dimanche 13 décembre 2015

Un tableau : Paul Klee, Ad Parnassum

Des couleurs et des formes

Un lieu idéal ? Une géographie naturelle ou architecturale ? Le mélange de formes et de lignes suggérant un paysage dans cette peinture de Paul Klee, réalisée en 1932  aimante le regard par la curieuse disposition de ses couleurs, et par les tonalités elles-mêmes, dont la brillance et la qualité rappellent l'importance de l'expérimentation de différentes matières dans l’œuvre de Klee. L'histoire de Ad Parnassum s'inscrit dans une série d’œuvres, où les éléments de la réalité sont décomposés et recomposés en champs de couleur, économie de la forme qui permet d'en trouver la structure essentielle. L'évolution commence en 1914. Transcrire le paysage en formes géométriques, en « carrés magiques » serait la clé d'une nouvelle compréhension de l'espace, d'un nouveau langage pictural  : "Je me suis senti en phase avec l’art lorsque j’ai pu, pour la première fois, recourir à un style abstrait devant la nature." (Klee, 1919). Entre 1931 et 1933, Paul Klee enseigne à l'Académie d’État des Beaux-Arts de Düsseldorf. D'autres tableaux de cette période montrent un certain intérêt pour les techniques du pointillisme, évoquant les jeux de lumière impressionnistes mais aussi les tesserae des mosaïques byzantines de Ravenne. C'est ce qu'on retrouvera dans Polyphonie ou Emacht, peints la même année. Ad Parnassum crée un espace intermédiaire entre figuration et suggestion. Avec des pigments composés d'un mélange de caséine et de peinture à l'huile, le tableau est actuellement très fragile, du fait également de sa taille relativement grande -100 x 126 cm – mais cette matière offre à la surface peinte l'illusion d'un scintillement lumineux, grâce au contraste entre les points blancs et les couleurs vives sous-jacentes. Cela donne en outre une impression de profondeur et de constant changement, qui n'est pas due à une perspective, mais à un assemblage chromatique basé sur les contrastes et le rapprochement entre les nuances pâles et foncées.

Significations

Avant Ad Parnassum, le thème du soleil ou du ballon rouge qui occupe une place centrale dans le tableau apparaît dans l'aquarelle Ad Marginem (1930). Cette forme ronde apparaît en arrière-plan, mais de manière bien visible, au milieu de carrés colorés et de lignes qui font probablement allusion aux pyramides vues lors d'un voyage en Égypte, mais aussi un horizon montagnard, voire la silhouette d'une maison. Si la présence de cet élément rapproche la composition d'une représentation figurative, l'essentiel du tableau garde un certain mystère et résiste à toute interprétation.

Le titre fait allusion à la locution latine « Gradus ad Panassum », la Montée au Parnasse, qui désigne un ouvrage pédagogique dans le domaine des arts, notamment musical, d'après la légende qui faisait du mont Parnasse le lieu où vivaient les Muses.  C'est surtout le titre du traité de contrepoint de Johann Fux, écrit en 1725, qui a inspiré Paul Klee, peintre et musicien, qui depuis longtemps mettait en œuvre un dialogue entre le langage de la musique et celui de la peinture, l'aboutissement étant une peinture polyphonique "(...) en ce sens supérieure à la musique que le temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s’y révèle plus riche encore." (Klee, Journal, 1917). Ce qui rapproche la peinture de la musique serait la dimension temporelle tout comme la notion de couleur ; les notes renvoient aussi bien au son qu'à la distinction entre les nuances. Il est question de tons et de gammes dans le monde de la couleur, tandis que la terminologie utilisée par Klee pour définir la couleur est souvent musicale : polyphonie, fugue, voire "libre improvisation sur le clavier des couleurs". Peut-on rendre le son dans toutes ses qualités sur la toile ? Sa représentation est à la fois une énigme et un défi.  

Ad Parnassum, 1932, au Zentrum Paul Klee, Berne


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