samedi 30 avril 2016

Escales


à propos de Escales, de Frédéric Vallotton

Les escales, de l'italien scala, étaient les échelles utilisées pour descendre à terre lorsqu'un bateau accostait dans un port et sont devenues, par extension, le port lui-même et la ville dont il dépend. Dans ce dernier sens, le mot est toujours utilisé dans la navigation, maritime ou aérienne, mais aussi pour décrire les fragments urbains proposés dans tous les paquebots de croisière. Un voyage de Stockholm à Saint-Pétersbourg par ce moyen est ainsi le fil conducteur de ce récit qui évoque bien d'autres voyages, surtout dans de grandes villes européennes, alors que le paquebot est également conçu comme une cité moderne, avec ses cafés, ses restaurants, ses boutiques, ses foules et son ennui. Une ville pourtant passionnante parce qu'éphémère - sa population ne cohabite que quelques jours-, et parce que, l'espace d'une journée et à plusieurs reprises, cet univers frivole et confortable, qui tient davantage de l'hôtel de luxe que du navire, cette immense table rase est accolée à une vraie ville, un territoire avec une identité, une saveur particulière et d'innombrables traces de l'histoire et de la culture. Cette étrange manière de se déplacer (quand on y pense) est ainsi propice aux télescopages et aux réflexions. Pour le narrateur, il est question d'emprunter le mode de vie du « blaireau de luxe », de se situer du « mauvais côté », celui du tourisme de masse, qui n'a pas véritablement accès à ce qui caractérise les différents paysages, d'interroger le mystère des villes, par manque de temps ou de prétextes. Mais rien n'empêche de fines observations très amusantes sur la cuisine italienne et sa présentation fractionnée des plats, sur le commerce et les enseignes de prêt-à-porter que l'on trouve partout, sur l'ambiance à la fois kitsch et impersonnelle du décor... Il y a également dans la croisière, en tant que thème littéraire, une affaire de goût qui ne se résout pas facilement dans l'ironie ou la perplexité -ou alors l'ironie deviendrait une fermeture devant la multiplication des points de vue qu'offrent ces escales- ; parce que la vie sur le bateau est agréable, surtout quand l'expérience est vécue avec émerveillement, avec un regard neuf, comme l'est souvent celui des enfants, ce que le narrateur ne manque pas de remarquer. Et un regard neuf est essentiel pour conserver le charme des éternels départs.

En toile de fond se trouve un autre petit port, lacustre et attachant, celui de Morges, où se trouvent les géographies familières du narrateur, son foyer et son église, seul point fixe au milieu de nombreuses fugues, des lignes parfois croisées, car les itinéraires se répètent sans jamais être tout à fait les mêmes. Ces lignes mènent souvent à Berlin ou à Vienne, à la recherche d'une Mitteleuropa de l'art et des livres, celle des romans de Thomas Mann, celle imperméable à la modernité qui se démode rapidement. Ces lignes conduisent aussi à New York, au Canada ou à Ibiza. Loin des repères temporels, elles représentent des moments forts, des coupures, des anniversaires ou simplement une liberté en mouvement.


Escales, de Frédéric Vallotton, Olivier Morattel éditeur, 2016




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