mardi 21 février 2012

Mémoires obscures de Port-Royal des Champs

À propos de Le Désert de la grâce, de Claude Pujade-Renaud

Elles ont été nombreuses à échapper à des lignes de vie trop prévisibles tout au long du XVIIe siècle, à devenir invisibles en adoptant la vie des moniales de Port-Royal. Elles ont rejeté un milieu confortable, en réalité un milieu hostile, pour le monde exigeant de la clôture et de l’étude. Elles, ce sont des jeunes filles appartenant à la puissante famille Arnauld, comme les abbesses Angélique et Agnès, mais aussi Jacqueline, la sœur de Blaise Pascal, la fille de Jean Racine, ainsi que bien d’autres anonymes, qui tournent le dos à Versailles, aux possibilités d’ascension sociale, au mariage, et s’installent dans un « affreux désert » (selon Mme de Sévigné), à Port-Royal des Champs. Leur lieu de retraite sera aussi celui des Solitaires, des hommes qui ont également choisi une vie d’ascèse…  Pourtant, en se retirant du monde, ces moniales et ces Solitaires autrement connus comme jansénistes ont attiré haines et persécutions de la part de l’Eglise et du roi, qui ne se sont achevées que par la destruction totale de l’abbaye de Port-Royal, y compris le cimetière, et la dispersion des dernières nonnes.

 C’est justement par l’enlèvement des tombes en 1711 que commence ce roman à plusieurs voix, où se mêlent personnages historiques et imaginaires, des voix féminines en majorité et souvent à l’approche de la mort, des « femmes obscures » s’interrogeant sur les raisons du harcèlement subi par des gens qui ne représentaient aucun danger pour le pouvoir en place, ou si peu. Comme les hommes et femmes du « clan » Arnauld, ayant rejoint ce désert, devenu pour eux une « thébaïde », par dizaines. Pour eux, Port-Royal est profondément imbriqué dans leur histoire, c’est une affaire de famille ; ou comme Charlotte de Roannez, dont la famille n’approuve le choix d’entrer en religion. C’est une histoire d’oppositions, de volontés passionnées dans l’ombre de grandes figures, tels Antoine Arnauld ou Blaise Pascal. Ainsi, Françoise de Joncoux recopie et envoie en Hollande les documents échappés à la désagrégation du couvent, afin d’établir son histoire, tandis que Marie-Catherine Racine tente de reconstruire l’ambivalente biographie de son père. Et de se demander quelles ont été les motivations de ce père pour créer des tragédies si marquées par la passion amoureuse, pour abandonner ensuite le théâtre, pour faire partie de l’entourage de Louis XIV tout en ayant des sympathies discrètes envers Port-Royal, au point de vouloir être enterré dans leur abbaye,  dernière provocation envers le roi et Mme de Maintenon, ou dernier acte libre. 
     
Car Le Désert de la grâce pose la question intemporelle de la liberté, de la puissance des choix personnels face à un pouvoir intransigeant et néanmoins ambigu –les persécutions dureront presque un siècle, mais avec des moments de répit, souvent pendant des années-. De quoi donner l’image d’une conspiration fantôme, d’une fronde qui n’a jamais existé, d’un mirage qui définit pourtant toute une époque. 

Le Désert de la grâce, Claude Pujade-Renaud, Actes Sud 2007




Ajout du 25 février : Route en hiver, en bas, en haut




7 commentaires:

  1. Magnifique billet, Inma, qui donne l'envie de se précipiter sur le livre. Pascal et Port-Royal, c'est pour moi le souvenir de la classe de Rhétorique du Collège St-Michel de Fribourg. Il y a quelque part dans ma bibliothèque un vieil exemplaire des Pensées relié en vilain rouge.
    Mais ce petit village valaisan où vous vous êtes réfugiée, est-ce votre "Désert de la grâce"?

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  2. Il y a du désert et de la grâce ici, à parts égales :-)

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  3. Je lirai volontiers ce livre de cet auteur que j'ai découvert avec "Chers disparus" il y a deux ou trois ans, un livre qui raconte la vie intime de quelques écrivains, relatée par leur veuve. Un sujet qui m'avait enthousiasmée, écrit avec un regard de femme. Rien à voir donc avec "Le désert de la grâce" qui semble plus historique mais la vie de ces "Solitaires" m'intéresse. Cette histoire ressemble, de loin, à celles des bénédictines (qui étaient toutes des jeunes filles de la noblesse) du Prieuré près duquel j'habite. Si leur entrée au couvent est un "désert" leur vie ne l'est pas. le titre est beau : Le désert de la grâce.

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  4. Il me semble qu'au XVIIe siècle le mot désert désignait en général un lieu solitaire, comme dans 'Le Misanthrope'. Le livre, je l'ai trouvé à la bibliothèque de Sion, et j'ai aussi emprunté un autre du même auteur, 'Le jardin forteresse', également un roman historique.

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  5. La liberté, c'est un peu comme le désert: il faut occuper les journées.
    N'oublions pas que le petit Louis restait traumatisé par les expériences vécues dans son enfance et qu'il a dû, à sa majorité, prendre le pouvoir pour se libérer des menaces persistantes. Sa phobie a empiré par la suite, quand il a obligé sa vaste parenté à demeurer à Versailles, sous son contrôle. Finalement, tout ce qui menaçait de renverser l'ordre moral existant devenait atteinte à sa personne.

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  6. C'est exact, et la vaste parenté mise sous contrôle, ou sous tutelle, à Versailles ne risquait plus de déclencher une nouvelle fronde. Loin du château et des terres ancestrales, plus aucune possibilité de lever une armée, plus aucune possibilité de s'occuper de quoi que ce soi de sérieux en réalité... On en retrouve les suites dans "L'Ancien Régime et la Révolution", de Tocqueville. À propos de fronde et de Port-Royal, l'une des protectrices de l'abbaye était la duchesse de Longueville, qui se tourna vers le jansénisme dans ses dernières années.

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  7. J'irai bien faire un tour "en haut", c'est très beau.
    "En bas" il n'y a plus de neige dirait-on.

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