lundi 9 octobre 2017

Les Vaisseaux frères

à propos de Les Vaisseaux frères, de Tahmima Anam

Un monologue d'apparence anodine, centré sur la possibilité de revoir un amour disparu, peut emmener très loin le lecteur qui s'embarque dans l'histoire de Zubaïda, jeune paléontologue rêvant de reconstituer un squelette intact d' ambulocetus -ancêtre amphibien de la baleine- découvert au Pakistan, et qui, rentrée plus tard dans son pays natal, le Bangladesh, se retrouve à enquêter sur les conditions de vie des ouvriers qui démantèlent des porte-conteneurs et des bateaux de croisière hors d'usage dans le port de Chittagong, connu pour être le plus grand cimetière de bateaux du monde. Deux chantiers, l'un voué à la connaissance et à la reconstruction du passé, l'autre à sa destruction et à sa transformation ultérieure, mais deux lieux où il est question d'os, de pièces multiples, de structures, aussi bien naturelles que d'origine humaine, et surtout de la valeur symbolique de la matière.

Le point de vue de Zubaïda, au départ teinté d'évocations d'un monde universitaire et familial plutôt confortable et assez éloigné de réalités aussi effrayantes que le quotidien des démolisseurs de bateaux, évolue au fil des voyages et des projets, parfois interrompus, qui paraissent occulter une blessure personnelle. Fille unique, ayant grandi au sein d'une famille aisée de Dacca, Zubaïda navigue entre les cultures, et hésite entre deux hommes : son amour de jeunesse, Rachid, et celui à qui son discours s'adresse, Elijah, rencontré lors de ses études aux États-Unis. À l'aise au milieu de ce monde flottant, où elle peut se cultiver, lire ou exprimer ses goûts, consciente de son rapport compliqué avec son pays, elle se laisse guider par des parents éclairés et pourtant liés à certaines traditions. De hasards en choix de vie qui se révèlent moins libres que prévu, les recherches de Zubaïda finissent par converger vers ses propres origines et hantises, lorsqu'un inconnu croit la reconnaître dans la rue. L'expérience d'Anwar, racontée par la voix de Zubaïda, rapporte d'autres périples, d'autres fuites en avant pour échapper à la misère, dans les chantiers de Dubaï ou dans ce grand port où il semble facile de disparaître, et où il est surtout facile d'être écrasé. Car le travail, pour ceux qui recyclent les navires, est souvent synonyme de maladie, d'accident ou de mort. On découvre les tâches exécutées à l'aide d'outils rudimentaires, souvent à mains nues et sans vêtements de protection, constamment en contact avec des produits et des matières toxiques, avec la difficulté supplémentaire, pour ceux qui voudraient dénoncer les abus et les dangers, de faire parler les ouvriers, parce que, malgré la dureté et les risques, c'est le seul emploi qu'ils puissent trouver. Pour ces métiers, les hommes ne sont pas recyclables, mais aisément remplaçables.

Cependant, la voix narrative choisie, le monologue intérieur, apporte au récit de ces conditions de vie un effet de distance salutaire. Le regard de la narratrice est intimiste, faisant partie d'une intrigue classique, où il est notamment question du thème des origines, sans oublier le rôle essentiel joué par les différents portraits de femmes du passé et du présent. Ce regard donne de la ville portuaire et des entreprises de démolition de bateaux, une image qui pourrait être celle d'un témoin nouvellement arrivé, quasiment de manière hasardeuse,  et ne prétendant pas à l'exactitude ou à undiscours documentaire, mais qui se révèle davantage réaliste. Par ailleurs, pour Tahmima Anam, dont c'est le troisième roman traduit en français, le côté historique et d'actualité de ses livres précédents laisse la place ici aux thèmes de la migration et de l'identité, et à l'ancrage dans l'expérience individuelle.(1)  Le romanesque est aussi présent dans les silences, dans ce qu'on ne voit pas, et qui est filtrée et relativisé par les diverses voix narratives. Des récits possibles, qui se perdent dans le passé de la guerre et de ses conséquences, les secrets de famille, ou les projets d'avenir.


Les Vaisseaux frères, de Tahmima Anam, traduit de l'anglais (Bangladesh) par Sophie Bastide Foltz, Actes Sud, coll. Lettres du Bangladesh, 2017




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