère.
    J’ai aussi pensé qu’on n’arrive jamais à cerner le mystère des êtres, que l’on ne peut que s’en approcher, et c’est ça qui est beau.
    "La beauté naît du regard", je ne sais plus qui a dit cette phrase à laquelle je pense souvent.

    A propos de souvenirs, de mémoire et d’oubli, j’ai trouvé émouvante cette phrase du roman "La femme d’aujourd’hui sait qu’il ne faut pas laisser les souvenirs rebondir dans le palais des miroirs ; ils deviendraient fous".
    Ou celle-là, lorsqu’elle tente de lui écrire une lettre pour lui expliquer : "Elle aimerait découvrir un raccourci pour passer directement de son esprit au sien". Qui n’a jamais ressentit ça ?

    Excellente année 2012 !!!

    PS : il est trop chou Blanchon dans la neige !

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  5. La belle phrase de Pascal Quignard citée en exergue du livre
    "On raconte que les bambous de même souche
    fleurissent à même date, meurent à même date,
    si éloignés que soient les lieux
    où ils ont été plantés dans le monde"
    ne vous a-t-elle pas fait penser à la "même neige, au même soleil" dont on parlait ici il n’y a pas si longtemps ?

    A propos de disparition, j’ai lu l’autre jour une autre phrase énigmatique de Pascal Quignard, dans les "Ombres errantes" :
    "Le temps venant c’est la disparition elle-même qui disparaît".

    J’ai envie de lire "Les lumières fossiles" maintenant, où une jeune femme disparaît ;-)…

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  6. Oui, le mystère... On pourrait dire qu'il découle de l'ignorance, mais je dirais qu'il s'agit également d'une affaire de goût: goût de la découverte, des expériences frémissantes, des rivages inconnus. Ce goût-là invite à dépasser les limites du rassurant et de l'établi. Bien entendu, tut le monde n'est ni prêt ni partant.

    Le paradoxe, c'est que l'observation nous apporte de plus en plus de données, on sort donc de l'ignorance et de l'inconnu. Mais ces données sont parfois incongrues, manquent de lien entre elles ou semblent inutiles. Le mystère viendrait ainsi d'un désordre foisonnant, d'une réalité où l'on a du mal à reconnaître des structures.

    Bonne année à vous aussi! Quant à Blanchon, il ne faut pas croire qu'il ait jamais eu froid aux pattes. Il adore la neige et il pourrait passer des heures à l'explorer et à y creuser des galeries si je ne mettais pas fin à ce divertissement glacé. Les lapins aiment le froid et détestent la chaleur excessive, mais je rentre néanmoins Blanchon pendant les nuits froides.

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  7. « La beauté naît du regard de l'homme. Mais le regard de l'homme naît de la nature." Hubert Reeves, mais la première partie de la phrase est toute stendhalienne; il faut toujours relire "De l'amour". Peu de livres m'ont autant influencée...

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  8. Autre chose encore, l'histoire des bambous me rappelle un motif semblable dans "Brideshead Revisited", où il est question d'un lien invisible qui peut unir différentes personnes, distendu par l'éloignement dans l'espace et le temps, mais jamais réellement brisé.

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  9. Si la disparition disparaît, c'est qu'il y a eu réapparition, n'est-ce pas?

    Il devient impossible de corriger les fautes dans les commentaires sans les supprimer :-(

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  10. Inma, je vous ai inspirée dis donc ;-) !

    J’aime mieux la première partie de la phrase de Reeves, d’ailleurs c’est la seule qui est restée ancrée dans ma p’tite tête !

    J’adore cette idée de lien invisible qui peut unir différentes personnes, à mi-chemin entre rêve et réalité, distendu par l’éloignement dans l’espace et le temps, mais jamais réellement brisé.
    D’ailleurs dans "Nagasaki", j’avais l’impression qu’un lien, imaginaire mais un lien quand même, se créait peu à peu, subrepticement, entre ces deux êtres qui cohabitaient sans se côtoyer réellement. J’ai trouvé ça émouvant.

    Je n’ai pas lu "De l’amour", mais vous m’en donnez très envie. Il faut absolument que je rattrape ce manquement ! Mais je connais bien le phénomène de "cristallisation" décrit par Stendhal, qui était psychologue avant l’heure !

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  11. Disparition d'une disparition = réapparition, pourquoi pas ? Je n'y avais pas pensé.
    Mais pour moi, la phrase de Quignard conserve tout son mystère...

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