samedi 16 juin 2012

Degas et le nu

Corps opalescents

Il ne reste guère de temps, à peine deux semaines, pour voir l’exposition consacrée au nu chez Degas au Musée d’Orsay, à Paris, organisée en binôme avec le  Museum of Fine Arts de Boston. L’ayant visitée l’autre jour par un heureux hasard, elle m’attirait par les nuances que l’artiste a pu imprimer au sujet le plus classique, considéré depuis toujours comme un exercice de style, souvent enfermé dans des codes mythologiques ; autrefois la nudité apparaissait  sophistiquée et souvent parée de bijoux et de voiles, c’était une déesse ou nymphe surgissant d’un fond sombre ou d’un jardin idéalisé. Ici, le nu est en revanche inscrit dans un cadre quotidien, baigné de lueurs opalescentes, et les endroits privilégiés sont le lit et le bain. Ces 170 œuvres, incluant des peintures, sculptures, estampes ou dessins, mais également quelques tableaux d’autres peintres où l’influence de Degas est perceptible, montrent le caractère original d’un sujet que l’artiste a exploré pendant des décennies dans d’innombrables expérimentations techniques, évoluant vers un certain naturalisme au fil du temps. Aussi, la fin des années 1870, Edgar Degas réalisa également une série de monotypes évoquant l’ambiance des maisons closes, où l’on trouve déjà sa manière d’interpréter le nu : une scène d’intérieur, des femmes seules, plus rarement à deux, se baignent ou peignent leurs cheveux.   Mais le plus intéressant de cette mise en perspective de toute une œuvre est, à mon avis, la réitération des attitudes et des mouvements des corps.



L’absence de visages est d’abord assez intéressante. Ils sont cachés, protégés par un avant-bras, une chevelure ou une serviette. Absence de visage ne veut cependant dire absence d’expression ; car on peut très bien représenter la surprise ou la lassitude dans un geste de la main, dans la position des jambes repliées, dans l’abandon du sommeil.  Les corps sont courbés, toujours ou presque vus de dos, toujours au milieu d’activités banales. Les femmes semblent curieusement absentes, ou plutôt observées depuis une position supérieure qui les rend anonymes, mettant en avant leurs qualités animales, changeantes, leur corps transformé en paysage soumis aux variations de lumière.

L'Intérieur, 1869

 Car, comme pour les ballerines, les femmes nues chez Degas offrent de nombreuses nuances chatoyantes dans la couleur de leur chair. Attiré par la photographie et les éclairages artificiels, l’artiste aborde le problème de la lumière dans des intérieurs assez petits en créant des jeux d’ombres à partir d’une lampe de chevet qui divise l’espace en deux et fait ressortir à la fois la courbe de l’épaule et le contraste entre le tissu et la peau, comme dans « L’intérieur » (tableau surnommé « Le Viol », titre que Degas n’accepta jamais). D’autres œuvres, comme ce dessin au pastel datant des années 1886-1888 « Femme nue couchée », où les tonalités rosées et orangées forment un contraste très suggestif avec les couleurs environnantes, plus franches, offrent la même sensualité instable liée à la clarté et à l’ombre.   

Femme nue couchée


Degas et le nu, Musée d'Orsay, jusqu’au dimanche 01 juillet 2012.
Images: Commons Wikimedia & I.A.


Autres images parisiennes sont à voir ici : http://www.inmabbet.com

6 commentaires:

  1. Intéressant billet qui donne à voir davantage, à mieux regarder (hélas à côté d'une bannière publicitaire pour des robes - et en flamand - surréaliste).

    RépondreSupprimer
  2. Belle analyse des nus de Degas. J'écoutais vendredi soir une émission qui en parlait avec un expert et tout ce qu'il en disait est dans votre billet! Les visages cachés n'empêchent nullement de deviner leur expression, le corps dévoilé, les mouvements exacerbent l'impression de voir le visage. Dans le tableau "Femme nue couchée" j'entends la femme s'exclamer : "couvrez ce(s) sein(s) que je ne saurais voir".... :))

    Pour les photos parisiennes j'aime particulièrement celle du PRINTEMPS Haussmann.

    RépondreSupprimer
  3. Fine analyse, oui! Scènes de la vie quotidienne, intime même, oui, mais je n'avais jamais fait attention à ce contraste peau-tissu, une piste bien intéressante, merci.

    RépondreSupprimer
  4. Merci pour vos commentaires. En lisant certains articles sur Degas, j'ai retrouvé l'expression "clair-obscur social" pour qualifier sa peinture; je pense qu'il s'agit d'une nouvelle définition de l'espace privé, symbolisé à cette époque par la chambre à coucher ou la salle de bains. Cela permet et encourage chez les artistes un certain nombre d'expérimentations sur les textures et la lumière. Aussi, comme pour la nature morte, il serait à mon avis intéressant d'étudier l'évolution de la peinture par rapport à celle des lieux où les œuvres d'art sont exposées. Si le nu s'est éloigné au fil du temps des prétextes et mises en scène mythologiques, où le corps se présentait dans la clarté d'un espace idéal, c'est peut-être qu'il n'était plus un genre destiné à décorer un palais, où les allégories savantes faisaient partie du prestige, mais une maison plus simple, où l'on souhaitait plus de simplicité et de réalisme.

    RépondreSupprimer
  5. Dans le genre naturaliste & illusionniste propre à ornementer une maison prestigieuse, on peut aussi mentionner l'art "grotesque", redécouvert au XVIe siècle et dans la période Directoire-Consulat-Empire.

    RépondreSupprimer
  6. C'est exact, on en voit des exemples aux jardins de Boboli ou au Palazzo vecchio. Plus tard, l'adjectif 'grotesque' a pris un autre sens, mais il s'agissait à l'origine d'un style décoratif évoquant des formes naturelles.

    RépondreSupprimer

Publicité

Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères , de Tahmima Anam Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amo...