samedi 29 juillet 2017

Autoportraits au féminin

Sofonisba Anguissola, Autoportrait à l'épinette
  Parmi les représentations picturales où la fantaisie s'exprime le moins, qui semblent quasiment figées à travers les âges, l'autoportrait occupe une place de choix. Ceci semble encore plus visible dans les autoportraits de femmes peintres, du moins dans la peinture antérieure au XXe siècle. Si la représentation de soi est le véhicule par excellence de l'émotion, de l'introspection, et de la connaissance de soi, sa forme prend curieusement des traits génériques qui s'imposent, depuis la Renaissance, pendant trois siècles. Ces traits -représentation du travail de l'artiste ou allégorie de la peinture, décor réaliste et mise en scène de la vie de famille, luxe et richesse de l'habillement et des accessoires - peuvent être corrélés avec ce que l'on sait de la vie et du travail de ces artistes. Avant le XVe siècle, Boccace rappelle l'existence de femmes artistes, notamment dans l'Antiquité. Des noms et des souvenirs subsistent, Marcia, Yrene, Thamar... y compris dans la pratique de l'autoportrait, mais l’œuvre est perdue. La mystérieuse Anastaise, évoquée dans la Cité des Dames, de Christine de Pisan, et contemporaine de l'auteur, fait aussi partie de ces artistes oubliées. [1] Il faut attendre le XVIe siècle, et des figures comme Sofonisba Anguissola ou Artemisia Gentileschi pour remarquer une professionnalisation du métier de peintre chez des femmes, avec ce que cette activité implique, pour les plus célèbres, comme portraitistes de cour ou recevant des commandes de nobles personnages. Leurs autoportraits sont ainsi probablement devenus emblématiques, ouverts sur la vie de la cour et de nature à ressembler à leurs modèles et à entrer dans leur monde. L'autoportrait est un échantillon de virtuosité autant qu'une affirmation, pour chaque artiste, de sa singularité. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que l'autoportrait devient plus intimiste, et s'éloigne progressivement du cérémonial et de l'exercice de style. Et pourtant, malgré certaines conventions, le caractère original des autoportraits de femmes peintres les plus anciens saute aux yeux. Intensité du regard, mise en abyme ou, simplement, un point de vue inattendu.

Les Attributs du peintre

D'abord, les femmes artistes ayant atteint une renommée durable sont des raretés dans l'histoire de l'art. Cependant, la pratique des arts, dans le domaine des arts plastiques, notamment des techniques comme l'aquarelle, la peinture sur porcelaine ou la miniature, faisait volontiers partie de l'éducation des jeunes filles. Jusqu'au XIXe siècle, il y avait ainsi beaucoup de peintres amateurs, comme il y a avait également beaucoup de diaristes ou d'épistolières, avec des productions de qualité inégale. Ce dilettantisme se trouve également à l'origine de certaines vocations artistiques. Parmi les femmes peintres, nombreuses sont celles issues d'une famille d'artistes et leur apprentissage a été informel, bien qu’extrêmement riche et diversifié. C'est le cas de Marietta Robusti, dite la Tintoretta, fille de Jacopo Robusti ; c'est aussi le cas de Catarina van Hemessen, et peut-être de Judith Leyster ; mais l'éducation reçue devient un facteur exceptionnel pour Sofonisba Anguissola, ainsi que pour ses frères et sœurs. Cette dernière, (1532-1625) bénéficie d'une formation très soignée, encouragée par son père, l'humaniste Almicare Anguissola, qui souhaitait que tous ses enfants développent leurs talents artistiques. Elle atteint un statut professionnel unique à partir de 1559 et pendant une vingtaine d'années, en intégrant la cour du roi d'Espagne Philippe II, en tant que peintre et compagne de la jeune reine Élisabeth de Valois [2]. Le parcours d'Artemisia Gentileschi, davantage tragique à ses débuts, n'est pas moins riche en succès artistiques. Première femme acceptée dans l' Accademia delle Arti del Disegno, de Florence, protégée par des personnages influents, comme le Grand-duc Cosme II et la Grande-duchesse Christine de Lorraine, entretenant des correspondances avec les plus grands artistes et savants de son temps ou voyageant dans toute l'Italie et même en Angleterre au gré des commandes, c'est le profil d'une personnalité forte et indépendante qui se dessine. Il est ainsi courant de voir, chez celles qui avaient fait de l'art leur métier, des autoportraits où il est question de se peindre en peignant. Et cette mise en scène traverse les époques. C'est ainsi que, de Sofonisba Anguissola à Elisabeth Vigée-Lebrun, en passant par Artemisia Gentilleschi, Rosalba Carriera ou Angelika Kauffmann, l'artiste se représente au travail, palette et pinceaux à la main, souvent en train de donner la dernière touche à un tableau, entourée des accessoires de l'atelier.

