vendredi 10 mai 2013

Soir d'hiver

Soir d'hiver, crayon et pastel sur papier, 2013


jeudi 2 mai 2013

Chutes libres


A propos de Chutes libres, de Dani Boissé

Si les chats retombent sur leurs quatre pattes, c’est qu’ils savent se retourner pendant la chute. Le même principe devrait s’appliquer en matière littéraire, en particulier aux romans et nouvelles qui offrent un retournement final –que l’on appelle twist ending au cinéma- à des histoires dont la banalité ou la correspondance avec certains clichés ne laissait entrevoir une telle conclusion. Ce principe est un défi pour l'imagination, une invitation à multiplier les angles de vue et à développer des interprétations différentes d'un même récit.  C’est avec plaisir qu’on le retrouve dans ces Chutes libres : tout au long des vingt-quatre brèves nouvelles qui composent le recueil, le lecteur fera connaissance avec des grand-mères rêveuses, avec une femme persécutée par un homme masqué et portant une cape noire, avec des amoureux contrariés, des animaux fins observateurs de la nature humaine, voire des conspirateurs du quotidien, ou des vieilles dames, au-dessus de tout soupçon, qui s’adonnent néanmoins à d’étranges loisirs.

 Il s’agit de nous emmener le long chemins détournés, après nous avoir ouvert une lucarne sur des parcours prévisibles, des vies obscures ou des biographies où l’on croit deviner facilement ce qui va se passer, car elles s’inscrivent dans des genres connus –nouvelle policière, récit fantastique, histoire d’amour ou souvenir de famille-. Le style et l’atmosphère classiques semblent souligner le calme d’une petite ville de province ou d’une campagne françaises, la transparence des bonnes intentions, le respect des convenances ou l’apparente immobilité des destins juste avant le (dernier ?) rebondissement.

 Certaines, parmi ces chutes, sont vraiment inattendues, dans d’autres, on reconnaît des procédés de surprise éprouvés, comme le réveil qui vient dénouer une situation inextricable, développée dans les méandres d’un rêve, ou le grain de folie qui brouille les lignes du réel les mieux tracées.  Le narrateur joue avec assez d’habileté avec les attentes et les idées reçues du lecteur, avec ce qu’il croit savoir d’avance et ce qu’il croit apprendre par la suite, car c’est toujours un jeu qui peut se terminer dans un grand éclat de rire, ou même par une relecture, afin de savoir à quel moment on a laissé passer l’information essentielle et subtilement distillée, tout en sachant que, au fond, l’un des grands plaisirs de l’amateur d’énigmes est d’être dupé.


Chutes libres. Nouvelles, Dani Boissé, Les Presses Littéraires, 2012

mardi 30 avril 2013

Forêt... et retour


Chers amis, après une année à écrire sur un autre support -certes, moins souvent que je ne le voudrais-, c'est ici  de nouveau que le blog Des livres, toujours des livres, reprend son activité. L'autre site sera encore actif jusqu'à la fin du mois de mai, mais je publierai désormais mes billets ici. 

Inma Abbet

Anagrammes de Varsovie et signaux d'alerte


A propos de Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler

L’univers littéraire se déploie très souvent dans des contrées où nul ne voudrait se trouver. Les paysages désolés, les trous noirs de l’histoire sont intéressants, à l’évidence, parce qu’on ne possède d’eux qu’une connaissance scolaire et lacunaire, figée dans les nuances irréelles de photographies en noir et blanc, dans les chiffres et les statistiques, dans des pans de murs ou des ruines dont la signification nous échappe. Ils n’ont qu’une existence documentaire difficile à saisir pour ceux d’entre nous qui n’avons connu qu’un monde essentiellement stable, alors que la compréhension du caractère unique d’un événement historique, qui n’a pas de précédent, dépend en grande mesure de notre capacité à comprendre l’instabilité, le bouleversement comme donnée quotidienne.

Suggérer l’ambiance des débuts du Ghetto de Varsovie, en 1940, dans une trame romanesque, c’est le pari que ces Anagrammes de Varsovie relèvent par petites touches d’horreur s'infiltrant dans une vie de famille jusqu’alors sans histoires, celle de l’ancien psychanalyste Erik Cohen, qui vient d’emménager dans un petit appartement avec sa nièce et son petit-neveu. Ce dernier, prénommé Adam, se montre doué et débrouillard, et son oncle le soupçonne de sortir du Ghetto en cachette ou de faire de la contrebande. L’atmosphère se fait de plus en plus menaçante jusqu’au jour où Adam disparaît, puis est retrouvé assassiné. Erik Cohen tente d’en savoir davantage et apprend que d’autres enfants ont été tués de la même manière en l’espace de quelques semaines. Dans une société où toute institution a disparu, ou a été dévoyée, la seule possibilité pour le psychanalyste d’apprendre la vérité est de mener lui-même l’enquête, en s’aventurant, en compagnie de son vieil ami Izzy, en dehors du Ghetto. Cela veut dire retourner dans le monde d’hier, en traversant la frontière de barbelés, alors que la promiscuité et l’enfermement imposés par les nazies ont projeté les Juifs du Ghetto dans un temps beaucoup plus reculé, qui ressemble plutôt au Moyen Âge, avec ses charrettes qui ramassent les morts de faim et de froid, ses épidémies, l'importance des rumeurs, le retour des superstitions...

C’est probablement l’un des aspects les plus troublants de ce roman, ce décalage temporel où la musique, les souvenirs de voyages à une époque révolue -et pourtant assez proche- apparaissent comme un écho de plus en plus faible, où deux univers totalement différents cohabitent à quelques mètres de distance. L’enfermement implique aussi le fait de se concentrer sur la survie, et de nouveaux codes de comportement se développent. Le narrateur évoque les anagrammes comme mode de communication discret, mais également la difficulté à comprendre les signaux d’alerte qui auraient dû l’interpeller dans des conditions normales. Sauf que la normalité n’existe plus dans cette prison qui n’est que l’antichambre du projet d’extermination nazie. Le monde d’hier, avec ses habitudes, ses lois et ses valeurs, réapparaît cependant de manière fantomatique, mais persistante, dans des références au cinéma, dans ce qui me semble être l’un des motifs récurrents du roman.

C’est ainsi que deux des personnages incarnant la justice à différents moments du récit ont pour modèles, certes très lointains, des héros cinématographiques et des acteurs populaires ; c’est ainsi que les salles de cinéma deviennent le lieu où les adolescentes s'évadent quelques instants, quand elles peuvent échapper au Ghetto. Certains détails rappellent également des films d’épouvante des années 1920, ou l’esthétique expressionniste dans la peinture. Le tout réussit à donner aux personnages et à la trame une épaisseur et une singularité qui ne peuvent que favoriser la réflexion sur la place accordée aux victimes de manière individuelle, même à une époque bouleversée.


Les Anagrammes de Varsovie, de Richard Zimler, traduit de l'anglais(Etats-Unis) par Sophie Bastide-Foltz. Buchet Chastel

Reflets


Hiver 2013