Vie de famille

Qu'elle fût peintre de cour ou recevant des commandes privées, la femme peintre avait besoin de modèles, qu'elle trouvait souvent dans son entourage familial. A certaines époques, cela devient un sujet à part entière, mettent en lumière l'amour maternel et une image de l'éducation des enfants, basée sur la proximité et un certain naturel, qui n'est pas sans évoquer les idées rousseauistes en vogue à la fin du XVIIIe siècle. C'est spécialement le cas chez Élisabeth Vigée-Lebrun et ses autoportraits de 1787 et 1789, ce dernier en costume grec, accompagnée de sa fille Jeanne-Lucie. Dans les deux tableaux, et de manière similaire à ce que l'on perçoit dans les portraits de la même artiste représentant la reine Marie-Antoinette entourée de ses enfants, la sensibilité et la proximité émotionnelle entre la mère et les enfants sont mises en valeur. [3] Chez Vigée-Lebrun, l'atmosphère est empreinte de tendresse, de naturel, d'un réalisme qui rappelle le fait qu'il s'agit d'un cadre privé, ce que même la cour deviendra progressivement.

La mode

Si le décor de nombreux autoportraits n'est souvent pas somptueux, ce qui amène le spectateur à se concentrer davantage sur les traits et l'expression du modèle-artiste, les vêtements celui-ci sont habituellement d'une richesse et d'une qualité remarquables. Les modes évoluent au cours des siècles et, même en se montrant en plein travail, les femmes peintres exposent des styles vestimentaires très recherchés. Pourtant, dans le costume grec de Madame Vigée-Lebrun, dans la robe traditionnelle d'Angelika Kauffmann, dans le vêtement léger de Marie-Denise Villers, dans la table de toilette de l'étonnant autoportrait de Zinaïda Evguenievna Serebriakova (1884-1967), il y a bien plus que le simple souci de réalisme et l'envie de suivre, ou de créer, des modes. Le vêtement, l'accessoire, l'attitude et la façon dont l'artiste accueille le regard du public sont également, au-delà de la maîtrise technique, des moyens d'affirmation de soi, des moyens de révéler son caractère unique.

Inma Abbet

[1] A la recherche d'Anastaise

[2] Les autoportraits de Sofonisba Anguissola, femme peintre de la Renaissance

[3] Le nouveau visage de l'amour maternel

D'autres lectures sur le sujet des femmes peintres





Sofonisba Anguissola, Autoportrait (1554)

Artemisia Gentileschi, Autoportrait ou Allégorie de la peinture. (1630)

Angelika Kauffmann, Autoportrait en costume de la Forêt de Bregenz, 1757

Marie-Antoinette de Lorraine-Habsbourg, reine de France
et ses enfants, par Elisabeth Vigée-Lebrun


Élisabeth Vigée-lebrun, Autoportrait à l'âge de seize ans

Elisabeth Vigée-Lebrun, Autoportrait avec sa fille, 1789



Maie-Denise Villers, Autoportrait, vers 1800


Zinaïda Evguenievna Serebriakova, Autoportrait, 1909

Images : Commons Wikimédia (domaine public)


2 commentaires:

  1. Merci pour cet article qui me fait découvrir certaines femmes peintres, dont Sofonisba Anguissola. Voulant en savoir plus j'ai trouvé sur un blog en espagnol un autoportrait datant de 1610, à 80 ans donc qui me semble particulièrement réussi.
    (ici: https://enclasedehistoria.wordpress.com/2014/10/30/sofonisba-anguissola-la-pintora-olvidada/)

    Merci encore Inma.

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  2. Merci, celui qui me semble très touchant est "Le jeu d'échecs", parce qu'on y voit ses sœurs, également artistes.

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